Henri Atlan: "La
science est-elle Inhumaine"
Essai sur la libre
nécessité.
Ed. Bayard
La question posée par le titre et
l'apparente contradiction du sous-titre nous projettent dans un petit livre de
86 pages enveloppant la pensée de l'auteur, biologiste et philosophe, dans un
environnement de questions n'engendrant que des réponses interrogatives…et
surtout pas des réponses sans questions. Le ton, les mots, le style d'Henri
Atlan nous offrent l'efficacité d'une phrase aussi déliée que synthétique car,
économe de ses mots, elle les déploie avec un maximum de sens, ceinturé par un
constant souci d'exacte précision. Quelle joie de pouvoir se nourrir d'une ample
réflexion appuyée sur un vaste savoir posé avec discrétion sur un message
étincelant!
Question primordiale pour Henri Atlan et l'accompagnant en
permanence: qu'est-ce que notre liberté? La recherche scientifique récente met
en lumière notre déterminisme absolu alors que, jusqu'au milieu du
20e siècle, préexistait la croyance
dans le libre-arbitre. La biologie moléculaire témoigne du fait que nous sommes
régis par des mécanismes physico-chimiques et les neuro-sciences montrent la
continuité entre non-vivant et vivant, entre le monde de la conscience et celui
sans conscience. Ceci n'empêche personne de poser des plans pour un futur
réalisable. La reproduction et les lois de l'hérédité ont longtemps signifié
-vie irréductible aux lois physico-chimiques-. Dès lors qu'il est aujourd'hui
possible de synthétiser les molécules organiques en laboratoire, la spécificité
du vivant se signale par la complexité de son organisation et des activités qui
l'accompagnent. Henri Atlan estime que les questions sur ce qu'est la vie
doivent désormais s'adresser plutôt aux poètes et aux penseurs qu'aux
biologistes. Il se fait que lui-même pense et "biologise" tout à la fois. Cette
prise de conscience d'un déterminisme de plus en plus établi nous place devant
des alternatives de vie quotidienne imposant de plus en plus de responsabilités:
1. Notre comportement pouvant se modifier par la prise d'hormones, il importe de
voir le danger représenté par un homme "pseudo-parfait" ainsi
advenu.
2. Que devient
l'idée de liberté de nos actes?
Henri Atlan privilégie l'émergence
de comités d'éthique dont les spécialistes du sujet ad hoc ne soient pas les
seuls membres à tenter de juguler la différence entre les convenances sociales
et les découvertes scientifiques. Il nous met en garde contre plusieurs types de
danger: si on résiste à un surplus de science par "la seule dénégation qui se
laisse aller à la négation", c'est la voie ouverte à la célébration de
l'irrationnel au sein de religions et de sectes. Autre danger: le nihilisme
a) dans le déterminisme (je ne suis
pas coupable puisque…)
b) issu du libre-arbitre (apologie
du désir comme expression de la liberté et pouvant aller jusqu'au danger de la
guerre de tous contre tous).
Atlan se situe dans la lignée des
épicuriens, des stoïciens et de Spinoza: ces philosophes du déterminisme, voyant
le libre-arbitre comme une illusion liée à la méconnaissance des causes de notre
volonté, ont recherché une éthique de responsabilité et de liberté. Pour Atlan,
la connaissance de nos déterminations peut nous en libérer ou du moins, nous
donner la possibilité d'agir sur elles. Ceci requiert de chacun qu'il
entreprenne sa révolution personnelle fondée sur le postulat du déterminisme. En
effet, s'il existe une connaissance infinie, nous n'en détenons que des parties
finies: nous sommes déterminés mais en liberté de rechercher la connaissance
infinie. Et c'est là que se tient la libre -nécessité-, c'est-à-dire, la liberté
d'examiner comment le déterminisme se manifeste en chacun. Dans l'examen de
-mon- déterminisme vis-à-vis de la nature, je suis libre car me constituant
comme sujet. "les lois de la nature nous font entrer dans une réalité
intemporelle" car elles sont valables pour le futur qui, dès lors, n'existe
plus. Comme rien n'empêche de s'étonner qu'une prédiction scientifique se
réalise, dans la vie quotidienne le futur existe toujours même si on l'a prédit.
La certitude théorique vit en
parallèle avec la curiosité face à l'effet produit. Nous sommes à la fois dans
le temps et hors du temps, à savoir, à la fois actifs de notre histoire
personnelle et assujettis à ce qui nous arrive: agissants et agis. Voir Talmud,
Traité des Pères: "Tout est prévu et la permission (possibilité) est donnée".
C'est au sein de ce jeu-là que se développent l'éthique et la politique appuyées
sur une double responsabilité:
1. Celle du sujet qui doit répondre
de ce qu'il est
2. Celle qui a trait à l'objet
vis-à-vis duquel le sujet est cause de quelque chose, un préjudice, par
exemple.
1= responsabilité intrinsèque et
constitutive.
2= responsabilité après-coup et pour
des causes diverses.
1 et 2 doivent être pris en compte
ensemble, même dans un monde tout à fait déterminé: concevant l'infini, nous
vivons dans le fini. Le libre-arbitre de chacun, se transcendant en
libre-arbitre de tous, est constitutif de nos sociétés où nous sommes des sujets
moraux et responsables.
Henri Atlan met son développement
philosophique en pratique puisque dans la deuxième partie de son livre, il
évoque des cas concrets. Par exemple, la recherche de responsabilités du point
de vue pénal sera différente selon qu'il s'agira d'un Landru ou de celui qui
aura tué en braquant une banque. Si tel ministre, chef d'entreprise ou général
prenait une décision catastrophique conseillée par ses services, sa
responsabilité en serait diluée. Exemple: dans l'affaire du sang contaminé où
Georgina Dufoix se déclare -responsable mais pas coupable-, Henri Atlan
reconnaît le bien-fondé de la phrase utilisée bien que tous se fussent mis à
ironiser à son propos. Il eût été judicieux d'examiner comment des impératifs
économiques aient été jugés plus importants qu'une grave faute
professionnelle.
Le philosophe fustige au passage la
confusion faite entre la prudence, engageant la responsabilité et la précaution,
visant à éviter les dommages. Pour lui, la conclusion coule de source et
d'optimisme: pour pratiquer la vie, il importe de réfléchir philosophiquement.
Le penseur qu'est Henri Atlan impulse une dynamique, obligeant de penser à neuf
chaque jour tout en tenant compte du monde extérieur en changement permanent. Il
préconise d'entrer dans les détails afin de ne pas se cacher sous les principes
généraux car la connaissance du détail du déterminisme conduit à un
approfondissement moral et éthique face aux nouveaux déterminismes apparus avec
les nouvelles techniques.
Mais, ce ne sont pas les techniques
qui ont à résoudre les problèmes éthiques! Ceux-ci sont, seront traités par les
pouvoirs politique, scientifique et médiatique où chacun se doit de critiquer
l'autre. C'est ainsi qu'on peut se connaître, se reconnaître déterminés et
libres en permanent réexamen.
Jakob Wassermann: "Etzel
Andergast"
Ed. Mémoire du Livre
L'excellente traduction de
Jean-Gabriel Guideau conserve au roman de Jakob Wassermann toute sa fougue
épique et feuilletonesque. Dans sa préface, Nicole Casanova pointe les points
déterminants de la biographie de l'auteur, né à Fürth en 1873, de parents issus
de la petite-bourgeoisie juive et qui, commerçants malhabiles et donc
malchanceux, préfèrent envoyer leur fils à Vienne chez l'oncle Alfred Traub en
tant qu'apprenti pour tenter de contrer cette vocation d'écrivain dont se targue
leur fils et qu'ils estiment bien néfaste!
Projeté de sinécure en sinécure, de
ville en ville, Jakob Wassermann finit par aboutir à Munich où Ernst von
Wolzogen, fondateur à Berlin du cabaret inspiré du Chat Noir de Paris,
s'intéresse à lui et devient son mécène. A Munich, Wassermann rencontre, entre
autres, Rilke et Thomas Mann. Devenu rapidement un auteur fécond et même
prolixe, sa notoriété croît. Qu'il ait aussi rencontré Schnitzler et
Hofmannsthal constitue un épisode moins chargé de rappels que sa rencontre avec
Thomas Mann. On ne peut qu'être frappé par certaines convergences d'esprit et
d'attitudes unissant les deux écrivains quoiqu'avec quelques années d'avance
pour Wassermann.
Il avait perçu le danger du nazisme
dès avant la naissance réelle de celui-ci. C'est en 1921 qu'il publie un volume
de Mémoires où "il considère que la situation des Juifs allemands est désespérée
et l'antisémitisme allemand un mal spécifique, différent de ce qu'il est
ailleurs" (propos cités par Nicole Casanova). En mars 1933, il s'élève haut et
fort contre l'antisémitisme; il revendique sa propre judéité ce qui lui vaut
d'être aussitôt exclu de l'Académie prussienne des Arts, placé sur la liste
noire et définitivement dénigré. Il meurt d'une crise cardiaque en
1934.
Entre la Montagne magique et le docteur Faustus de Thomas Mann d'une part et les deux livres dEtzel Andergast de Wassermann d'autre part, la maladie, les dérives de la société et la malédiction trouvent une place de choix. Néanmoins, la prose mesurée quoique analytique de Thomas Mann présente autant de différences avec le jet bouillonnant de la phrase de Wassermann qu'il y en a entre les styles respectifs de Balzac et de Zola.
Dans la première partie, intitulée: Le Monde antérieur- Joseph Kerkhoven, écrite en 1932 et parlant de ce qui précéda 14-18, un certain Irlen rentre d'Afrique où il avait tenté de fuir son destin d'industriel nanti et maudit. Frappé de la maladie du sommeil, le voici dévolu aux soins du docteur Kerkhoven, si différent de tous les autres. C'est la maladie d'Irlen et l' amitié développée entre le malade et son médecin qui permettront à ce dernier de sortir de sa chrysalide, de mettre en valeur son pouvoir d'anticipation, son extrême sensibilité à l'égard de ses malades et de devenir entièrement ce pour quoi il était fait. Traitant Irlen, il se révèle à lui-même et aux autres. Modeste et retenu, Kerkhoven, marié à une Italienne, tombe amoureux de la nièce d'Irlen, Marie, jeune mère et jeune épouse d'un mari admiratif, amoureux et terne quoique talentueux. La jeune femme désoeuvrée et en appel obtient ce à quoi elle aspirait: l'amour de Kerkhoven dont l'épouse pressent la trahison involontaire et devient folle. Bientôt veuf, Kerkhoven peut entrer dans les convenances puisqu'il épousera celle qui aura divorcé pour lui. Irlen, assistant à tous les déchirements et se rendant compte de la déchéance que lui inflige sa maladie, n'attend plus que la mort et l'aide de Kerkhoven.
Dans le deuxième livre, le jeune
Etzel Andergast tente de se frayer un passage dans la société dont il espère
tout en cette période des années 20. Quoique bardé de bons sentiments tempêtueux
et versatiles, il ne génère autour de lui que le malheur méphistophélique.
Berlin et ses multiples crises; la foule misérable et compacte; les grandes
dames riches s'efforçant de dispenser leur argent aux plus démunis pour pouvoir
se faire admirer et régner sous prétexte de générosité! Leurs caprices peuvent
se transformer en rejets avilissants tout aussi efficaces. Les duels, les
désordres politiques, les bouges, les beuveries suivies de rires bruyants et
carnassiers générateurs de suicides et de meurtres: tout cela nous plonge dans
une ronde infernale d'où émerge le docteur Kerkhoven, éternel sauveur d'un monde
noyé mais qui ne voit pas que son épouse Marie, s'estimant laissée pour compte,
s'en remet au nouveau Méphisto, Etzel Andergast, afin de se
consoler…
Si dans le roman-fleuve de Jakob
Wassermann, Etzel Andergast finit par s'éloigner et rejoindre sa propre mère
dans les montagnes suisses afin de se régénérer (ô Montagne magique), c'est que
le roman fut terminé en 1932. Thomas Mann achève le Docteur Fautus en 1949: pas
de sauvetage possible pour l'Allemagne engloutie dans les décombres de
1945.
Merci aux éditions Mémoire du Livre
qui, en retrouvant des œuvres d'importance, enrichissent fructueusement les
lecteurs en mal de "grande lecture".
Un présent qu'on
a cru -passé-:
Jean-Pierre Allali "Les
habits neufs de
l'antisémitisme"
éd. Desclée de
Brouwer
Jean-Pierre Allali, membre du Comité
directeur du CRIF, journaliste et écrivain, facilite grandement le désir des
lecteurs qui prétendent lire sans en avoir le temps. Dans son petit livre, un
large panel de personnalités donne ses sentiments sur "une haine ancienne sous
des habits neufs" et ce qu'on a appelé ridiculement l'intifada des banlieues.
Par exemple, au cours de grammaire: "transformer le mode actif en mode passif:
les soldats israéliens vont encore tuer des enfants
palestiniens"!
Insultes, déprédations,
destructions: la Licra choisit de qualifier ces actes d'"antisémites" tandis que
le ministère de l'Intérieur publie "des statistiques rassurantes".
Pour tous les interlocuteurs,
inquiets à des degrés diversifiés, le clignotant hésite entre le rouge et
l'orange. Raphaël Draï, Patrick Gaubert (Licra), Clément Yana (Crif Marseille),
Sammy Ghozlan (ancien commissaire de police, vice-président du Consistoire
israélite de Paris), Théo Klein, Marek Halter, Patrick Klugman (Union des
étudiants juifs de France), Gérard Israël, Gilles Bernheim, Moïse Cohen
(Consistoire de Paris), Roger Cukierman (CRIJF): tous se succèdent pour
envisager les problèmes cruciaux soulevés par les événements répercutés par les
médias instruits vaille que vaille et plus ou moins perçus par le public qui se
réalise en manifestant et se donne l'illusion d'avoir tout
compris.