Le
destin de Young Perez se termina à Auschwitz car il comprit trop tard.
Lorsqu'André Nahum nous conte la vie de Victor Perez, originaire du quartier
juif de Tunis, c'est toute la nostalgie d'une Tunisie chère au cœur de l'auteur
qui revit ici. La création littéraire se révélant une fois de plus le meilleur
remède pour les blessures de l'âme.
Outre
le héros, il y a la famille, les copains, le quartier, la ville et, au fil des
combats gagnés ou perdus, une marche vers la métropole, de Marseille à Paris, et
qui s'avérera aussi celle de la mort.
Dans
le Tunis ensoleillé de 1924, Victor Perez est plus assidu au jeu de billes qu'à
l'école. L'idée de devenir boxeur et champion l'habite totalement. Au sein de la
communauté juive, ses propos choquent : un Juif, boxeur?! Néanmoins, le petit
rétif, souple et agile promeneur de Tunis, aime suivre les cours d'hébreu du
compréhensif rabbin Choua. Il écoute aussi les anciens lui parler d'un passé
recru de guerre 14-18 où tel Cuckzinski, venu de Pologne, combattit pour la
France et que Perez rencontrera…à Auschwitz. La mère de Perez, toute de
tradition, de piété et de superstition, ne comprend pas son fils qui s'est
choisi un prénom américain pour forcer la chance.et parce que c'est la mode.
Pour elle, faire du sport est un loisir de riche. Pas un
travail!
Et
pourtant, sa première victoire rapporte de l'argent à Young Perez à quoi
s'ajoute l'amour de son amie Poupette et une promenade tromphale dans Tunis dont
l'auteur utilise toute la saveur de terroir pour pimenter heureusement son récit
avant de suivre le jeune apprenti champion dans la métropole où il parvient avec
l'aide de ses copains, celle de la camaraderie des Tunes parisiens riches de
leur réussite et la férule exigente de son entraîneur. Néanmoins, il éprouve
régulièrement le besoin de retourner dans ses pénates comme s'il y puisait son
énergie.
En
1931, devenu champion de France des poids mouche, il est fêté et tombe amoureux
de Mireille Balin à la poursuite de son propre vedettariat et que l'auteur
semble mépriser à juste titre.
La
France du futur Vichy s'annonce sans douceur. Dès 34, les combats livrés par
Perez deviennent symboliques des batailles contre l'extrême-droite xénophobe et antisémite sur fond
d'affaire Stavisky. La situation se tend d'autant plus que les réfugiés, chassés
et fuyant l'Allemagne hitlérienne, affluent. Quant à Mireille Balin, elle avait
tourné plus que les yeux vers son partenaire Tino Rossi et un nationallisme
frileux augurant de la mentalité collabo.
Combats
perdus, recyclage malheureux dans les affaires: à court d'argent, Perez accepte
un combat à Berlin et y arrive le 9 novembre 1938 pour découvrir une ville
maculée de croix gammées et dont le sol est jonché du résultat de la
Kristallnacht. En 40, toujours hésitant à quitter Paris, il se retrouve sur les
routes de l'exode, puis, fiché…Dénoncé, le voici à Drancy d'où on le met dans le
train le 9 octobre 43. A Auschwitz, obligé de livrer un ultime match de boxe, il
va s'acheminer petit à petit vers le néant où la longue marche de janvier 45 le
précipitera avec une rafale de
fusil.
Alain
Finkielkraut: "L'imparfait du
présent"
éd. Gallimard Dans son éphéméride médité de l'année 2001, Alain Finkielkraut
fait songer à la lucidité d'un Alceste filtrée par un La
Bruyère.
Le philosophe passe au
crible de la différenciation un monde devenu anonyme puisque sans aucune nuance
risquant de rider sa vacuité massifiée sous la dictature "droit de l'hommiste"
ainsi que le dit Shmuel Trigano.
Les
Twin Towers de Manhattan, Durban: comme il est urgent pour l'intransigeance
antifasciste combinée à la "fureur antisioniste" de rejeter l'Etat
d'Israël, l'Etat juif "dans la chanson de geste de l'humanité en marche vers
la lumière"!
Alain
Finkielkraut possède l'élégance du style alliée à la force d'impact. Combien
a-t-il raison d'inclure l'école dans la série de ratages qui placent ces vingt
dernières années dans l'uniformisation galopante où tout se vaut: vie privée
rendue publique par la grâce de la télévision lofteuse ou du GSM niant le
voisin, devenu transparent tout en le subissant; par la communication
unilatérale des "reporters sans
frontières";
par l'assentiment à un -on- généralisé où le brouillard sert de personnalité;
par l'abandon de l'idée de méritocratie au nom d'une démocratisation
anti-démocrate. Tous égaux, tous des artistes, tous des créateurs: quel autre
moyen pour se lobotomiser au mieux?
Le
regard d'Alain Finkielkraut cerne dans le même groupe les "conformistes
rugissants"
et les "favorisés
d'aujourd'hui"
se prenant pour des hérauts révoltés: à l'heure des permissivités tous azimuts,
on enfourche des audaces de carton-pâte. En ces temps de banalisation inflatoire
des tribunaux, selon Finkielkraut, chacun se croyant Zola, se révèle Robespierre
d'autant qu'il se vérifie que la transgression soit devenue un droit de
l'homme.
Les
mots et la pensée déployés dans "L'imparfait du présent" affirment (et quel
bonheur ressenti!) l'appel de l'amour de la langue et donc de son respect. La
traiter en…-respectueuse- relève de l'imposture érigée en loi! La preuve est fournie par cet extrait de
l'exemple utilisé par l'auteur. Acte V Andromaque de
Racine.
Hermione:
"Où
suis-je? Qu'ai-je fait, Que dois-je faire encore?"
Copie
adaptation:
"Où j'en suis, moi? Qu'est-ce qui
m'arrive? Pourquoi je déprime comme ça?"
Bien
des idées de Finkielkraut rejoignent celles de Shmuel Trigano, chacun les
exprimant avec sa propre griffe: l'accord n'implique pas l'uniformisation
obtenue en oubliant l'Autre et en mettant "la pendule biblique à l'heure de
l'humanité-Dieu"