Shmuel Trigano: "L'EBRANLEMENT D'ISRAËL" éd. Seuil

Claire Bondy

Après l'idée de sécurité post Shoah sous-tendant la création de l'Etat d'Israël; après les accords d'Oslo où Arafat énonçait clairement qu'il ne s'agissait que d'un tremplin pour le Jihad devant mener à la libération de Al Qods; avec les repentances officielles donnant aux repentis l'occasion de voir les Juifs comme les Palestiniens les voient: différents des autres car ils sont chez eux en même temps qu'ailleurs, voici qu'il s'agit de les voir debout alors qu'on ne les tolère qu'abattus pour faire mine de les soutenir.

 

Shmuel Trigano analyse subtilement les ressorts philosophico-politiques qui irriguent les conflits de notre monde immédiat et il nous fait remonter aux causes directes et indirectes de ceux-ci.

 

Le Proche Orient en guerre rend celui-ci tellement proche qu'il enrobe les actions, les déclarations et autres prises de vue de notre vie quotidienne, ici et maintenant. La 2e Intifada voit l'être humain lui-même devenir le projectile lancé sur l'ennemi. Ces "enfants" jetés dans le combat pour être filmés, cachent les policiers palestiniens armés en amont. Faute d'armes, les Palestiniens s'arment des médias et de leur goût pour l'humanitaire. Le but recherché est de mettre les Juifs au ban de l'humanité: longue habitude…

 

Faire venir les humanitaires, c'est, pour Arafat, assimiler Israël à la Serbie et la Cis-Jordanie au Kosovo dans le but de faire accuser Israël de crimes contre l'humanité.

 

Pour Trigano, une certaine "dépolitisation d'Israël" conforte les Palestiniens. En Israël, certains affirment que les colons sont coupables. Or, après la Guerre des 6 Jours, remportée par l'attaqué sur l'attaquant, il n'y avait pas plus de frontières que de pays -métropole- que des colons auraient été destinés à enrichir. Quand la Jordanie était aussi la Cis-Jordanie, nul blâme de l'ONU à l'égard d'un pays peuplé de Palestiniens et régi par des Bédouins. Shmuel Trigano ne mentionne pas spécifiquement les colonies récemment créées. Mais, idée chère à ses écrits, il   considère ce qui assaille Israël comme un symptôme avant-coureur de ce qui guette un Occident en proie à l'esprit de Munich. Il stigmatise aussi certains citoyens israéliens refusant que leur propre Etat se défende. Il n'y voit que la preuve tangible d'une absence de perception politique. Car:

-                      Le dispositif d'Oslo était voué à l'échec dès lors qu'il fut trop vite médiatisé en vue du prix Nobel de Clinton.

-                      Israël, pays vainqueur des guerres lancées contre lui, a chaque fois cédé. Où voit-on le vainqueur d'une guerre

              céder aux diktats du vaincu?

A Oslo, l'OLP fut considérée comme un partenaire égal, ce qui induisit la défaite d'Israël et fournit l'aide de l'ONU à Arafat contre Israël.

 

Le déni d'existence politique d'Israël s'affirme par:

1.                               l'humanitarisation- déshumanisation

2.                               le vol du symbole d'Israël: la Shoah qui, appliquée à moindres frais, s'annule par la banalisation.

Dans la deuxième partie de cette étude aussi claire que fouillée, Shmuel Trigano s'investit dans la nécessité de vérité car les impérities des Arabes lui semblent relayées par les maladresses de l'Etat d'Israël dont le citoyen a commencé par évacuer le Juif, entraînant la naissance et les dérives des ultra-orthodoxes aussi enténébrés que Shalom Marshav.

 

Les Palestiniens, apparus dans les années 30, furent créés en 1947 puisqu'Israël allait éclore. Avant, ils ne se distinguaient pas de l'ensemble arabe, devenu à ce jour l'entité de la Umma se choisissant Al Aqsa de surcroît. Si les Palestiniens arrivaient à anéantir Israël, ils seraient aussitôt brassés dans les masses arabes.

 

Quant aux Israéliens sépharades qui furent chassés de Tunisie ou d'Algérie une fois ces pays devenus -indépendants-, y rentreraient-ils afin de récupérer un espace où ils vivaient avant les Arabes? Aucune autre alternative qu' Israël, si ce n'est dans un ailleurs aléatoire qui n'a rien à voir ici..

 

Selon Trigano, Israël devrait se souvenir qu'il est juif, lui qui sert de bouc émissaire à un Occident qui ne parvient pas à régler ses problèmes d'immigration. Il constate par ailleurs qu'une fracture s'est glissée dans le monde juif depuis Oslo: d'un côté, le camp de la paix; de l'autre, "le camp de la terre". Les tenants du premier se sont voulus fondus dans un cosmopolitisme les faisant réintégrer le statut de -Juif d'exception-, seul acceptable aux yeux des nations. Quant aux autres, ils se sont raccrochés à une terre qu'ils ont sacralisée. Résultat: un judaïsme atomisé, incapable d'entrer dans la modernité. On assiste des deux côtés à une pétrification réductrice où le peuple juif se perd au profit des seuls individus. Shmuel Trigano reprend une idée qui lui reste essentielle: s'émanciper (après la Révolution française) a représenté le premier échelon de la négation de soi-même menant inéluctablement à la Shoah, elle-même issue du Siècle des Lumières.

 

L'Etat d'Israël a été conçu comme un état différent se désirant comme les autres. L'anormalité de cette normalisation par les sionistes s'est faite aux dépens du peuple juif qui porte en lui le retour parce qu'il vit l'exil. Le Juif est l'étranger et le résident. Il a été élu pour s'obliger au salut du monde, ancêtre d'une morale universelle et du droit international. L'étrangeté concerne l'ensemble du peuple juif car elle est constitutive du judaïsme. La nationalité, l'Etat sont des questions capitales mais des péripéties. Pour Trigano, le peuple juif est porteur d'un devenir qui sera différent d'un état, d'une nation ou de telle politique mais en y assumant toutes ses responsabilités.

 

La présence, dans son retrait, déploie le peuple juif dans son étrangeté par rapport à lui-même: nécessaire séparation. C'est ce que les Palestiniens, comme les autres l'ont tenté avant eux, veulent éradiquer au nom d'une identité recherchée sur le mode de l'identique, chemin vers la totalité de Babel, vers le totalitarisme.

 

Après avoir constaté ce délitement, Shmuel Trigano propose de débureaucratiser le peuple juif figé dans ses communautés, elles-mêmes figées sur Israël. Il appelle un nouveau Sanhedrin chargé de recréer les deux aspects du peuple juif:

1.                               -eda-: le peuple

2.                               -am-:  la nation israélienne

La -eda- ne sera pas en danger de s'institutionnaliser car, s'ouvrant à l'Autre dont elle se souvient, elle l'accueillera dans son étrangeté. Alors pourra advenir la nouvelle Jérusalem: la céleste et la terrestre où cohabiteront le prophète, le prêtre et le roi; les trois voix du judaïsme. L'une ne va pas sans les deux autres; l'Etat et l'étrangeté, au lieu de s'exclure, vivront dans la séparation afin d'éviter toute théocratie. La synagogue doit se séparer de l'Etat: problème crucial pour Israël. Plutôt édifier un Etat des Juifs dont l'étrangeté serait la dynamique pouvant pousser à nouveau vers la créativité Shmuel Trigano estime qu'il importe avant tout de sortir les Palestiniens de leur précarité économique qu'on pourrait comparer à la pauvreté des populations des  pays arabes, résultat de régimes non démocratiques.

 

Il en appelle à une Jérusalem, capitale d'Israël et ville universelle où l'étrangeté, l'Autre sont reçus. Pas d'internationalisme pluraliste destiné à l'anonymat et donc à la guerre  Cette Jérusalem-là a vocation d'être le recto du verso offert à Durban en septembre 2001; elle permettrait aux Juifs de continuer leur histoire par une marche vers une renaissance créative et habitée par la présence.


En ajoute, une réflexion utile sur les récents actes antisémites profanateurs.

Remarquable travail de critique positive, destinée à féconder un regard, des actes décapants car décapés.

 

 

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- Copyright © 2001: Moïse Rahmani -