Jakob Wassermann:
"Joseph Kerkhoven"
éd. Mémoire du Livre
Voici le dernier roman de la trilogie comprenant "L'affaire Maurizius"
(1928), "Etzel Andergast" (1931). On ne peut qu'insister sur l'excellence
de choix éditoriaux faisant remonter à la surface des auteurs
passionnants et aussi illustres à leur époque que tombés
inexplicablement dans une brume oublieuse. Wassermann maniait-il la plume comme
une caméra au moment du triomphe imminent de cette dernière?
Si chacun des romans se lit dans sa propre unité, celui-ci colle à
"Etzel Andergast": nous avons quitté le médecin Joseph
Kerkhoven, devenu, à son grand étonnement, la coqueluche de tous
ses malades. Un second mariage l'avait tiré vers le bonheur dont il se
croyait exclu. Son jeune disciple admiratif, Etzel Andergast, le suivra au point
d'avoir une liaison intime avec Marie, l'épouse de Kerkhoven, qui se
sentait délaissée au profit des malades.
Dans ce roman-ci, paru en Hollande en 1934, Jakob Wassermann a le courage de
sonner son propre glas car il se sait cardiaque et malade du nazisme, diagnostiqué
par lui dès 1921. A ce moment-là, il écrivait que la société
allemande manifestait ouvertement un antisémitisme demeuré hoquetant
depuis Bismarck mais que le nazisme, en triomphant, allait lui donner force
de loi…
Auteur prolixe, Wassermann fut reconnu par tous ses pairs: Thomas, Heinrich
et Klaus Mann, Joseph Roth, Kurt Tucholsky, Stefan Zweig, Alfred Döblin,
Rainer-Maria Rilke…Il fut aussi un des premiers sur qui la persécution
s'abattit.
Il importe de rappeler que sa famille de petits commerçants ne supportait
pas sa vocation ce qui le jeta dans la rue et dans l'écriture. Dès
lors, sa vie s'inscrira dans ses livres et ceux-ci ponctueront les difficultés
de celle-là.
Son dernier roman creuse en profondeur les remous au sein de la vie conjugale
du docteur Kerkhoven et de ses patients. On y reçoit aussi de plein fouet
les impressions concernant une société allemande en pleine déréliction
et permettant à l'antisémitisme de la mouvoir.
Wassermann se voulait auteur allemand à part entière. Dès
1933, pointé et dénoncé comme Juif, il sera interdit de
publication. 1934: parution du dernier livre, "Joseph Kerkhoven",
dont le héros principal se sait malade et voué à mourir
dans les plus brefs délais. 1934: mort de Jakob Wassermann.
Ainsi que le dit l'auteur de la préface, J.Fr. Beerblock, ce dernier
roman de la trilogie est une "autobiographie testamentaire" où
Joseph Kerkhoven, le médecin aux mains apaisantes, va progressivement
se tourner vers la psychanalyse: les maux du corps ne se séparent pas
de ceux de l'esprit. Au fil des consultations, son écoute et sa largesse
de vue le rendront célèbre dans toute l'Europe. Il faut savoir
que Jakob Wassermann s'intéressait passionnément aux recherches
de Freud. Il faut aussi savoir que, comme Balzac, il écrivait d'autant
plus que le besoin d'argent le pressurait. Pas pour le dépenser en achats
de tableaux comme son glorieux prédécesseur le faisait mais pour
donner à son ex-épouse, insatiable, procédurière
et pécuniairement inventive. Un écrivain aussi fécond et
aussi connu fouettait les exigences retorses de la partie adverse. Par le biais
de patients venus consulter Kerkhoven, par le récit de leurs traumatismes,
nous plongeons dans les affres subis par l'auteur. L'écrivain connu,
venu consulter le célèbre médecin, lui détaille
par le menu la naïveté qui fut la sienne lorsqu'il épousa
une certaine Ganna, issue d'un milieu familial confortable mais devenue folle.
On frissonne d'horreur avec lui d'être pris dans une toile d'araignée
qui s'étoffe dans la démence des sommes d'argent réclamées
pour les avocats véreux, les procès sans fin, les condamnations
en tout genre. Ce que raconte le client de Kerkhoven fait penser à une
descente aux enfers. On se sent aspiré par le précipice, étranglé
par le danger, oppressé, annihilé.
Que l'auteur ait raconté ses propres malheurs, qu'il ait écrit
ce livre comme une agonie vécue, il n'en reste pas moins que les mots,
les phrases sont ceux d'un grand écrivain sachant s'emparer de la métaphore
et lui faire rendre gorge grâce à l'activité des verbes:
la prose volubile se déroule à la vitesse des actions qui foisonnent.
Thomas Mann prétend qu'on assiste chez lui "à un mélange
d'esthétisme et d'angoisse sociale".
Si les cas cliniques les plus graves soignés par le docteur Kerkhoven
s'acheminent finalement vers des rêves redevenus possibles, il n'en va
pas de même pour le héros: il meurt en même temps que son
auteur.
Ylona Nejszaten:
"L'oubli violé".
Fidèle à ses sources sans en demeurer prisonnière, Ylona
Nejszaten, cherchant sa voie, a trouvé sa propre voix. Dans son roman,
elle poursuit le chemin entamé dans "La Mandragore d'automne".
Les personnages qui se cherchaient douloureusement se retrouvent, par-delà
l'amnésie contre laquelle ils ont lutté: ainsi se comprend l'hommage
à la vie lancé par l'auteur. Si elle nous plonge dans les souvenirs
d'une Résistance combattive, si elle évoque pudiquement le cauchemar
d'Auschwitz, elle vibre à l'unisson de la vitalité de tante Léa
et de sa nièce Anna! Nous nous réjouissons avec elle que la personne
en quête de sa mémoire, ait fini par la retrouver, à force
de tribulations, de soins et d'amitié solidaire.
Dynamisme et mouvements de tous ceux qui passent d'un avion à l'autre
pour rejoindre Israël ou gagner Bruxelles, tout en passant par Ostende
où un musicien anglais, rencontré pendant la guerre, réapparaît
lors d'une tournée avec son orchestre. Ce qui transparaît à
chaque ligne, c'est l'amour indéfectible de l'auteur pour Israël,
son attachement à ses racines juives…et son admiration devant les
chasseurs de nazis.
Un roman? Assurément. En tout cas, un décalque exact des souvenirs
personnels de l'auteur, bercés par sa fidélité au souvenir
des Partisans armés.
La guerre 14-18, les geôles de Staline, la guerre civile d'Espagne, les
pèlerinages à Auschwitz, le B'Naï Brith, la Bible, les Pirké
avot…. Le roman a tenu à faire ce qu'il préconisait: violer
l'oubli.
Jean-Philippe Schreiber:
"Dictionnaire biographique Des Juifs de Belgique" de boeck éd
Donner leur place aux Juifs qui firent la Belgique sans se borner à elle,
c'est faire justice. Ainsi que le remarque J.Ph. Schreiber qui a dirigé
un panel de 23 chercheurs, les ouvrages tissant des hommages aux grands Juifs
de France sont légion. Leurs homologues belges n'avaient jamais eu la
chance de marcher dans les pages de -leur- dictionnaire.
Dans celui-ci figurent de grandes personnalités décédées
des 19 et 20ièmes siècles., "mainteneurs" et "marginaux".
Parmi les premiers, le baron Hirsch, les Perelman, le rabbin Astruc…en
bref, ceux qui jouèrent un rôle prépondérant au sein
de diverses associations juives. Les Goldschmidt, Bisschofsheim et autres furent
aussi banquiers que mécènes. Comme les Errera, dont la famille
enrichit en outre la Belgique de grands savants. Dans les "marginaux",
on trouve le pianiste Naum Slusny. Tout aussi marginal, Jean Améry qui,
ayant fui l'Autriche en 38, passa par la Belgique, fut ramassé…et
livra un témoignage sur Auschwitz aussi capital que celui de Primo Levi.
Lui aussi se suicida.
Ce dictionnaire ne présente que des qualités: netteté et
économie des explications; clarté et précision des notices.
En dire tant en si peu de mots permet un ouvrage aisé à consulter.
Un vide existait, le voici efficacement comblé.