ACTUALITE DE L'AFFAIRE AL-DURA

Paul Giniewsky

L'affaire qui a eu le plus vaste retentissement pendant la guerre des hommes-bombes, la mort d'un jeune Palestinien de 12 ans au carrefour de Netzarim, le 30 septembre 2000, est-elle sur le point de rebondir ?

Nul n'a oublié la séquence télévisée diffusée par une chaîne française, qui a montré la mort en direct de l'enfant, "cible des tirs venus des positions israéliennes" selon le commentaire. Cette scène a été reprise d'innombrables fois à travers le monde, elle a soulevé une vague d'indignation et d'émotion. L'Egypte a débaptisé la rue où est située l'ambassade d'Israël au Caire et lui a donné le nom du petit Mohamed, les écoles palestiniennes ont fait de cette scène une source d'inspiration patriotique, etc. La mort d'un "martyr" blotti contre un tonneau avec son père est devenue le symbole de "l'Intifada Al-Aksa".

Or, selon un livre-enquête, Contre-expertise d'une mise en scène (1), une autre hypothèse serait à envisager. L'auteur de l'ouvrage, Gérard Huber, est philosophe, psychanalyste et correspondant à Paris de la Metula News Agency (MENA) où se côtoient des journalistes à la fois israéliens et palestiniens.

Des points d'interrogations

Gérard Huber soulève d'abord de nombreuses anomalies du reportage télévisé.
Lors de l'affrontement de Netzarim, un certain nombre de cameramen, au moins une dizaine, étaient sur le terrain. "Pas un seul n'a filmé quelque image que ce soit de ce drame. Pourquoi ? (p 21).

Huber a demandé à la chaîne française les "rushes" (la prise de vue complète) d'où ont été tirées les 50 secondes qui ont passé l'écran et dont la durée serait de 6 ou 27 minutes. Il ne l'a pas obtenu (p 59).

Le corps de l'enfant et de son père ne présenteraient pas de traces de sang. Personne ne s'est posé la question et n'a tenté "d'expliquer comment des 'cibles' humaines avaient pu être atteintes par des balles à haute vélocité sans provoquer de déchirures sanglantes" (pp 22-23).

L'enfant et son père "demeurent immobiles derrière le baril" ou ils se sont réfugiés, tandis que "des personnes s'enfuient" (p 57).

Après d'autres anomalies encore, l'auteur rappelle qu'un documen-taire réalisé "par Esther Shapira pour une chaîne de TV allemande, "met en évidence l'absence de preuves attestant que les militaires israéliens auraient assassiné le petit Mohamed" (p 113). Mais ce documentaire n'a pas été diffusé par la chaîne française qui a réalisé la séquence Al-Dura, ni par aucune autre chaîne française.

Il existe aussi une confusion quant à l'accusation de responsabilité israélienne dans les tirs. Le commentateur, qui n'était pas à Gaza mais à Ramallah, quand s'est déroulée l'affirme, on l'a dit, que "Jamal et son fils Mohamed sont la cible de tirs venant de positions israéliennes" (p 47). Le cameraman de la chaîne, Talal Abu Rahmé, qui était sur place, "ne dit pas qu'il a vu qui a tiré, mais seulement que l'enfant ne pouvait, selon lui, être atteint qu'à partir des positions israéliennes. Il s'agit d'une déduction. Pourtant, il affirme que l'enfant a été tué "intentionnellement et de sang-froid" (p 62). Par ailleurs, ce même cameraman démentira avoir tenu ces propos. Quelle est la vérité ?

Un scénario morbide ?

Au-delà de ces constats, vient le plus grave, le plus déroutant, qui constitue pour l'immense majorité du public une révélation inattendue.

L'armée d'Israël avait institué son enquête sur l'affaire. L'un des enquêteurs, le physicien Nahum Shahaf, président d'une société de système électro-optique, spécia-liste des questions de balistique et des technologies de prises de vue, avait, après l'assassinat d'Itshak Rabin, émis l'hypothèse que son assassin, Yigal amir, pourrait avoir eu des complices. Dans l'affaire Al-Dura, il avance carrément l'hypothèse d'une mise en scène. Il la développe au cours d'une interview diffusée en septembre 2002 par MENA, que l'auteur reproduit in-extenso dans son livre.

Shahaf affirme pouvoir "prouver sans difficulté que les soldats israéliens du carrefour de Netzarim n'ont pas tué" l'enfant, "que les seuls "à avoir tiré en direction de Jamal Al-Dura et de l'enfant sont effectivement des tireurs palestiniens mais qu'ils ont tiré juste à côté de leurs têtes afin de donner l'impression qu'un combat se déroulait" (p 146)

Affirmation plus grave encore : pour Shahaf, le jour de l'affaire, la veille et les jours suivants, "des metteurs en scène, des cameramen et des acteurs volontaires ont tourné plusieurs de ces scénettes (sic !) dans la zone de Netzarim. Nous avons retrouvé ces films et on y voit le tournage de petits scénarios d'horreur. Souvent le metteur en scène s'irrite à l'encontre des acteurs qui tiennent mal leur rôle. Les blessés se relèvent et se remettent en place pour une nouvelle prise, alors que les Palestiniens qui assistent au tournage rient et applaudissent" (pp 149-150).

A la question de savoir si "l'épisode Al-dura est un de ces scénarios morbides", Shahaf répond : "Absolument" (ibid.). On aurait donc assisté à "la mise en scène d'une fausse mort d'un enfant palestinien", mise en scène qui aurait abusé tout le monde, les professionnels et les téléspec-tateurs.

La propagande palestinienne jugée par un Palestinien

A l'appui des propos de Shahaf, Gérard Huber apporte le témoignage d'un de ses collègues de l'agence MENA, le palestinien Sami El-Souda. Le 30 septembre, au carrefour de Netzarim, outre la quinzaine de Palestiniens armés qu attaquent la position de l'armée, "quelques dizaines d'autres personnes tiraient en l'air pour donner l'impression d'une véritable bataille, lorsque ça n'était pas au-dessus de la foule. Ils généraient ainsi des mouvements de panique à l'aspect photogénique. Ils étaient entourés de centaines de manifestants et de personnes désœuvrées, et surtout, de plusieurs de ces réalisateurs de scènes d'horreur construites, qui ont savamment organisé une ambiance d'émeute" (pp 174-175).

Et Sami El-Souda rappelle l'affaire du "mort"de Jenine, tombant de sa civière et y remontant, par ses propres moyens et commente : "Si nous sommes un peuple qui doit inventer des massacres fabuleux et augmenter le nombre de se morts afin de justifier nos droits nationaux et politiques, alors nous ne sommes rien(…) Presque tous les réalisateurs palestiniens participent plus ou moins volontairement à cet ordre de guerre, au prétexte officiel que nous devrions utiliser tous les moyens possibles, y compris la ruse et l'affabulation, pour contrer les tanks et les avions de l'ennemi qui nous font défaut (…) Ces mises en scène remplacent la discussion de fond sur l'avenir de cette région et de ses habitants et (…) chaque fois que les supercheries audiovisuelles ou médiatiques éclatent au grand jour, nous apparaissons tel un peuple de polichinelles, dénué de parole et de dignité nationale…( (pp 172-173, 176).

Sami El-Souda pointe aussi un doigt vers l'Occident, qui "persiste dans son ignorance de ce qui se passe dans le monde arabe en général et dans l'Autorité palestinienne en particulier" (…). "L'acceptation débonnaire (en Occident) des pitreries audiovisuelles décidées par une poignée d'irresponsables ne fait que les encourager à persévérer (p.171-172).

Gérard Hubert se garde de ne porter aucune accusation contre personne. "Nous n'accusons personne de manipulation", écrit-il. "Le but de ce travail est d'ouvrir la voie à l'établissement de la vérité".

Il semble bien que le temps soit venu d'organiser une grande enquête internationale sur l'affaire Al-Dura et sur des cas similaires, de faire visionner par le grand public la totalité des "rushes" détenues par toutes les chaînes de télévision et par tous les enquêteurs.

Qui oserait s'y dérober, sachant le tort immense infligé à Israël par une couverture télévisuelle – et écrite d'un conflit où l'un des camps utilise des procédés qu'un Palestinien lucide a fustigés dans les termes qu'on a lus?


(1) Gérard Huber, Contre expertise d'une mise en scène, Editions Raphaël, 2003

 

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