Armand Amselem est un descendant des juifs qui, expulsés
de la péninsule ibérique le 9 Av 1492 par décision des Rois catholiques,
choisirent le Maroc septentrional comme terre
d’asile.
Après un rappel historique de ce
que furent ces communautés hispanophones, l’auteur traite d’aspects spécifiques
qui leur étaient propres et qui les distinguaient des populations juives
autochtones du Royaume. Chacune de ces communautés – comme Tanger, Tétouan ou
Larache – est évoquée dans ce travail de mémoire qui raconte également leur
rencontre avec les espagnols d’Espagne en 1860 et en 1911. En 1912, le pays est
divisé en trois zones distinctes : le protectorat français, le protectorat
espagnol dans le nord et la zone internationale de Tanger. Le Maroc ne reprendra
sa souveraineté qu’en 1956.
Armand Amselem étudie aussi la
« Hakétyia », langue véhiculaire aux mille mots doux de bénédictions
et de souhaits, l’onomastique à l’incontestable empreinte ibérique, les
proverbes, contes et romances, les événements de la vie, les traditions
culinaires, les « Addas » défendues de génération en génération avec
un soin jaloux, les synagogues et l’Art sacré, la Tsédaka et les fonds de
charité, l’éducation marquée du sceau de l’Alliance Israélite dès 1862, les pourim spéciaux, le culte des
Tsadikim ; l’importante vie économique et politique. Le système de
protection consulaire – destiné à contre-carrer le statut de la Dhimma – est
également évoqué ainsi que la naissance de la presse marocaine à
Tanger.
La vie des communautés
hispanophones a toujours été marquée par ses racines ibériques, par un très
riche patrimoine culturel et par une continuité historique qui ne cesse
d’étonner. Comme, par exemple, la prononciation de l’hébreu qui s’est maintenue
dans sa pureté, son harmonie, son équilibre et sa beauté.
L’auteur traite également
d’événements qui auront marqué ces kéhilot, comme le voyage de Sir Mosès
Montefiore, la visite du Kaiser Guillaume II à Tanger, le sauvetage de quelques
milliers de juifs d’Europe de l’est et de l’île de Rhodes pendant la seconde
guerre mondiale, la tragédie de Sol la Tsadika, toujours vivante dans les
mémoires. De même, il rappelle le pouvoir politique acquis par la communauté de
Tanger grâce au statut international de la ville, pouvoir inconnu dans toute
l’Afrique du Nord. C’est ainsi que cette kéhila a pu déposer à la SDN, dans les
années 1930, une motion s’élevant contre le numerus clausus fasciste en
Europe. Tout comme elle avait été sollicitée par l’Espagne pour que l’Etat
d’Israël et les USA appuient sa demande d’admission à
l’ONU.
Armand Amselem souligne, enfin,
l’appel sioniste et l’émigration en masse à partir de 1948, qui eurent pour
conséquence de rayer de la carte cette communauté aujourd’hui éclatée et
dispersée en Israël et dans d’autres pays d’accueil, dont l’Espagne, le
Venezuela, le Canada.
Au cours de son étude, A.Amselem a
illustré son propos en prenant sa famille comme exemple et en restituant le
décor d’une période à jamais révolue ainsi qu’une communion d’idées, de
traditions et de comportements.
Somme toute, un véritable travail
encyclopédique qui souligne combien cette communauté conserva, pendant plus de
cinq siècles, sa spécificité avec jalousie, fidélité et obstination. Une longue
traversée historique marquée par la volonté de maintenir intact un héritage
auquel chaque judéo-espagnol du Maroc reste très attaché et auquel il s’est
toujours identifié.
Une page
d’histoire fournie et détaillée, un large panorama d’une communauté de juifs
oubliés et méconnus, un ouvrage très documenté et abondamment
illustré.