I.S. REVAH - Editions Chandeigne
Prématurément disparu, Israël Salvator
Revah était le maître incontesté de l'étude du marranisme. C'était aussi sans
doute le meilleur connaisseur des archives de l'Inquisition, matériau
indispensable à quiconque veut étudier en profondeur les Crypto-Juifs espagnols
et portugais. Pourtant ce grand érudit a relativement peu publié. On ne peut
donc que saluer l'initiative des Editions Chandeigne de publier enfin, près de
trente ans après sa disparition, l'œuvre inédite à laquelle il travaillait au
cours des dernières années de sa vie grâce au concours du professeur Carsten
Wilke. L'ouvrage est superbement présenté et bénéficie d'une préface de Gérard
Nahon – élève du professeur défunt et d'une remarquable préface d'Henry
Méchoulan.
On pourrait croire que le récit de la vie d'un petit poète et
écrivain baroque espagnol du XVIIe siècle n'est guère de nature à remuer les
passions. Il n'en est rien : nous contemplons toujours l'histoire du passé à
travers nos propres préoccupations et déjà du vivant de Revah les brèves notices
qu'il avait consacrées à Enriquez Gomez suscitaient des polémiques acerbes.
C'est que Révah ne voulait pas dévoiler ses sources avant que de publier cette
œuvre maîtresse. Du coup, il fut soupçonné de fabuler. Le nœud de la
contestation concerne l'identité d'Enriquez Gomez que Revah tient pour un
marrane alors que certaines de ses œuvres sont d'un catholicisme affirmé. Ce qui
a amené plus d'un spécialiste
espagnol à reprocher à Revah d'avoir ajouté foi avec légèreté aux accusations du
Saint-Office dont connaît l'ardeur à traquer les judaïsants, parfois imaginaires
en effet.
Or, Revah ne se trompait pas. En véritable rat d'archives, il
établit irréfutablement sur la base d'une documentation proprement phénoménale
(ici enfin révélée) le parcours et la généalogie d'Enriquez Gomez et de ses
proches. Analysant – par exemple – les procès-verbaux du tribunal de
l'Inquisition, il démontre que la version très imparfaite du Chema que les
accusés récitaient démontre qu'elle a été transmise par voie orale. De même
Revah – qui était originaire de Salonique – découvre avec émotion dans les
confessions recueillies une version primitive en judéo-espagnol du chant de
Passakh "Ekhad mi yodéa" qu'il connaissait depuis son
enfance.
Cet ouvrage qui se lit un peu à la manière d'un "thriller" – car
Revah est un vrai limier – plonge le lecteur dans les affres de la terreur que
répandait l'Inquisition. On retiendra de la personnalité complexe des Marranes
qu'ils véhiculaient un judaïsme que l'auteur qualifie de "potentiel" mais que
l'entrée dans une communauté juive transformait le plus souvent en judaïsme
réel.