ANTONIO ENRIQUEZ GOMEZ, un écrivain marrane

I.S. REVAH - Editions Chandeigne


lu pour vous par Micheline Weinstock
 

 

 

Prématurément disparu, Israël Salvator Revah était le maître incontesté de l'étude du marranisme. C'était aussi sans doute le meilleur connaisseur des archives de l'Inquisition, matériau indispensable à quiconque veut étudier en profondeur les Crypto-Juifs espagnols et portugais. Pourtant ce grand érudit a relativement peu publié. On ne peut donc que saluer l'initiative des Editions Chandeigne de publier enfin, près de trente ans après sa disparition, l'œuvre inédite à laquelle il travaillait au cours des dernières années de sa vie grâce au concours du professeur Carsten Wilke. L'ouvrage est superbement présenté et bénéficie d'une préface de Gérard Nahon – élève du professeur défunt et d'une remarquable préface d'Henry Méchoulan.

 

On pourrait croire que le récit de la vie d'un petit poète et écrivain baroque espagnol du XVIIe siècle n'est guère de nature à remuer les passions. Il n'en est rien : nous contemplons toujours l'histoire du passé à travers nos propres préoccupations et déjà du vivant de Revah les brèves notices qu'il avait consacrées à Enriquez Gomez suscitaient des polémiques acerbes. C'est que Révah ne voulait pas dévoiler ses sources avant que de publier cette œuvre maîtresse. Du coup, il fut soupçonné de fabuler. Le nœud de la contestation concerne l'identité d'Enriquez Gomez que Revah tient pour un marrane alors que certaines de ses œuvres sont d'un catholicisme affirmé. Ce qui a amené plus d'un  spécialiste espagnol à reprocher à Revah d'avoir ajouté foi avec légèreté aux accusations du Saint-Office dont connaît l'ardeur à traquer les judaïsants, parfois imaginaires en effet.

 

Or, Revah ne se trompait pas. En véritable rat d'archives, il établit irréfutablement sur la base d'une documentation proprement phénoménale (ici enfin révélée) le parcours et la généalogie d'Enriquez Gomez et de ses proches. Analysant – par exemple – les procès-verbaux du tribunal de l'Inquisition, il démontre que la version très imparfaite du Chema que les accusés récitaient démontre qu'elle a été transmise par voie orale. De même Revah – qui était originaire de Salonique – découvre avec émotion dans les confessions recueillies une version primitive en judéo-espagnol du chant de Passakh "Ekhad mi yodéa" qu'il connaissait depuis son enfance.

 

Cet ouvrage qui se lit un peu à la manière d'un "thriller" – car Revah est un vrai limier – plonge le lecteur dans les affres de la terreur que répandait l'Inquisition. On retiendra de la personnalité complexe des Marranes qu'ils véhiculaient un judaïsme que l'auteur qualifie de "potentiel" mais que l'entrée dans une communauté juive transformait le plus souvent en judaïsme réel. 


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