Steven Nadler : "Spinoza" - éd.
Bayard
1632-1677
Quand il s'agit de biographies, Anglais et Américains restent les
maîtres.
Steven Nadler, professeur à l'Université du Wisconsin, présente
Spinoza dans le cadre de la société hollandaise, jeune république où les Juifs
acquirent la citoyenneté dès 1657. Sa vie, sa famille, les amis, les relations,
la correspondance ainsi que les antécédents généraux et individuels du
philosophe s'inscrivent en relief sur une toile de fond historique analysant la
vie quotidienne, les relations économiques, les développements politiques et les
différentes guerres des Provinces Unies.
Evitant la biographie métaphysique, Nadler raconte le déroulement
des jours de celui qui, se tenant entre la communauté juive de Hollande et les
Hollandais, vécut l'exil entre deux cultures.
De 1593 à 1610, Amsterdam accueille force fuyards. Avant, nombre
de conversos chassés de la
péninsule ibérique, avaient trouvé refuge à Anvers, plaque tournante pour le
commerce des épices avec l'Inde et pour celui du sucre avec le Brésil. Mais, le
déclin de la ville et du port pousse ces "nouveaux chrétiens" vers Amsterdam où,
dès 1603, ils reviennent au judaïsme sans se dissimuler. Un récit détaillé de
leur progressive installation nous est donné avec le nom des différentes
familles. Celles-ci connaîtront pas mal de tracas alimentés par la dureté des
-predikanten- calvinistes.
Les pratiques religieuses des Sépharades, coupés de l'Espagne et
du Portugal, s'éloignent petit à petit du judaïsme normatif par érosion ou
assimilation. Mais, au contact des Juifs venus de Venise, ils réapprendront. De
plus, la guerre de Trente ans amène de nombreux ashkenazes en Hollande.
Amsterdam abrite ainsi deux communautés: les sépharades, riches et cultivés; les
ashkenazes, modestes artisans observant la Torah et la halacha. C'est de leurs
rangs que viennent les maîtres qui instruiront les sépharades du point de vue
cultuel.
Depuis 1631, Rembrandt loge dans le quartier
juif.
1632: naissance de Vermeer, naissance de Leeuwenhoek, promoteur du
microscope.
Abraham de Spinoza, oncle du père de Spinoza, arrive à Amsterdam
en 1616. Ce marchand portugais devient rapidement important au sein de la
communauté juive. Mais, ayant encouru des problèmes avec les autorités
judiciaires hollandaises, il donne procuration sur ses affaires à son neveu
Michaël, futur père de Bento (Baruch) Spinoza.
On assiste aux débats, fractures et rivalités opposant les 3
congrégations juives d'Amsterdam. La nécessité de s'unir paraît indispensable
mais la fusion amène une hiérarchie entre les 3 rabbins. Il existe en outre un
conseil constitutionnel qui fixe les impôts, procède aux nominations, gère les
écoles et fixe les règles à observer: une orthodoxie aussi sévère que celle des
calvinistes est imposée.
Spinoza entre en 1639 dans la société -Talmud Torah- afin d'y
étudier. Elève brillant, il pratique l' espagnol et fréquente la synagogue
quotidiennement. Mais, à 14 ans, il doit arrêter ses études et se préoccuper des
difficultés financières de sa famille. Il connaît la Bible à fond et a déjà
acquis des connaissances rabbiniques. Nous sommes au moment où le stadhouder
Frédéric-Henri se rend à la synagogue en compagnie d'Henriette-Marie de France,
épouse de Charles Ier d'Angleterre. Les deux souverains préparent le mariage de
leurs enfants, âgés d'une dizaine d'années. Henriette-Marie veut se rendre chez
les Juifs et leur vendre des bijoux afin d'aider son époux aux abois durant la
guerre civile d'Angleterre qui se terminera par la victoire de
Cromwell.
Toute la scène de la visite a été fixée par Rembrandt en 1640:
-Achat par les Sépharades-. Par ailleurs, le peintre a consulté Rabbi Menasseh
pour -le banquet de Balthasar-
1654:
vers l'âge de 21 ans, Spinoza perd coup sur coup son père, sa belle-mère et sa
sœur. Héritant d'une succession endettée, il s'associe avec son cadet Gabriel
(Abraham) jusqu'en 1656, date du -herem- lancé contre lui. Le frère prend alors
le contrôle jusqu'à son propre départ pour les Caraïbes en 1665. Spinoza tente
de récupérer l'argent des débiteurs de son défunt père. En même temps, il
continue d'étudier dans une des yeshivot dirigées par le rabbin Mortera,
ashkenaze vénitien, érudit et principale cause du -herem-. Spinoza désire
élargir ses études qui, dès 1655, prennent un tour indépendant. Il fait du latin
avec un prêtre jésuite défroqué, résolument démocratique et anti-théocratique.
Le voici plongé dans un monde cosmopolite et savant. Ses écrits fourmillent de
références à Homère, Horace, César, Virgile, Pétrarque. Il se préoccupe aussi de
Bacon, Galilée, Giordano Bruno, Erasme, Montaigne, Th. More, Machiavel, Hobbes.
Les
rabbins voient les premiers signes d'apostase au moment où il joue dans une
pièce du latin Térence. Le plus grave: son cartésianisme. Descartes, bien que
réfugié en Hollande, fut toujours une source d'âpres discussions au sein de la
théologie hollandaise. De plus, Spinoza, fréquentant les libres-penseurs,
clarifie sa vision politique liée à un état séculier, tolérant et démocratique.
Qualifié dans toutes les philosophies, il donne des cours d'hébreu et
d'espagnol. Si Baruch Spinoza a relayé son père décédé pour payer l'impôt à la
communauté, il en vient à devoir diminuer ses dons, non par défection
personnelle mais parce qu'il doit prendre des mesures drastiques pour se libérer
des dettes de son père et donc d'un "héritage" qu'il refuse. Gabriel paie pour
son frère.
Nadler fait l'historique de la notion de -herem- en s'appuyant sur
le Talmud et les écrits de Maïmonide. Suivent alors les péripéties
singulièrement sévères du herem prononcé à l'encontre de Spinoza. A cette
époque-là, nombreux étaient les Juifs moins assidus à la synagogue, moins
prompts à donner de l'argent à la communauté et peu soucieux de l'observance des
rites. Spinoza fut pourtant accusé d'avoir commis d'"horribles hérésies". En
cause, son athéisme qu'il revendique dans ses paroles dès 1650 et par écrit en
1660 dans "L'Ethique" et le "Traité théologico-politique". Pour lui, le
Pentateuque était une œuvre humaine écrite par différents auteurs. Il préférait
aussi remplacer l'expression de Peuple Elu par "gouvernement autonome des Juifs
leur permettant de subsister en tant que nation". Affirmant que la religion
avait efféminé les Juifs en leur faisant perdre la notion d'Etat, il rendit les
rabbins furieux en dépit des sources qu'il citait: Ibn Ezra, commentateur
biblique; le "Guide des Egarés" de Maïmonide; les "Dialogues sur l'Amour"
d'Abrabanel; le "Sefer Elim" de Delmedigo et les philosophes
-gentils-.
Vu le succès remporté auprès de ses nombreux amis et admirateurs,
Spinoza représente une menace sociale contre les rabbins. Ses choix politiques
pour la démocratie inquiètent l'autocratisme des marchands de la communauté.
Ceux-ci craignent pour leur sauvegarde vis-à-vis d'un gouvernement hollandais
calviniste et très anti-cartésien.
A 24 ans, frappé du -herem-, il doit quitter Amsterdam pour
quelques mois…mais conserve toutes ses relations "cartésiennes" dans la
bourgeoisie éclairée et, secrètement, avec la communauté sépharade.
1662: l'œuvre inachevée, le "Traité de la réforme de
l'entendement" dresse un parcours autobiographique sur la nécessité de se
convertir à la vie philosophique. Changer de vie parce que les biens sont
périssables (il sait de quoi il parle) et se mettre en quête du bien véritable
qui est l'amour de ce qui est éternel et immuable. Avoir un élan vers l'étude de
la Nature dont nous faisons partie intégralement. Tendre à connaître la matière
et l'esprit, tous deux étant compris dans la Nature. Par la perception déductive
et la saisie intuitive réunies, apprendre à savoir pourquoi et comment sont les
choses. Spinoza se polarise sur la Nature "fixe et
éternelle".-
Tout en polissant des lentilles, davantage par intérêt
scientifique que pour gagner sa vie, il polit aussi sa pensée qui le mène à la
Nature naturante, cause immanente de tout ce qui est. De cette substance
parfaite et illimitée (Dieu?), nous ne connaissons que les attributs, le mode de
l'étendue et le mode de la pensée: corps et âme qui ne sont pas des substances
distinctes.
Le but de Spinoza est de désacraliser et naturaliser tout concept.
Il lui arrive cependant de surseoir à la publication d'un livre car il sent
qu'il sera mal compris. Il repousse la parution de l'Ethique où il nie la
création du monde par un acte arbitraire de dieu. Bien que se sachant en danger,
il persiste à aller de l'avant. Hobbes se déclare soufflé de son audace;
Leibnitz demande à le rencontrer. La gloire de Spinoza se répand dans toute
l'Europe alors que celle-ci se voit déchirée par les guerres de Louis XIV. On
lui propose une chaire à Heidelberg: il refuse pour cause de guerre. Le prince
de Condé, arrivé jusqu'à Utrecht avec ses armées, veut le rencontrer…mais devra
y renoncer avec regret.
Vers 1675, il rédige une grammaire hébraïque, demeurée inachevée à
sa mort et où il propose une sécularisation de l'hébreu qui en deviendrait une
langue parlée! Il meurt le dimanche 21 février 1677: le voici hors d'atteinte
des autorités.
L'oeuvre de Nadler interpelle le lecteur et le fait participer à
tous les remous religieux, philosophiques, économiques et sociaux de l'époque de
Spinoza. Un livre à lire de toute urgence.
I.S. Révah :
"Antonio Enriquez Gomez"
éd. Chandeigne
Un écrivain marrane (+/- 1600- 1663)
Dans sa préface, Gérard Nahon souligne le travail de titan réalisé
par Israël Salvator Révah, décédé en 1973 et qui a laissé une montagne de fiches
annotées pendant 30 ans à propos du marrane Enriquez: il se proposait d'en faire
un livre, tâche laissée à d'autres, la mort l'ayant surpris.
Voici un presque contemporain de Spinoza, crypto-juif et auteur
d'œuvres clandestines anti-chrétiennes. Ceux qui ont eu la lourde tâche de
mettre en ordre l'immense matériau recueilli par Révah, ont réalisé un livre
aussi riche et fourmillant de détails que le fut la vie de cet éternel fuyard,
passant d'Espagne en France vers 1635. Fixé pendant 8 ans dans le SO de la
France, il échappe à l'Inquisition en partant vers Rouen où il demeure 9 ans.
Homme bouillonnant et pressé en affaires comme en production littéraire, il crée
des manufactures et rédige force poèmes et déclarations anti-Inquisition, ce qui
ne l'empêche pas de produire des œuvres théâtrales (on l'a appelé le Calderon
juif) dévotes en JésusChrist!
Révah, né en 1917 à Berlin, dans une famille sépharade venue de
Salonique, est philologue et historien des marranes. La difficulté de la
clarification des notes jointe à la personnalité kafkaïenne de Enriquez, décuple
l'intérêt pour ce marrane tiraillé entre idéal et réalisme, capable de fraudes
et d'attitudes opportunistes générées par ses origines castillanes
crypto-juives. Il sait qu'il est le petit-fils d'un supplicié, Francisco de Mora
Molina, mais veut l'oublier par souci d'assimilation, toujours temporisé par des
résidus d'appartenance. Au fil de son œuvre, se dessine son obsession visant le
-malsin-, le dénonciateur. D'où cette ubiquité entre son désir d'être un bon
-nouveau chrétien- et sa haine du -malsin-.
Bien entendu, les sources les plus complètes se trouvent dans les
papiers de l'Inquisition. Révah est parvenu à remonter aux ascendants de
Enriquez jusqu'à la 6e génération: ceci lui permet d'envisager dans
les détails une famille à l'intérieur du destin commun des marranes dont la
liturgie nous est restituée dans ses caractéristiques propres. De plus, nous
pouvons lire dans leur intégralité toutes les dénonciations reçues par
l'Inquisition ainsi que les audiences et interrogatoires dont elle se
prévaut.
L'Espagne s'arrange pour trouver le fuyard dans la France de Louis XIII mais, Richelieu,
estimant qu'il a plus à perdre qu'à gagner en livrant les "habiles marchands
juifs", donne raison aux "judaïsants" et renvoie les ecclésiastiques espagnols
dans leur pays. (Procès de Rouen).
1642: "Academias morales de la Musas": Enriquez y pleure la dure
condition de l'exilé.
1647: "Politica Angelica-Segunda parte" Sous la couverture
chrétienne des écrits d'Antiochus Epiphane, Enriquez pamphlétise contre
l'Inquisition. Obligé de se dissimuler, il fait parvenir ses textes, toujours
manuscrits, au rabbin d'Amsterdam.
"Romance": chante le martyre de don Lope de Vera. On y trouve des
évocations d'Isaïe, des Psaumes et du dogme chrétien. Le tout assaisonné
d'ironie visant les persécutions religieuses. Le texte est truffé d'allusions
déguisées mais pourtant désireuses de s'affirmer en célébrant la loi de Moïse
par le biais du Cantique des Cantiques.
Nous pouvons lire toutes les œuvres dans le livre avec leur
traduction en français et augmentées des analyses de critique comparée de
Révah.
Pourquoi Enriquez rentre-t-il clandestinement en Espagne vers
1650? Son beau-frère, commissaire du Saint Office le dissuade d'aller trouver
les Inquisiteurs pour se faire -réconcilier- et tenter d'échapper ainsi à la
punition: il se ferait berner car son dossier est trop accablant. Après 35 ans d'exil, il vit à Séville
sous le nom de don Fernando de Zarate. Il écrit des comédies; nul ne le
reconnaît mais…l'Inquisition de Tolède le retrouve après 10 ans de recherches
vaines. Arrêté, il ne subit pas l'acharnement du tribunal car il est pauvre et
minimise son côté marrane. Attendant dans une cellule la -réconciliation-, il y
meurt le 19 mars 1663. Les Inquisiteurs en sont navrés mais en 1677, ils
cherchaient encore à récupérer ses hypothétiques biens.
Ce livre constitue un témoignage capital sur la vie, les heurs et
surtout malheurs qui ont accablé
les marranes.
Elie Wiesel: "Le temps des déracinés" - éd du
Seuil
Juin 2003: ce qu'on a coutume d'appeler la saison littéraire,
s'achève. Un roman dépasse les autres et s'ancre dans notre mémoire en dépit de
la vie quotidienne qui nous met en danger de vivre un présent permanent.
Abreuvés d'informations où l'événement tout frais chasse l'autre surgi la
veille, submergés de livres dont la quantité prétend à la qualité, nous avalons
sans avoir ruminé et éliminons sans avoir digéré.
Enfin, ce roman: "Le temps des déracinés": le romancier prend
appui sur le tremplin de sa vie pour parier sur l'avenir avec une interrogation
lucide mais qui a décidé d'être optimiste.
Cinq déracinés ont pris pied à New York, unité de lieu après les
errances européennes, marquées douloureusement pour
chacun.
Gamliel, sauvé des nazis et de leurs alliés les Nyilas hongrois
par Ilonka, chanteuse de cabaret, n'arrête pas de se chercher et de chercher ses
parents disparus en fumée à tour de rôle. Devenu écrivain, il se dédouble: c'est
lui qui écrit ce que d'autres signent; c'est lui aussi qui écrit le Livre Secret
où les sources hassidiques, le flux tendu de la Kabbale lui permettent
l'ouverture spéculative unie au souvenir d'un enseignement paternel qui lui fut
soustrait tragiquement. C'est à l'intérieur de son Livre Secret qu'il cultive
son jardin car il se reproche une vie quotidienne de proscrit: doute devant la
politique hongroise de la guerre froide; doute devant l'échec de ses trois
unions, doute devant ses capacités paternelles. Mû par sa bonne volonté
permanente, il s'estime responsable de la malchance qui le poursuit.
Bolek, échappé du ghetto polonais, oppose un mutisme souriant
quand on l'interroge sur ce qu'il tait.
Diego a combattu pour la République d'Espagne et n'a toujours pas
fini sa guerre. Pas étonnant qu'un préposé aux objets trouvés veuille l'envoyer
à l'asile lorsqu'il répond "Moi" à la question "Qu'avez-vous perdu?" Iasha se
souvient du hassidisme et de ses parents disparus à Babi Yar.
Quant à Gad, revenu à Manhattan, après avoir suivi ses parents en
Israël, il pense à ses actions au sein du Mossad.
Unité de temps: le siècle antérieur se concentre en une seule
journée où Gamliel, suivant le conseil de Bolek, se rend au chevet d'une
Hongroise inconnue et en fin de vie car l'espoir de résoudre le passé persiste.
Unité d'action: dans les jardins de l'hôpital, un avenir se
dessine à nouveau grâce à la rencontre avec le médecin Lili Rosenkrantz. Comme
le dit Gamliel: "Continuer, n'est pas le mot"…"Recommencer" est le mot prononcé
alors que le soleil reprend sa progression.
Que dit le Rabbi du Livre Secret?
"Commencer".
Voici un roman qui parle à chacun sa langue propre; où se projette
un dynamisme nouveau soutenu par une musique dont on reconnaît les
impulsions.