L'Évangile selon saint Claude Kayat

Albert Bensoussan


 

 

 

Claude Kayat - Le treizième disciple ,

Editions de Fallois, 2002, 160 p. ,15 euros

Et s'ils avaient été quatorze à table, qu'en aurait-il été du maléfice du chiffre 13 et de la malédiction de Judas ¾ que nous avons traînée, bien malgré nous, au long parcours de la diaspora ? Albert Cohen, dans Solal et ses œuvres suivantes, s'est plu à faire de son « valeureux » personnage d'oncle Saltiel un lecteur secrètement ému des Évangiles. Et, un demi-siècle après, nous voyons aujourd'hui Claude Kayat, auteur du primordial Mohammed Cohen (Le Seuil 1981) ¾ un livre dérangeant sur bien des rapports judéo-arabes ¾ , à son tour faire ses orges du personnage de Jésus. Et adopter un point de vue fort personnel, tout en respectant en apparence « l'histoire » du Messie des Chrétiens, qui est à l'évidence visée d'un romancier agnostique (tout comme naguère le communiste vénézuélien Miguel Otero Silva, dans La pierre qui était le Christ , tirait à lui la couverture sociale de la christologie pour l'annexer à ce qu'on appelait alors « L'Évangile de la Libération »). Mais Kayat exprime un tel parti pris d'écriture neutre et sans fards, de récit immédiat, voire de roman réaliste, que les fidèles du judéo-christianisme pourront se frotter les mains à la lecture de ce livre d'images, sans empêcher curés et rabbins sourcilleux de lui jeter la pierre.

Disons-le tout net : ce roman n'a pas pour objet la réconciliation des deux ou trois religions monothéistes, mais se propose d'inventer en parfaite fantaisie un personnage surnuméraire, inconnu des Actes des Apôtres, le forgeron Ézéchiel de Capharnaüm, un géant tout en muscles, champion de pancrace, et pour cela admiré des centurions de l'antipathique Hérode, qui viennent chez lui commander leurs épées. Et parmi ceux qui viennent le voir frapper sur l'enclume, l'insistant Jésus, qui voudrait bien adjoindre ce nouveau Samson à sa suite de douze disciples (on notera que l'auteur n'emploie pas le terme d'apôtre), avec lesquels il parcourt la Galilée et Jérusalem pour, stigmatisant l'hypocrisie pharisienne, rappeler aux Juifs l'enseignement de la Torah. On ne trouvera donc pas ici d'aura surnaturelle ni d'auréole de Messie : si les yeux du maître brillent « d'un éclat vif », c'est « à cause de la proximité des flammes » de la forge. Et ce rayonnement de celui qui se proclamera plus tard « Fils de Dieu », et qui sera gravé à la feuille d'or sur toutes les icônes, le voilà, en lumière extérieure, tel que le saisit ici cet instantané, « le dos éclairé d'une torche accrochée à une branche de figuier ». Quant aux miracles, c'est vrai que le Nazaréen se montre digne successeur du prophète Élie en ramenant à la vie un enfant mort, mais n'était-ce pas alors prouesse de guérisseur ? Kayat décrit avec humour « les entraîneurs de foule », « la horde de faux messies et de zélotes galiléens qui, par les mots ou par les armes, prétendaient nous affranchir de nos malheurs ». Jésus n'est qu'un « exalté » ou un « illuminé » parmi tant d'autres, « proclamant la fin du monde et l'avènement d'un Royaume de Dieu, dont ils prétendaient détenir seuls les clés ». (On notera, au passage, que c'est reprendre là l'antique prédication d'Ézéchiel, prophète babylonien.) Mais que reproche-t-on à Jésus, en fait ? De se donner en spectacle, d'opérer en public, de parler  d'une voix « presque tonitruante », bref d'être médiatique. Quant au contenu de ses sermons, rien de bien nouveau : « Jamais, au demeurant, il n'avait entendu Jésus avancer la moindre idée que nos anciens n'eussent déjà émise », et l'auteur de ramener le « Notre Père qui es dans les cieux » à une simple redite de « notre vieux Kaddish » ! Alors que le rabbin Hillel, sage entre les sages, pétri de sainte humilité, fait tenir son enseignement en une seule phrase : tu aimeras ton prochain comme toi-même.

Ainsi le romanesque prend-il le pas sur l'hagiographie. Tous les malheurs de Job vont s'abattre sur les robustes épaules d'Ézéchiel : son enfant meurt et Jésus n'y peut rien faire ; son épouse meurt et Jésus reste les bras croisés. Partagé entre fascination et rancœur, le forgeron, qui dissimule sa meilleure dague sous sa tunique, monte à Jérusalem à la recherche de ce mystificateur, de ce guérisseur incompétent… ou machiavélique (et s'il l'avait mis ainsi à l'épreuve, pour mieux le gagner à sa cause ?), avec de noires pensées. Chemin faisant, il tombe sur le Chemin de Croix du Nazaréen, et, hors de lui, son bras vengeur s'en prend à deux légionnaires qu'il expédie ad patres . Toute la Rome judéenne est en émoi, on recherche en vain l'assassin et, à défaut, son meilleur ami est crucifié à sa place ; alors pris de remords et se sachant démasqué, Ézéchiel se livre aux Romains, qui l'emmènent à son tour au mont des crucifiés, portant « son madrier » ; mais le Ciel est avec lui et une incroyable déchirure des nuages assorti d'un nouveau déluge ajourne sa crucifixion ; ramené à l'ergastule, il est finalement libéré… grâce à l'épouse de Ponce Pilate qui, suite au supplice du Nazaréen, se met à redouter superstitieusement « la vengeance de l'Élohim ». Romanesque à souhait, ce parcours, malgré l'économie de moyens, n'est pas dénué d'humour et de truculence. Et donc, au terme du récit, voilà notre « treizième disciple » revenu au point de départ : la forge, le seul lieu où a soufflé la flamme : « Une lumière d'or s'engouffra dans la forge, et j'eus l'impression de renaître ». Le véritable miracle, c'est ce petit livre qu'on lit au pas de charge et sans perdre le souffle.

 

 

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