NOTES DE LECTURE ...

Georges Clemenceau : « L’affaire Dreyfus »

 

VERS LA REPARATION éd. Mémoire du Livre

Préface de Jean - Noël Jeanneney

Edition établie par Michel Drouin

 

« Ils en ont parlé », mots anodins devenus célèbres grâce à la caricature montrant deux individus en piteux état après des mots échangés sur l’Affaire.

L’Affaire Dreyfus dans sa phase de combat : « Vers la Réparation », livre d’articles signés G. Clemenceau dans l’Aurore entre le 21 juillet et le 11 décembre 1898.

Après « l’Iniquité » ( 1899- Stock - réédité en 2001 par Mémoire du Livre), « Vers la Réparation » (1899 Stock) offre ses quelque 750 pages  sous le label de qualité éprouvée des éditions Mémoire du Livre.

Entraînés par celui qu’on n’avait pas encore surnommé le Tigre, nous ne pouvons que frémir d’admiration devant cette plume maniant l’attaque avec fougue, déployant les explications et anéantissant dans le ridicule mortifère calomniateurs et faussaires.

La fièvre polémique a gagné la préface de Jean-Noël Jeanneney. Cette allégresse intellectuelle et civique qu’il admire dans les philippiques de Clemenceau, il la fait sienne quand il nous exhorte à nous mettre aux côtés de Clemenceau, montré du doigt depuis 1893 à cause du scandale du canal de Panama et devenu journaliste attaché à pourfendre les hypocrisies catholiques, (les)  ravages de l’alcoolisme et de la prostitution,  (les) prisons dégradantes……la peine de mort. Jeanneney présente un panorama succinct et vibrant de la lutte de Clemenceau vers cette réparation obtenue à l’arrachée et qui a parcouru un chemin semé de pièges infamants posés par les plus hauts représentants de la République. Ce concentré historique et politique s’ouvre sur un monde en train de naître : celui de l’intellectuel qui résiste. Le ton de la préface nous fouette, en osmose avec la verve lucide et cinglante d’un Clemenceau qui, au départ, avait éprouvé des doutes bien vite balayés par l’évidence aveuglante.

Cinq pages liminaires pour une présentation chronologique de l’Affaire : de 1894 (arrivée du bordereau) à 1908 (transfert des cendres de Zola au Panthéon et coup de feu d’un journaliste nationaliste atteignant au bras un Dreyfus réhabilité depuis 1906 !). Un aperçu biographique des principaux acteurs à charge et à décharge de Dreyfus, rappelle à quel point les options politiques peuvent se voiler d’une ambiguïté qui culminera au moment du régime de Vichy. Rappelons qu’un décret de Darlan, daté du 4 avril 1941, s’attachera à plonger dans l’oubli les sept volumes consacrés à l’affaire Dreyfus. C’est à Clemenceau, devenu le Père la Victoire (1918) que Pétain devait son bâton de Maréchal !

Quelle verve, quelle ironie, quel combat : Clemenceau n’attend pas la fin de l’envoi pour toucher !

23-7-1898 : Clemenceau ridiculise l’arrestation bidon d’Esterhazy trop coupable pour qu’on ose lui demander des comptes; il interpelle les ministres ; son rire lucide et revendiquant une justice de vérité, fissure les socles cimentés par l’hypocrisie des ambitions, le mensonge des gens de pouvoir, les mesquineries assassines de ceux qui ont choisi le confort de la réaction nationaliste au détriment de l’honneur national. Attention, danger de substituer le pouvoir militaire au pouvoir civil, s’exclame Clemenceau qui unit la défense de Zola à celle de Dreyfus. Il s’en prend aux antisémites de tout poil et de tout faux-semblant. Son ton batailleur, digne du Cyrano d’Edmond Rostand, harponne et convainc. La vie de toute une époque nous éclate à la figure dans ses  grandeurs comme dans ses petitesses. Clemenceau nous engouffre dans un quotidien que lui-même cadre historiquement. Il saisit les va et vient des petites querelles prétendument éternelles entre artistes de toutes tendances se faufilant dans les rues, les cafés, les salons et polémiquant à coup d’anathèmes intellectuels. Il y a ceux qu’on se réjouit d’avoir oubliés et ceux que le présent du tournant des 19e et 20e siècles essayait d’oublier mais dont la renommée, peut-être difficile à naître, demeure dans un temps retrouvé. Qui s’aviserait aujourd’hui de trouver du talent à l’anti-dreyfusard et prix Nobel Sully Prudhomme ? Qui se souvient du lieutenant-colonel Paty de Clam, complice des faussaires ? Heureusement que Clemenceau nous le rappelle sans relâche afin qu’il demeure dans les oubliettes de l’Affaire et de l’Histoire !

Réclamant justice contre l’injuste justice, Clemenceau  accuse nommément les coupables du gouvernement, des tribunaux et de l’armée, cette grande muette (qui) parle tout le temps. Le résultat, si simple qu’il en paraissait compliqué, finit par advenir : en marche Vers la réparation grâce à l’arrêt de la Cour de Cassation. Rééditer ce vibrant plaidoyer des jours  cruciaux de 1898 permet d’entrevoir des déchirures d’optimisme dans le rideau sombre des amalgames primitifs de notre époque en mal de troubles malsains.

 

Editer, c’est prendre le pouls d’une époque, être à l’écoute de son souffle, fécondé par le jaillissement antérieur et tendu vers un futur non planifié. Liberté, générosité, éditer : pas une devise mais une démarche. C’est celle de Pierre Belfond qui décida de créer les éditions Mémoire du Livre. C’est aussi la route empruntée par Maurice Olender, à la tête de la collection du 21e siècle aux éditions du Seuil.

 

Souvenir à propos d’une interview de Léon Poliakov. Souvenir mémorable d’une rencontre à propos du livre « Les langues du paradis. Aryens et Sémites : un couple providentiel » éd.1989, rééd. 1994, 2002. Maurice Olender, éditeur de la revue « Le genre humain » et de la collection du 20e siècle au Seuil, y abordait une querelle concernant le choix de la langue parlée au paradis. Querelle du tournant 19e-20e siècle, très humaine et peu paradisiaque puisqu’elle pointait la lutte pour la place occupée –avant- l’autre. Langue aryenne, langue sémite d’abord ? Le nazisme arriva.

La collection du 21e siècle, miroir des choix de Maurice Olender, montre à quel point cet archéologue de formation est prêt à faire place au hasard étincelant des rencontres éclairantes, favorisant en cela une tension créatrice entre érudition et savoir sensible …, nécessaire pour élargir une démocratie dont la fragilité demande qu’on veille solidement sur elle. Le lecteur plonge avec un étonnement heureux au sein d’œuvres qu’il croit connaître mais qui, se développant, s’élargissant, s’épanouissant, empruntent d’autres chemins. On imaginait Jean-Claude Grumberg adonné au seul théâtre : le voici autrement mais tel qu’en lui-même. Yves Bonnefoy, le grand poète, se fait le complice de Paul Celan, se souvenant des liens étroits de la poésie et de la politique car, dans les temps immémoriaux, le chant premier tissa la loi. Nadine Fresco, discrète et efficace, a armé sa plume d’un microscope pour expliquer la « Fabrication d’un antisémite ». Qui mieux que Nathan Wachtel a raconté les « labyrinthes marranes » ? Qui mieux que Maurice Olender s’est chargé de les ouvrir aux lecteurs ? L’éditeur le dit lui-même : son désir de combattre l’analphabétisme galopant de la planète s’arrime à son combat pour la démocratie. Est-il nécessaire d’ajouter qu’Henri Atlan fasse partie des auteurs édités par Maurice Olender ?

 

Henri Atlan : Les Etincelles de Hasard   Tome II

                        « Athéisme de l’Ecriture »

éd. du Seuil- librairie du 21e siècle

Pour mémoire, les Etincelles de Hasard sont les gouttes de sperme répandues par Adam au cours de ses 130 ans de séparation d’avec Eve, après la naissance de Caïn et Abel. Cette semence aurait créé des démons à l’origine des générations perdues du déluge, de la tour de Babel et du désert…donc de la libération.

Henri Atlan, bio-physicien, médecin, penseur, dynamise sa pensée créatrice avec le Talmud, la Kabbale, les nouvelles lois bio-physico-chimiques et moléculaires régissant les mécanismes fonctionnels des organismes, sans oublier les textes sacrés, le Midrach, le Véda ou le Tao ! Car, dit-il, l’athéisme de l’Ecriture n’est pas si paradoxal quand on voit le Talmud, la Kabbale, le Midrach.

Ce second tome, fécondé par les œuvres antérieures d’Atlan et les développant, culmine à la pointe des recherches sur les manipulations génétiques et tous les enjeux scientifiques actuels. C’est pourquoi celui qui a siégé au comité français de bioéthique, assied sa réflexion sur les niveaux de l’éthique qui organisent un jugement moral. Le constat de la continuité entre le vivant et le non vivant mettant en évidence que tout est mécanique, la barrière entre l’humain et le non-humain s’élève alors pour des raisons sociales et juridiques.

C’est la fin d’un  Etre qui décide de tout. C’est la reconnaissance de la modernité aiguë de Spinoza parlant de la Nature qui est, tout en se créant et créant. La « libre nécessité » de celui-ci, relayé par Atlan, implique que plus on connaît les mécanismes, plus on se sait déterminé. Se connaître déterminé permet de s’assumer responsable, donc libre, car conscient des causes.

La magie du style d’Atlan opère dès le début : chacun de ses mots est employé dans toutes ses acceptions et même ses retournements. Dès qu’on avance dans le raisonnement, l’auteur réfléchit aux éventuelles directions erronées en danger d’advenir et précise…ses précisions. D’où l’inutilité de la tentative de résumer quand la substantifique moelle irrigue tout le livre. Il ne reste qu’à prélever au hasard quelques-unes des gemmes qui font de ces 414 pages un trésor unique.

Qui savait que Spinoza  avait même imaginé un modèle de l’homme sous la forme d’un automate spirituel ? Comme s’il avait pressenti les données neurophysiologiques actuelles.

Spinoza nous dit que si les hommes étaient libres, ils n’auraient pas d’idée du bien et du mal (voir vol 1 Connaissance spermatique) à la différence du premier homme à qui dieu avait interdit de manger le fruit.

Par Spinoza, on fait la connaissance de Crescais, ce rabbin espagnol, dont le fils fut tué par l’inquisition en 1391 et qui parle déjà du déterminisme ainsi que le firent certains stoïciens ou le fera tel courant de la pensée juive traditionnelle. Par exemple, celui du rabbin Eliachoff (début 20e siècle). Dieu, autre nom de la Nature naturante naturée, est la réalité. En cela, Atlan rapproche Spinoza de Nietzsche lorsque ce dernier écrit, se référant à Spinoza, la réalité est la réalité sans cacher une réalité ultime… pas de détours par les arrière-mondes.

Spinoza, à un tournant crucial de son Ethique, constate que sous la conduite de la raison, on est désireux de faire le Bien. Bien et Mal ressortissant des lois morales, Henri Atlan insiste sur la question de la liberté de juger, d’agir. Il fait sienne la philosophie de Spinoza qui souligne que le Mal vient de la diminution des connaissances ; quand on augmente ses connaissances, on se rend de plus en plus compte qu’on est déterminé, donc plus libre puisqu’on sait en quoi on n’est pas libre.

Sa réflexion sur l’embryon ou le clonage, se couple à celle qui touche au problème de rendre la justice et à celui des diverses formes de responsabilité.

Selon Spinoza, l’accumulation d’idées adéquates, ouvrant le chemin de la Vertu, augmente la puissance d’agir. Ainsi, les idées inadéquates la diminuent. (Psaumes et Proverbes où Salomon parle du commencement de la connaissance, de la crainte de Yahvé qui se poursuit en amour de Yahvé).

L’auteur souligne la présence d’un étonnement face aux merveilles du monde, venu d’un désir de résoudre un problème et pouvant mener soit à la réflexion, soit à la superstition. Intéressant point de vue spinoziste que le propos d’Henri Atlan selon lequel ce qu’on prend pour de l’intuition est de la déduction de cause en cause menant à un avis décrété intuitif. Des comportements dits intentionnels peuvent se comprendre comme un résultat d’auto-organisation dans le fonctionnement des réseaux de neurones. Exemple : le geste répétitif du singe semble intentionnel à posteriori. En réalité, il s’agit d’un cas de mémorisation ; ne pas confondre résultat et intention.

Lorsque le texte se déploie vers la personne humaine, il prend une ampleur où la poésie du ton épaule la précision scientifique dans une prose envoûtante d’émotion esthétique. Si le -je- de la personne humaine sert de nom à l’infini,  reconnaître l’humain à son corps permet de ne pas se fourvoyer dans des définitions spiritualistes. Le dieu des personnes (aucun rapport avec le dieu personnel des monothéismes) est la présence de la divinité dans la personne : voir la nature naturante naturée ; le Kouzari de Yehouda Halévy où le dieu des philosophes s’oppose à celui d’Abraham, Isaac et Jacob. Henri Atlan résout le paradoxe apparent de sa phrase le mot le plus universel pour désigner la divinité est –je- puisque chacun se sent en coïncidence avec la conscience de sa propre existence personnelle. La preuve : quand on dit –mon Dieu-, il y a –tu- et –je-. L’invocation Yehida (mon Dieu) pose devant –je- la singularité de sa propre personne. Que voudrait alors dire la création de l’homme à l’image d’Elohim  dans une pensée excluant toute image ? Atlan trouve une réponse dans le Talmud, la Kabbale, chez Rachi ou Maïmonide : la forme humaine n’est pas conçue par référence à dieu mais elle se définit par sa propre structure. L’homme est créé à sa propre image à lui, l’homme. La personne humaine est le souci essentiel d’Atlan.

Question : quand, du point de vue éthique, le potentiel devient-il le réel de la personne humaine ? Cas juridique très actuel et déjà abordé dans le Talmud ou chez Maïmonide.

« Athéisme de l’Ecriture » est innervé de questions lancinantes sur lesquelles Henri Atlan revient régulièrement en les approfondissant et les élargissant. Entre autres, il nous fait constater que le totalitarisme de Babel a cédé la place à la globalisation de Babel car la technique et le marché  n’échangent que l’interchangeable, c’est-à-dire ce qui est commun. Le singulier, la personne humaine se trouvent relégués à l’arrière-plan.

Plus loin, l’auteur aborde les rites qui disent ce qu’on a oublié mais dont on se souvient. Et l’Ecriture est un moyen d’accomplir l’obligation de se souvenir. Ici se glisse une comparaison avec l’ordinateur : on sait ce qu’on cherche, on se rappelle avant de se rappeler.

 La façon de se rappeler peut influencer le contenu. Ainsi naît le temps mythologique, créateur du rite du souvenir, lui-même susceptible d’évoluer dans son rappel. Ceci permet d’éviter tout danger du retour du même, causé par une planification du futur qui alors serait répétition du passé. Or, par une étincelle de hasard, quelque chose d’inattendu peut toujours se produire.

Dans la cinquième et dernière partie intitulée « La lettre de l’esprit », Atlan  s’inquiète des récentes déviances à l’encontre des Juifs. Il rappelle le mot de Heine : Le judaïsme n’est pas une religion. C’est un malheur.

Un peuple élu ? Chaque peuple est élu au sein de lui-même ! Le problème vient du refus des deux autres monothéismes à se considérer comme -particuliers- à l’instar du judaïsme. Se voulant universels, ils pourchassent ceux qui se tiennent à l’extérieur. Sans compter que de tous les conflits sanglants qui traversent le monde, les médias ont élu celui du Proche Orient!

A la fin, ce couronnement magnifique dans l’examen du Texte dont on connaît l’importance des blancs pour les significations-interprétations hors texte, prétexte à contexte et athéisme de l’Ecriture. En effet, ce langage de la nature sur la nature, c’est-à-dire du dieu immanent sur le Dieu immanent, celui d’une écriture donnée à lire mais se renouvelant de génération en génération, renvoie à autre chose qu’à lui-même et infiniment. Si on veut percevoir Dieu, il ne peut se  trouver que dans le vide du langage, les blancs de l’Ecriture. C’est le contraire de la langue de l’idole parfaite qu’est un dieu personnel, éternel et tout puissant comme la théologie le conçoit. Le seul discours non idolâtre sur Dieu est un discours athée, c’est-à-dire un discours sur un Nom renvoyant à autre chose.

Il est logique que le livre se termine par « Va et étudie ».

Cette apothéose se reçoit comme la musique des derniers quatuors de Beethoven : les coups de boutoir dans l’édifice classique pourtant maintenu, offrent des registres extrêmes, des ruptures étonnantes, un développement élargi où la convention se met à nu pour faire toute la place à d’étincelantes Etincelles !

 

Claire Bondy

 

 

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