Le livre de Mina Rozen :

A History of the Jewish Community

in Istanbul . The Formative Years, 1453-1566

 

Lu et commenté par Philippe Gardette

 

Philippe Gardette a soutenu, en décembre 2003, une thèse à l'université Toulouse-Le Mirail sur les juifs byzantins du XIIIe au XVe siècle (directeur, Alain Ducellier). Il réalise un post-doctorat à l'université de Cambridge (Trinity College).

Le livre de Minna Rozen est très important car il éclaire une période de l'histoire encore mal connue du grand public et du spécialiste. Elle concerne l'installation des Séfarades en Turquie – plus particulièrement à Istanbul – et leurs relations avec les juifs romaniotes. Enfin un livre qui, pour le curieux ne connaissant pas l'hébreu, le turc ou qui n'a pas accès aux sources, apporte une vision générale sur le sujet ! L'un des grands avantages de ce livre est tout d'abord de faire la lumière sur une culture pratiquement éteinte, celle des juifs de Byzance, et sur leur histoire au lendemain de la prise de Constantinople par les Ottomans. Parallèlement Minna Rozen détruit, tout au long de son ouvrage, un stéréotype qui a la vie dure et qui considère l'opposition systématique entre Séfarades espagnols et Romaniotes : l'histoire est bien plus complexe et les interrelations entre les deux cultures sont courants. De manière générale, la qualité du travail est sa force évocatrice. Le livre est composé de plusieurs parties de tailles inégales. Tout d'abord, il rappelle l'impact de la politique de sürgün de Mehmed II, ce transfert de population de juifs byzantins qui allait transformer radicalement la géographie de l'implantation juive en territoire ottoman. Puis le chercheur insiste sur les rapports entre les romaniotes et l'Etat turc, prouvant ensuite que l'influence des Séfarades à la cour ottomane s'est développée dans un cadre préexistant. Une autre originalité du texte est de montrer le grand chamboulement suivant l'arrivée des exilés à Istanbul. Ce changement a tout d'abord une influence décisive sur l'implantation des communautés dans la cité, puis sur la représentativité du judaïsme auprès du pouvoir turc. En effet, le sultan avait désigné un représentant officiel des communautés juives à sa cour. Les deux premiers grands rabbins à occuper cette position étaient romaniotes. Il y eut tout d'abord Moïse Kapsali puis Elie Mizrahi. Cependant, ces responsables religieux eurent du mal à faire entendre leur autorité au sein des nombreuses communautés de la capitale ottomane et l'on découvre, tout au long des pages, les intrigues politiques déchirant les communautés juives afin d'asseoir l'influence de quelques-uns uns à la cour ottomane. Puis, Minna Rozen propose un long chapitre sur l'unité de base de la communauté, la famille. Elle met en exergue les multiples tensions entre séfarades et romaniotes nées de différents us et coutumes qui, lorsqu'ils s'affrontent dans le cadre du mariage, font rédiger de longues réponses de la part des autorités rabbiniques. Parallèlement, elle analyse les rapports entre parents et enfants, la place des filles, l'éducation etc… dans une culture juive ottomane véritable rencontre entre l'Est et l'Ouest méditerranéen. Le chercheur poursuit son travail en tentant de distinguer les relations d'entraides à l'intérieur même de la communauté, en particulier dans la relation entre riches et pauvres et rédige une courte partie sur la vie économique des communautés. Enfin, elle achève son ouvrage sur la culture populaire en opposition à celle de l'élite, mais de manière très brève, hélas. Remarquons enfin que les annexes contiennent nombres de documents traduits en anglais – ce qui n'est pas toujours le cas ! – et qui permettent de donner le parfum d'une époque.

Minna Rozen s'intéresse essentiellement à la sociologie. En effet, si le lecteur s'attend à de longues parties consacrées à l'économie ou l'histoire intellectuelle, il risque d'être cruellement déçu. Ainsi, son ouvrage aurait dû être titré A Social History of the Jewish Community afin de ne pas laisser espérer autre chose à son lecteur. Entendons-nous bien : l'histoire sociale est essentielle pour comprendre une période. Toutefois, plusieurs erreurs d'importance se sont glissées dans le texte. Par exemple, lorsqu'elle affirme que la kabbale n'était pas connue de la culture romaniote avant l'arrivée des séfarades, Minna Rozen commet une lourde erreur car, dès la fin du XIIIe siècle, Abraham Aboulafia avait enseigné sa kabbale à Patras, puis dans le reste du Péloponnèse. S'ensuivit la création d'une riche tradition mystique originale, qui reste à étudier systématiquement, et qui demeura vivante à l'époque ottomane. Parallèlement, si Minna Rozen classifie les livres imprimés, elle occulte le très riche corpus de manuscrits du début de l'époque ottomane. Ainsi, des auteurs importants pour l'histoire du judaïsme, comme Mordekhai Khomathiano – ou Komtino – sont complètement passés sous silence de même qu'une culture savante juive ottomane où séfarades, ashkénazes et romaniotes – rabbanites et caraïtes – collaboraient ensemble sur des sujets scientifiques. En conséquence, le rapprochement entre les rabbanites et les caraïtes, cette autre sensibilité du judaïsme si présente dans l'Empire byzantin puis dans l'Empire ottoman, est traitée de manière superficielle. Autre critique, l'influence de l'Etat byzantin lors de la formation de l'Etat ottoman semble ne pas avoir été suffisamment étudiée. Ce manque apparaît coupable car une étude minutieuse de la question aurait éclairé bien des interrogations. Par exemple, le statut de grand rabbin existait dans plusieurs villes à l'époque byzantine et il est très probable que Mehmed II, considérant que l'Empire ottoman reprenait et continuait l'Empire romain, ai tiré cette fonction de l'époque byzantine. Enfin, dernière remarque, l'histoire des communautés juives à l'époque des premiers sultans ottomans est suffisamment mal connue pour qu'une introduction sur ce thème ait été nécessaire. Malgré ces quelques remarques le livre de Minna Rozen apporte au lecteur, recherchant à découvrir une époque, de précieux témoignages. Il est cependant regrettable que cet ouvrage soit si onéreux – près de 150 euros ! – mais mérite son prix si l'on en considère les limites.

Philippe Gardette

 

 

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