NOTES DE LECTURE ...

NOTES DE LECTURE ...

Moïse Maïmonide  :

« La guérison par l'esprit,

précédé de lettres de Fostat »

éd Bibliophane Daniel Radford - Introduction, traduction et annotations : Laurent Cohen

 

Au moment où il écrit ces Lettres, Maïmonide (1138-1204) installé à Fostat (le vieux Caire), est connu et reconnu. Après avoir subi l'exil, la persécution, la maladie et le deuil, le Médecin de Cordoue, chassé d'Espagne, puis du Maroc, arrive au pays des Hébreux. Il ne reste que six mois à Akko (Saint Jean d'Acre). En 1166, la famille gagne l'Egypte : d'abord Alexandrie, ensuite le vieux Caire. Dans son Epître au Yemen, Maïmonide, victime de l'islamisme, raconte la méchanceté systématique pour nous humilier, nous rapetisser et nous détester . Pourtant, il conservera toujours le plus grand respect pour les penseurs musulmans hellénisants et admirateurs d'Aristote, Averroës entre autres.

Les autorités égyptiennes lui confèrent le titre de Rayyis al Yahud, chef de la communauté juive en même temps qu'il devient médecin de la Cour. Son cabinet est ouvert à tous, sans distinction de classe ni de confession. Le Guide des Egarés et la Répétition de la Thora, appelée le Code, sous-tendent les Lettres. Le Guide, théocentrisme religieux ; le Code, norme religieuse. Shmuel Trigano fait du Guide un élément essentiel pour l'athéisme, à l'inverse du Code pilier d'obédience orthodoxe écrit Laurent Cohen.

1190 : le Guide sort en arabe

1199 : R. Samuel Ibn Tibou, du Cercle des Sages de Provence, s'applique à le traduire en hébreu. Echange de lettres, révélatrices du trouble de R. Samuel devant un texte si complexe qu'il se déclare prêt à faire le voyage d'Egypte. La réponse de Maïmonide, frappée au sceau d'une sainteté mâtinée de la description détaillée de son état d'épuisement, révèle comiquement sa frayeur devant la charge qui s'annonce à lui. Il tient à se montrer accueillant envers un hôte à qui il ne souhaite cependant pas le déplaisir d'avoir à le contempler après une périlleuse traversée car le dit hôte ne devrait s'attendre ni à le voir, ni à lui parler. Suit la litanie de souffrances qu'il faut transporter tous les jours à la Cour, sans compter l'encombrement infligé par les patients de toute provenance. Après quoi, Maïmonide administre une série de judicieux conseils pour la traduction. Il y a aussi cette lettre à la communauté des Sages de Lunel, pleine d'admiration pour tous ses membres, unis dans la sagesse, la paix et l'amour de Dieu. Les détails qui suivent et concernant le Guide, offrent davantage de précisions, bien que, du haut de sa juste conscience, Maïmonide refuse d'envoyer une copie du Guide, conseillant d'en demander une à son traducteur.

Dans sa lettre à R .Pinhas le Juge, il s'emploie à réfuter les bruits qui circulent à son propos. En appelant à Dieu, il écrit qu'il n'a jamais interdit d'étudier le Talmud. Personne n'aurait plus étudié son Code depuis un an et demi, à l'exception de quelques-uns .

Au fil des Lettres, les rectifications concernant les médisances ou calomnies qui se déversent à son encontre, font comprendre qu'il est détenteur d'une œuvre colossale alors qu'il est chargé d'un autre travail, aussi essentiel qu'alimentaire. Le voici procédant par contre-attaques précises mais revêtues du manteau de la plus exquise politesse. Harcelé comme il l'est, il est logique qu'il exprime le désir de ne plus s'exprimer tout en continuant à le faire. Philosophe de la médecine, médecin philosophe, il soigne Al-Afdal, fils de Saladin, roi d'Egypte durant deux ans et lourdement dépressif. Maïmonide lui prescrit de s'occuper de ses pensées afin que, se développant dans l'harmonie, elles écartent l'anxiété.

Il a raison : penser, c'est vivre.

 

Raphaël Draï: « La France au crépuscule » éd.PUF

 

L'auteur sonde l'Histoire de France, tissée de gouffres et d' abîmes dont elle sort en maintenant sa devise républicaine au fronton de sa vie, en dépit de faillites redondantes, rachetées par un sursaut salvateur. Il ridiculise les prises de position officielles contre les alliés européens partis en Irak aux côtés des Etats-Unis et observe que le pays est plongé dans une confusion crépusculaire tant du point de vue de sa non-politique extérieure que de celui de son électoralisme à l'intérieur où l'islam lui sert de lunette d'approche.

Ce petit livre de cent dix-huit pages, divisé en cinq parties éclairantes, cerne une France en pleine déréliction à laquelle s'accroche une Belgique en débâcle morale . Le 11 septembre a mis le doigt sur la belligérance médiatique à l'encontre des USA : quoi que ceux-ci fassent, ils ont tort pour cause d'inadéquation ou d'inaptitude. Le prix qu'ils ont payé dans la deuxième guerre mondiale ne se mesure-t-il que lors de commémorations d'un jour, aussi solennelles qu'éphémères ? Et Draï de rappeler l'histoire des USA, leur intervention lors des deux guerres mondiales et leur contribution au relèvement de la France. En face, une France à la recherche de sa grandeur avec de Gaulle ou Mitterrand ; avec la guerre des Balkans ou la 2 e guerre d'Irak. Depuis 2003, Draï constate que sous les grands principes de non-intervention, gisent les miettes carencées de la recherche d'une diplomatie perdue. Quand il évoque la France coloniale, puis anti-coloniale, sa plume documentée et concise se pimente d'une ironie habillant la nudité d'un pays qui se croit roi.

La guerre des Six Jours et celle de Kippour sont remises en mémoire dans le cadre de la politique arabe de la France qui, depuis 1967, a choisi le parti du monde arabe en guerre contre Israël . Qui a contraint Israël à se rapprocher des USA ? Quoi d'étonnant qu'en 1996, Jacques Chirac se soit permis un tel esclandre diplomatique lors de sa visite officielle en Israël ? Quoi d'étonnant si les incidents et agressions antisémites se soient développés depuis le déclenchement de la seconde intifada ? Draï dénonce aussi le lâche amalgame fait entre deux communautarismes . Il rappelle que la communauté juive, réunie en associations élues et représentatives, est faite de citoyens responsables devant les lois de la République. En revanche, le Conseil français du culte musulman s'avère une étiquette sans représentativité réelle, si ce n'est la vague islamiste qui a hué Nicolas Sarkozy, accoucheur du Conseil, lors de sa venue au rassemblement musulman du Bourget. Cet islamisme-là, appelant à la Oumma, reconnaît le blasphème et la charia en pleine République.

La France crépusculaire car atomisée, aux prises avec l'abstentionnisme électoral et le chômage, s'inscrit dans une anxiosphère scandée par les naufrages individuels et collectifs.

Il semblerait que Draï regrette le temps où des bandes hantaient les banlieues : il y existait au moins une structure ! Aujourd'hui, voici les hordes issues des engeances  !

Et de procéder à l'examen du changement de mots, reflets d'un état de société ou d'a-société : gouvernance a remplacé gouvernement. D'une évolution l'autre, on est passé du terme emploi à celui d' activité qui, se dégradant, aboutit à occupation , synonyme du presque rien .

Les mots d'esprit font mouche dans la rapidité des égratignures. Pourfendant ce qu'il appelle l'immobilisme rotatif  , Draï nous nourrit d'une analyse politique roborative, servie par un style ailé qui ne dédaigne pas les pieds de nez en antidote. A la faveur d'une splendide envolée sur la naissance du concept d' « intellectuel » lors de l'engagement de Zola dans la défense de Dreyfus, il fustige la manie pamphlétaire actuelle qui proclame son vide en niant la pensée au profit du court-circuit magnifié par les médias. Concept : synonyme de gadget  ? Désormais, un producteur TV a un concept d'émission ; un styliste de mode, un concept de chaussette ; un fermier, un concept de camembert ! !

Draï débusque une France désorientée et rêvant de grandeur. Il estime qu'elle sera grande quand elle aura instauré une République d'êtres humains et se sera débarrassée de l'abstraction aisée des entités.

 

Emmanuel Brenner :

« France, prends garde de perdre ton âme »

éd. Mille et une Nuits.

 

Ayant publié en 2002 les territoires perdus de la République - antisémitisme, racisme et sexisme- , livre complété et réédité en 2004, l'auteur surveille ici aussi la santé déclinante de la République française. Radiographie en quatre parties découlant inéluctablement l'une de l'autre: 1. L'illusion sociologique; 2. Une société en voie de déshérence; 3. La peste antisémite dans la nation; 4. L'illusion historique.

1 - Où se vérifie qu'un raciste se trompe de colère . E. Brenner nous rappelle cette première génération d'adultes, nés en France de parents immigrés et la crise qui marqua la période de 1991 à 98. Connaissant leurs droits, ils seront confrontés à l'inégalité des conditions et à ...l'altérité des Juifs. Ils souffrent d'un taux de chômage élevé, du désintérêt des syndicats à leur égard et de la ségrégation économique entre la banlieue et Paris intra-muros. Le désoeuvrement généré assure les triomphe des imams, l'échec scolaire menant à l'islamisme et à un antisémitisme primaire s'en prenant aux voisins juifs immédiats, c-à-d les plus modestes. Cela tourne à l'obsession névrotique marquée au coin de Drumont ou d'un moyen-âge apocalyptique chrétien. E. Brenner y ajoute un anticolonialisme ringard plein de succès auprès des rejetons de l'échec scolaire . Que de fautes imputées aux Juifs. Y compris l'intégration plus réussie des filles! Voici l'existence d'une non-classe sociale dangereuse: celle des vaincus de la société. Comme R. Draï, E. Brenner pointe l'erreur des politiques disant: il faut apaiser les tensions entre les communautés . Au nom de quel nivellement communautaire? Qui agresse qui? Aurait-on oublié le terme de –citoyen-?

2 - E. Brenner s'insurge contre la pente du ghetto qui risque de modifier le visage du pays; s'indigne qu'il ait fallu deux ans après les premières agressions antisémites pour les reconnaître prudemment comme telles. Les politiques, otages de leurs nouveaux électeurs, pratiquent un vocabulaire de restriction mentale: violences = incivilités; voyous= jeunes; discrimination des femmes=respect de la différence culturelle; antisémitisme=désoeu-vrement. E. Brenner insiste sur les méaculpistes tiers-mondistes qui ont trouvé par là le moyen d'irriguer leur antisémitisme...

3 -...puisque l'image contreplaquée sur le Juif demeure la richesse. A force d'accoutumance, on finirait par ne plus distinguer la ligne de séparation entre bagarre et crime! Faudrait-il redouter une culture de la dhimmitude quand la dérive antisémite traduit le piètre état de la société française ? Va-t-on en venir à un autre mahranisme pour contrer la maladie qui confond le Moyen Orient et la France? L'évocation de la gangrène de Münich 1938 permet de passer à...

4 - cette illusion historique où Brenner examine l'Afrique du Nord depuis le décret Crémieux de 1870: longue suite de violences, pogromes et autres crimes.

Dans sa conclusion, E. Brenner observe que les Juifs de France sont de plus en plus perçus comme des Juifs en France.

 

Alexandre Del Valle:

« La Turquie dans l'Europe »

éd des Syrtes - Un cheval de Troie islamiste ?

Le sous-titre est destiné à ouvrir les yeux sur l'éventuel danger de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne bien qu'A. Del Valle soit conscient des intérêts économiques de l'UE: l'Allemagne vend armes et voitures; la France se réjouit que Renault soit la marque de voitures le plus achetée en Turquie! Il semble néanmoins paradoxal à l'auteur que l'Europe se persuade qu'elle discute avec le pays d'Ataturk alors que la Turquie oublie celui-ci un peu plus chaque jour. L'armée, garante de la laïcité du pays, voit ses convictions se réduire. Del Valle rappelle qu'en 2002, les élections ont amené près de 40% de votes islamistes alors qu'avant, ceux-ci plafonnaient à 20%!

Toute l'histoire de la Turquie nous est retracée depuis Homère et l'héritage grec; puis, le christianisme et la chute de Byzance; après 1492, le refuge offert aux Juifs sépharades; au 20 e siècle, le kémalisme.

On suit le chemin d'Ataturk (1881-1938) depuis sa naissance à Salonique (d'où l'accusation de Juif, lancée par ses ennemis) jusqu'au moment où, vivant à l'européenne, luttant contre les attaques du clergé et des islamistes sans se départir du nationalisme, il crée la république en 1923, promouvant une instruction plus moderne, laïcisée et progressiste. Plus grave : il abolit le califat et la charia en 1924 !

Dix ans après sa mort, les confréries islamistes prennent leur envol sous couvert de fondations caritatives où se forment les imams prosélytes.

Erdogan, le premier ministre, reçu dans sa tournée européenne, fut l'islamiste maire d'Istamboul. L'aperçu du parcours d'Erdogan laisse rêveur...quoiqu'on puisse rêver que nul ne soit à l'abri d'une évolution favorable. Cet ancien anti-UE fut l'auteur et l'acteur d'une pièce de théâtre anti-juive. Evolution ? Non, selon Del Valle, car à ses côtés, il y a toujours des islamistes; que les femmes de sa famille portent le foulard; qu'il commet beaucoup de soi-disant faux-pas dans ses déclarations...corrigées après-coup ; qu'il combat pour la liberté individuelle du port du foulard. Il admet aussi la polygamie car si on a quatre femmes et que l'une ou l'autre tombe malade, le reliquat peut pourvoir aux besoins!! Son bras droit, Abdullah Gül, décide de la présence ou de l'absence de sa propre épouse à telle manifestation officielle selon l'acceptation ou non du turban.

Del Valle, raconte au fil de l'Histoire, les engouements successifs des Européens pour les Turcs depuis François Ier. Au 18 e siècle pré-révolutionnaire, cela aide à flétrir l'Eglise abusive. Et Mozart, avec l'Enlèvement au sérail!

Il s'attache aussi aux dérives actuelles de la Turquie. Les minorités (Grecs-Arméniens- Juifs-Alévis) sont persécutées. La plupart se sont réfugiées à Istamboul.

Del Valle ne craint pas de parler d'Izetbegovic comme d'un panislamiste bosniaque ou de pointer le problème panturc du Kosovo avec trafic d'armes .

En même temps qu'il désigne toutes les associations turques dans l'espace musulman des anciennes républiques soviétiques du Caucase, la Sibérie, la Tchétchénie, il rappelle la stratégie islamiste des USA contre les régimes communistes. Il signale que la Turquie a intérêt à déstabiliser le Caucase afin de compromettre le tracé de l'oléoduc par le Nord afin de l'orienter par le Sud, favorable à la Turquie et à l'Azerbaïdjan.

En fin d'ouvrage, il indique ses raisons de refuser l'Europe à la Turquie: contentieux géorgien, turco-syrien, turco-irakien ; problème de l'eau ; fardeau de l'Anatolie plus quelques autres...Il ajoute qu'il serait faux de croire que l'AKP d'Erdogan, vainqueur des élections 2002, serait un parti proche d'une démocratie chrétienne européenne.

Del Valle pose la question : ça signifie quoi islamisme modéré  ?

 

 

Claire Bondy

 

 

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