Les mémoires, l'autobiographie de Joseph Weill (1902-1988), qui fut président du consistoire israélite du Bas-Rhin, portent le titre, Le combat d'un Juste (Editions Cheminements) (1). Le qualificatif n'est pas gratuit. Ce médecin alsacien, fils d'un grand-rabbin, a été même en témoin, en victime et surtout en acteur, engagé aux problèmes des Juifs de son temps.
Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, il subit le "sinistre Vichy", mais réagit en militant dans le cadre de l'OSE (l'œuvre de secours aux enfants), l'un des groupes juifs de résistance non-armée, à la persécution par les nazis et leurs complices français. L'OSE sauva des milliers d'enfants, sur place ou en les exfiltrant en Suisse. Joseph Weill suivit de près les tractations menées entre les SS, le Joint américain et l'Agence juive, pour le "troc" avorté d'un million de Juifs hongrois, contre des camions. Après la guerre, il participa en Allemagne à la réhabilitation des survivants des camps, puis à la vie communautaire juive en Alsace.
Le trait et l'intérêt des souvenirs de Joseph Weill
(sa carrière et ses réflexions de médecin, le grand sanhédrin
de Napoléon, les origines de la guerre, etc.), divers, apparemment
disparates, comme l'est naturellement la vie, mêlés de documents
d'archives et d'extraits de correspondance, est leur lucidité.
Des accents de prophète
Notamment quant aux rapports du sionisme et de l'Etat juif avec le monde.
Sans avoir été un militant sioniste, Joseph Weill a été un sioniste de cœur, de pensée, d'action. Il a jugé avec fierté, souvent avec indignation, avec des "bouffées de colère", l'attitude des ennemis de l'Etat juif et des puissances. Il écrit parfaitement, et tôt, un fléau que nous vivons aujourd'hui à l'état virulent, le danger de "l'anti-sionisme gagnant en intensité, devenu chez beaucoup une paraphrase commode de l'antisémitisme". Il constate l'indifférence de tous, devant l'agression qu'Israël subit, et s'en plaint dans une lettre de 1972 au pape Paul VI, lui rappelant qu'à Jérusalem, sous occupation jordanienne, "des pierres tombales vénérables, furent profanées par leur emploi à l'édification de latrines, sans que jamais et nulle part une protestation publique se soit fait entendre".
Joseph Weill voit avec alarme, resurgir des stéréotypes anciens. Quand le général de Gaulle parle du "peuple dominateur et sûr de lui-même", il lui écrit aussi, lui remet "mon rang d'officier de la Légion d'honneur" et lui reproche d'entonner des "thèmes discriminatoires tenant lieu de prétexte", à ce qu'ont subi les Juifs.
La pensée du mémorialiste est moderne et tout imprégnée de la sagesse juive traditionnelle et talmudique, que lui a inculquée son père. Mais il prend des accents de prophète courroucé pour pourfendre la conduite injuste des puissances et des médias, qui accablent Israël et ménagent les Etats et les terroristes arabes.
Israël fait face "à l'arsenal proprement colossal que les pays dits civilisés ont vendu (…) aux princes du pétrole. Ce sont les mêmes qui jugent sévèrement Israël". Et qu'est "l'aspiration 'palestinienne' à une forme d'existence nationale ?". "Un battage immense", parrainé par "la presse internationale" ou la "haine antisémite", joue plus, que la "compréhension sympathisante des réfugiés palestiniens". Réfugiés qui ont fui "sur ordre formel de leurs chefs" – documents abondants à l'appui. Et la méconnaissance de ce fait, est "un exemple caractéristique de la falsification de l'histoire par les Arabes et leurs partisans". Ou encore : Que vaut l'apitoiement universel pour les Palestiniens ? C'est une hypocrisie. Un parti pris. Car qui s'intéresse par ailleurs aux Arméniens ? "Qui s'intéresse sincèrement à redresser le sort cruel et à réparer les injustices flagrantes dont ils furent victimes ? Qui prend en mains la cause des Indiens (…), celle des Tziganes décimés par les nazis ? Seuls les Palestiniens -malheureux c'est vrai, mais pas du fait des Israéliens-, ont accès aux colonnes à la Une et aux petits écrans". Joseph Weill illustre par des exemples nombreux "l'épaisseur du tissu de propagande menson-gère, étendu partout par la propagande arabe, les mass médias, certains journalistes et des politiciens. L'or noir coule à flots".
Des jugements prémonitoires
Ces dérives appellent jugement. Aussi, le mémorialiste se fait juge. Il n'hésite pas à dire aux puissances que cette conduite "fait de vous les exécuteurs testamentaires de Hitler et les fossoyeurs de vos propres libertés", et que la capitulation des "nations, civilisées devant le chantage" des ennemis d'Israël, servira un jour "à juger le degré de résistance morale, de la valeur éthique, aussi bien des nations, que des civilisations".
Certaines des idées de Joseph Weill, sonnent comme des prémonitions. Evoquant les actions des terroristes de l'OLP, et la "haine démentielle" qu'ils fomentent, il pose la question : "Où, dans le monde, oserait-on proposer des pourparlers avec un adversaire, qui base toute sa politique et sa stratégie, sur l'éradication par la violence, le massacre de nouveau-nés et d'enfants, d'adolescents et de femmes, de son partenaire ?"
Ce livre est un modèle de double devoir accompli. Le devoir de mémoire qui incombe aux survivants de la Shoah : la collecte des moindres détails de ce que fut leur calvaire et leur résistance. Et le devoir de s'enrôler dans le combat pour la défense de l'Etat juif, "traité comme le Juif des nations : sans effort de compréhension de sa situation difficile".
La vie et l'action de Joseph Weill ont bien été
"le combat d'un Juste".
Paul Giniewski
(1) Joseph Weill ; Le combat d'un Juste, Ed. Cheminements, 49260,
Le Coudray-Macouard, 2002, 682 p.
Paul Giniewsky