En ce mois de mars 2005, les commémorations du 60e anniversaire
de la libération du camp d’Auschwitz, par les troupes soviétiques,
auront eu lieu. Celles des marches de la mort, aussi.
Mars 1945: il reste à libérer Buchenwald, Bergen-Belsen, Sachsenhausen,
Ravensbruck, Mauthausen.
Laurence Rees, producteur à la BBC, en est à son cinquième
ouvrage consacré à la Seconde Guerre Mondiale. Primé et
récompensé pour ses films documentaires, suivis du livre fixant
le film, il se tient proche des analyses de Yan Kershaw, et met à profit,
la centaine d’entretiens qu’il a menés avec des survivants
des camps, et d’anciens bourreaux nazis. Dans les années 60, les
coupables se réfugiaient derrière la phrase “J’obéissais
aux ordres.” Après avoir accompli leurs différentes carrières
sous le régime démocratique, les voici, jouissant d’une
retraite confortable et se faisant affirmatifs quant à leur choix nazi:
“les Juifs étaient coupables, car ces paresseux, détenaient
le monopole de la compétitivité, et empêchaient les Allemands
de souche, de prospérer!” Rees, souligne régulièrement,
la contradiction interne, base de la mauvaise foi criminelle: paresseux et compétitifs.
Un leitmotiv traverse toute l’analyse: Hitler et sa bande, ont réalisé
les espoirs d’une majorité d’Allemands, persuadés
que la guerre 14-18, avait été perdue à cause des Juifs
et des Bolchéviques.
Le livre, offre une construction exemplaire: nourri d’archives qui vont
se complétant depuis la chute du Mur de Berlin, il équilibre,
les nécessaires précisions, sur l’avancée de la machine
de mort, les récits des nazis, celui des témoins victimes ou celui
des kapos. Le lecteur a beau savoir, la douleur le prend à la gorge.
Mais, la - diversion - de rage, occasionnée par l’assurance des
meurtriers figés dans leur bon droit revendiqué, lui permet de
poursuivre sa lecture.
L. Rees, s’attelle à restituer une chronologie étouffante,
et nous signale que, voyageant dans les ex-pays de l’Est durant les années
90, il rencontre telle femme près de Minsk, qui ne craint plus de lui
assurer, que les partisans de l’Armée Rouge, étaient pires
que les nazis. En Lituanie, cette autre personne, contente d’être
débarrassée du communisme, lui dit de ne pas oublier que Marx
était juif. A Kaunas, un jeune officier de 25 ans, lui affirme: “L’essentiel
n’est pas ce que nous avons fait aux Juifs mais ce que les Juifs nous
ont fait”.
Laurence Rees aura retiré une immense tristesse de cette étude
dédiée aux 1.100.000 morts d’Auschwitz, et aussi d’avoir
dû regretter de constater ces dernières années, la libération
d’un antisémitisme dynamisé.
Un livre de plus de 300 pages, où chaque témoignage, s’accompagne
de l’évolution historique d’un crime indicible.
Viviane Forrester : Le crime occidental -
éd. Fayard
A première vue, l’optique du livre peut paraître
paradoxale, et pourtant...
L’option démontrée dans cette étude très fine,
éveille les consciences en révélant les pans d’ombre
et de complicité, où s’est engouffrée l’Europe
d’après Deuxième Guerre Mondiale, étant donné
qu’elle a pu s’appuyer sur l’adhésion des Juifs, rescapés
de la Shoah.
Retour aux sources: Herzl grand bourgeois, grand journaliste, vivant le choc
de l’affaire Dreyfus, est plus que jamais décidé: il lui
faut trouver un endroit, où les Juifs, réunis en nation, n’auront
plus à subir pogromes et autres torturantes avanies. V. Forrester ne
s’étonne pas du soutien au sionisme, apporté par les puissants:
ils sont trop ravis de se débarrasser des Juifs encombrants. Point culminant,
après Hitler: la création d’un ghetto nation Israël.
Pour l’auteur, la dignité des Juifs, devait se respecter, là
où ils étaient, et ceci, relève d’un cas juridique.
L’Europe antisémite, s’est débarrassée de sa
culpabilité sur le dos des Palestiniens. Viviane Forrester, affirme,
que la guerre contre le nazisme n’a pas eu lieu. Mais, désormais,
Israël existe, et ceci constitue un fait sur lequel il n’y a pas
à revenir.
Elle nous remet en mémoire, le laisser-faire des Européens : qui
s’est élevé contre le réarmement de l’Allemagne,
en 1934 ? Et tous ces pays qui adhèrent au fameux quota des Juifs! A
partir de 1937, nul ne voulait plus les recevoir! En 1938, Georges Bonnet, ministre
des Affaires étrangères de la France, promet à Ribbentropp,
que les Juifs d’Allemagne, ne seraient pas accueillis. Les démocraties
européennes, se déclarent opposées au nazisme, mais laissent
faire. Cette dérobade générale, engendrera le remords d’après-guerre.
Une fois de plus, le nec plus ultra est remporté par la Suisse: une loi
datant de 2004 (!), réhabilite les Suisses qui, pour avoir aidé
des Juifs, avaient encouru des amendes, perdu leur emploi, ou fait de la prison.
On a fait une croix sur la mise au clair de la Croix Rouge suisse.
Selon Viviane Forrester, le conflit israélo-palestinien, se passe sous
l’oeil morigénateur de l’Occident, qui s’estime quitte,
et que l’auteur, ironique et amère, charge: du –je ne savais
pas-, on est passé au –plus jamais ça-.
Indignée, elle pointe l’immobilisme des puissants, à partir
de 1933, parce qu’elle tient à avertir les Juifs de l’Europe
actuelle.
Pourquoi Israël en 1948? Parce que l’Inde en 1947.
Les colons actuels? Un ghetto dans le ghetto.
Les Européens ont préféré favoriser le sionisme,
plutôt que d’appliquer le Droit.
Le livre de V. Forrester n’est pas un pamphlet, mais l’expression
de sa colère, devant l’oubli de l’Histoire, et la négligence
face à l’histoire du sionisme. Un pays créé dans
l’émotion, est fragile: il faut le Droit.
Elle conseille à l’Europe de s’examiner, plutôt que
de garder l’oeil fixé sur le Proche Orient. Car, ajoute-t-elle,
les camps vont passer dans l’oubli, et chacun sur cette planète
barbare et minaudière, a droit au respect.
Robert S. Wistrich: Hitler, l’Europe et la Shoah
éd. Albin Michel
Trad. de l’anglais: Jean-Fabien Spitz avec le concours de la Fondation
pour la mémoire de la Shoah
Professeur d’histoire moderne, juive et européenne,
à l’université hébraïque de Jérusalem,
et directeur de recherche sur l’antisémitisme, R. Wistrich, rejoint
les propos de V. Forrester, lorsqu’il montre la culpabilité passive...ou
active de l’Europe dans la germination de la Solution finale, qui assurerait
la Rédemption du peuple allemand.
Après la guerre 14-18, l’Europe revêtit son vêtement
d’antisémitisme au nom duquel les Juifs étaient coupables
de maux subis par tous, urbi et orbi: l’internationalisme, le pacifisme,
la démocratie, le marxisme. Cette lie, cet ennemi mondial, se serait
dissimulé derrière le cosmopolitisme sans racines du capital international,
de la révolution mondiale.
L’auteur adopte un point de vue différent de celui de Daniel Goldhagen,
qui affirmait la spécificité allemande pour que les crimes fussent
commis. Wistrich montre que, avant Hitler, la tradition antisémite de
l’Europe, était plus féconde dans la Russie tsariste, en
Roumanie et autres entités de l’Empire habsbourgeois. Quant aux
Etats qui en ont pris la suite : Pologne, Slovaquie, Autriche etc., ils se singularisèrent
à ce niveau-là, davantage que l’Allemagne. Et de remonter
au fumier fécondant de l’ancien antijudaïsme chrétien;
du racisme anti-juif de l’Espagne du 15e siècle, qui parvenait
à exclure de toutes les fonctions publiques, même des Juifs convertis...
exception faite, de l’un ou l’autre cardinal d’origine juive,
mais passé au christianisme et manifestant une cruauté exemplaire
dans l’exercice de sa Sainte Inquisition!
Plus tard, les diatribes de Martin Luther, ont eu le temps nécessaire
de générer à l’époque du 3e Reich, tant de
protestants complices d’Hitler.
Au fil des siècles, les catholiques, en dépit de la Révolution
française, ont de plus en plus stigmatisé les Juifs, par le biais
de mouvements politiques prospères en France, Autriche, Hongrie, Slovaquie,
Pologne etc.
Même demeurer indifférent, pendant 39-45, signifiait accepter.
La Shoah est un événement paneuropéen où l’Amérique
commence à prendre sa place, au moment de la Grande Dépression
de 1929 et des quotas d’immigration. N’oublions pas les Anglais,
qui avaient fermé la Palestine. R. Wistrich souligne les exceptions au
rejet généralisé des Juifs, au moment du nazisme : Danemark,
Finlande, Italie, Bulgarie. La seule raison en est, prétend-il, que les
communautés étaient relativement réduites dans ces pays-là.
Il insiste, sur la nécessité absolue de résister dès
que le mal effectue ses premiers pas. Ce spécialiste de l’Holocauste,
nous interpelle aujourd’hui, à propos d’aujourd’hui,
adossé à ce qui sera très vite, hier.
Alain Vincenot : Je veux revoir maman
éd. des Syrtes
Ces autres rescapés de la Shoah, car ils furent des enfants
cachés, ont apporté leur témoignage. Dans sa préface,
Simone Veil, insiste sur ces récits individuels, unissant petite et grande
Histoire, et sur la nécessité de la transmission. Dans son avant-propos,
André Kaspi s’attarde sur la blessure indélébile
portée par les -enfants cachés-, qu’ils aient ou non, retrouvé
leurs proches.
Alain Vincenot, d’emblée, nous enserre dans des dates butoir: 27/1/45;
16/7/95: déclaration de Chirac, commémorant la rafle du Vel d’Hiv.
Ceci lui permet de nous plonger dans ce concentré de douleur symbolisé
par le 26/9/40 (1e ordonnance allemande anti-juive); 3/10/40 (statut des juifs
promulgué par Vichy); mai 42 (l’Eglise réformée stigmatise
les persécutions); Août 42 ( 4000 enfants sans parents quittent
Drancy pour Auschwitz); 6/9/42 (l’archevêque de Lyon, fait lire
une lettre de protestation à ses fidèles).
Si la plupart des Français furent indifférents, on trouve les
noms de plus de 2000 d’entre eux, à Yad Vashem. C’est grâce
à leur position de Justes, que les enfants cachés par eux, ont
pu fournir à l’auteur ,les 19 témoignages, donnant au livre
qui en est issu, sa pleine dimension.