Pour que l'oubli ne se fasse pas, ils sont devenus conteurs, et de génération en génération, le message a passé, parlant du temps des persécutions, puis de celui des bûchers, des flammes et des cendres.
Je suis l'actuel dépositaire de leurs témoignages, et leur mémoire est donc devenue ma mémoire.
C'est en 1430 que Don Shem Tov Ebn Habib, fin lettré, poète, anobli par le roi d'Espagne, est devenu, par ses compétences, ministre des Finances.
Ses descendants donneront à la communauté
juive de Turquie une dynastie de grands rabbins dont le dernier en date,
celui de Salonique, un Ibn Habbib, fut déporté
par les nazis à Auschwitz.
Désormais, l'Espagne ne comptera plus de Juifs titrés. En 1492, lorsque le judaïsme espagnol déjà ébranlé par les persécutions de l'Eglise a implosé en 150.000 drames humains et en 150.000 bannis, à la recherche d'une terre d'asile, mon ancêtre Eliakim Beniamin se réfugia en Egypte avec 2.000 coreligionnaires. J'ignore s'il débarqua d'abord au Maroc ou s'il s'arrêta à Livourne, ou encore à Gênes, oû d'autres prêtres espagnols attendaient sur les quais les arrivants affamés et épuisés par le voyage, en leur proposant une miche de pain pour le prix de leur conversion et le salut de leur âme.
Pendant les tribulations du voyage, l'ancêtre Eliakim Beniamin vit périr son père d'épuisement ou de maladie. Et déjà Israël Beniamin, son fils qui deviendra plus tard un célèbre cabbaliste à Jérusalem, aura le réflexe de révolte et d'interogation, le syndrome de la troisième génération.
Il écrit, et écrit encore, pour que
le souvenir de leur tragédie ne soit pas oublié.
Comment ne pas parler de cet autre ancêtre, Rabbi Mordehaï
Angel, magnifique de prestance et d'allure,
monument de connaissances, tellement admiré et respecté
par les fidèles de la synagogue de Rome, ville oû
il s'était réfugié en 1492,
qu'il ne sera plus appelé que "il galante nomo" (l'homme
noble), terme mesurant toute la noblesse de son caractère
et de son maintien. Le surnom deviendra d'ailleurs son som, Galante.
Depuis cette grande dispersion - 150.000 Juifs sur les routes,
25.000 morts de maladie, de famine et de faits de brigandage, 20.000 autres
revenus en Espagne et désespérés
acceptant la
conversion - je retrouve, de génération
en génération, le même
désir de témoigner et d'écrire.
Et les miens, profondément hispanisés, meurtris dans leur chair et dans leur esprit, se disperseront dans tout le bassin de la Méditerranée.
Ils apporteront aux communautés d'accueil les témoignages de l'expulsion, le récit des grands massacres de 1391 oû 150.000 Juifs furent convertis de force ou brûlés, les souvenirs desbûchers ou du garrot des bourreaux, celui de la cruauté des inquisiteurs, de l'intolérance et du mépris de l'Eglise qui n'avait eu de cesse de vouloir les convertir, puis de les persécuter pour les juger et les brûler encore comme judaïsants et marranes.
Dans les quatre pays oû tour à tour vécurent les miens, ils furent à chaque génération des rabbins célèbres, des cabbalistes réputés, et leurs écrits témoignent de leur érudition, ou des gens simples. C'est pour cette raison que le fil généalogique me reliant à eux est traversé par des chapitres flamboyants, ou alors par l'encéphalogramme plat d'une vie communautaire sans relief.
Pour une grande partie d'entre eux, les résidents de
Rhodes, l'île aux papillons et aux mille senteurs, oû
la vie semblait sidouce, Corfou, Salonique et Sherez en Grèce,
la bête immonde
nazie a achevé ce que l'Eglise espagnole avait commencé.
Plus personne ne récitera le kaddish pour les Israël
de Rhodes qui donnèrent à cette île
tant de grands rabbins dont le nom est
inscrit sur le fronton de pierre de la synagogue-musée.
Ce sont :
Beniamin Israël, fils d'Eliakim Israël, petit-fils de l'exilé du Caire, Eliakim Benjamin, grand rabbin vers 1570;
Moshé Israël, né à Rhodes en 1788, et nommé grand rabbin en 1815;
Mikhaïl Yaacov Israël, né en 1790, et nommé grand rabbin en 1820.
En 1840, et à la suite de l'accusation de meurtre rituel
de Damas et de Rhodes, il est emprisonné avec les dirigeants
de la communauté de Rhodes comme complice de ce meurtre
imaginaire.
Relâché plus tard et découragé,
il quitte pour Jérusalem oû il décède
le 2 Adar 5616.
Raphaël Isaac Israël, fils de David Israël, né à Rhodes en 1808, est nommé grand rabbin en 1881. Il partit ensuite à Jérusalem oû il fut nommé président du Tribunal rabbinique. Il décède le 4 Tamouz 1902.
Rahmin Yehouda Israël, né en 1815 à Rhodes, remplace comme grand rabbin Rabbi Raphaël Israël après son départ à Jérusalem. Il décède le premier jour de Pâque de l'an 1892. Reuben Eliakov Israël, né à Rhodes en 1856, fils de Rahmin Yehoucide Israël, fut hazan pendant 18 ans avant de partir à Kroyava (à l'ouest de Bucarest en Roumanie) oû il fut rabbin de la communauté sépharade de cette ville. Il revint en 1920 en tant que grand rabbin de Rhodes. Il est mort en 1932. Il est connu pour une traduction libérale des Pirke Avot, ses poèmes et ses traductions en ladino des prières de Rosh Hachanah et Kippour.
Il y a quelque chose de profondément émouvant dans la complémentarité des rapports entre les Israël et la communauté juive de Rhodes. C'est aussi une histoire d'estime et d'amour.
Car, lorsque dans la lignée de ces grands rabbins il y eut des interruptions pendant lesquelles les fils ne surent ni ne purent reprendre les charges de leurs pères, ont fit appel à d'autres Israël, les cousins d'Egypte, ceux de ma branche directe.
Il y eut de la sorte une presque continuité de dynastie, et à leur tour :
Moshé Israël, né au Caire, rabbin à Jérusalem, fut grand rabbin à Rhodes de 1714 à 1727. Il fut également envoyé au Maroc comme quêteur pour la ville de Safed, puis plus tard en Italie pour la même mission. Il écrivit entre autres oeuvres Mas'at Moché édité à Constantinople en 1735.
Judiah Israël, fils de Moïse Ben
Elia Israël fut grand rabbin de Rhodes au début
du XIXe siècle. Ses principales oeuvres furent Kol Yehouda
et Shehet Yehouda.
Mes cousins de Salonique furent raflés par les Allemands
dans l'indifférence de Pie XII, ce même
Pie XII pour lequel, comme pour Isabelle la Catholique, un procès
en béatification sera
instruit en catimini un jour prochain. Au plus loin qu'on puisse remonter
et se souvenir, Beniamin
Israël disait savoir que le premier de la famille à
être venu en Espagne au XIe siècle, 8!
Rabbi Moïse Ibn habib, l'ami personnel du banquier Isaac Abravanel et Abraham Senior grand rabbi de Castille, épousa Esther Galante, fille du grand rabbin de Safed, Yohanan Galante Angel, et petite-fille du rabbin Mordehaï Angel Galante réfugié à Rome en 1492.
J'ajoute que Rabbi Yaacov Ibn habib avait fait partie de la délégation
qui, en 1492, avait essayé, moyennant une immense rançon,
de faire révoquer l'édit d'expulsion d'Isabelle
la
Catholique. Ils avaient failli réussir, n'était-ce
l'intervention théâtrale et haineuse de
Thomas Torquemada, l'inquisiteur qui avait accusé la reine
de vendre le Christ pour trente deniers, comme jadis Juda.
L'année 1992 est une date charnière, celle du cinq centième anniversaire de l'expulsion des Juifs d'Espagne. En juillet 1492, les miens parmi tant d'autres prirent le chemin de l'exil. L'Eglise ne s'est pas contentée de les expulser. Elle s'est dotée du plus formidable appareil régressif de l'histoire : l'inquisition. l'inquisition, avec ses délateurs, ses espions, ses sinistres autodafés, son réseau d'informateurs dans le monde entier, subsistera jusqu'en 1834. Les flammes des bûchers ne se sont jamais éteintes pendant cette interminable période. Près de 30.000 marranes ou supposés après tortures, seront brûlés parce que soupçonnés de rejudaïser.
L'Espagne s'était couverte de bûchers, mais aussi ses possessions : Naples, la Sardaigne, le Portugal. Pour faire bonne mesure, le Pape Paul IV fit brûler les marranes d'Ancône et Grégoire XIV instaura le sermon hebdomadaire obligatoire dans les synagogues.
L'Europe chrétienne, à l'exception de la Hollande, l'Angleterre, l'Italie et dans une moindre mesure la France, fut pour les Juifs une vallée de larmes.
Pourtant, entre 1936 et 1939, cent mille volontaires juifs vinrent avec
les brigades internationales lutter contre fascisme espagnol. Je souhaite
qu'à l'occasion de cette commémoration,
l'Eglise
espagnole, qui pourrait être accusée
pour moins que ceci de crimes contre l'humanité, et le
Pape, en temps que chef d'une Eglise qui a longtemps méprisé
et persécuté les Juifs, expriment regret
et repentir.
Quant au pardon, qui pourrait, et à quel titre, et au nom de qui l'accorder?
Herbert Israël est né en Egypte
en 1926. Il est descendant d'une famille de rabbins et d'écrivains
dont les membres vivaient à Alexandrie, le Caire, Jérusalem
et Rhodes, oû ils tenaient des postes importants.