La mémoire retrouvée, par Didier Nebot

An de grâce 1405

"Partez, disparaissez Juifs maudits!" cria Vincent Ferrer ... Dans le temple il renversa les objets du culte et déclara aux chrétiens qui l'avaient suivi qu'un lieu aussi somptueux ne pouvait qu'honorer la gloire de Jésus : Qu'il ne soit plus souillé par les ennemis du Christ! "Tu es pierre!" lança-t-il en déployant ses bras, et les chrétiens répondirent : "Sur cette pierre je bâtirai mon église". Et ce prestigieux lieu saint ,devint l'église Santa Maria La Blanca.

Année 1992

Santa Maria La Blanca est restée Santa Maria La Blanca, certes ce n'est plus une église mais un banal monument, ouvert au public. En arrivant à Tolède en ce printemps 1992, je m'y suis rendu. J'ai attendu un long moment que les quelques touristes présents dans le temple sortent; une fois seul, je me suis dirigé vers ce qui, autrefois, avait été l'autel, je me suis couvert la tête et je me suis recueilli.

J'ai la conviction que maintenant tout est remis en place, et je rends grâce à l'Eternel de m'avoir permis d'être là, au moment voulu.

Je suis apaisé pour toi, mon ancêtre anonyme, que j'ai pu honorer, pour toi qui vécut au milieu de ces pierres endeuillées, pour toi qui fut contraint de prendre le chemin de l'exil.

Aux multiples agressions qui jalonnèrent ta vie, tu répondis par la prière, aux humiliations par l'étude. Prisonnier hagard, tu fus bien souvent poussé à coups de bâtons sur les fonds baptismaux, en répétant trois mots de latin avant d'être déclaré chrétien. Tu ne connus plus la paix, ne sachant quand jeûner, fêtant les saints catholiques sans oublier les prophètes
d'Israël.

Aujourd'hui, en passant dans ces étroites ruelles, aux pavés mal assurés, j'ai senti ton odeur, j'ai entendu tes pleurs. Comme tu as dû souffrir de tant d'indifférence. Tu as cru que nous, tes descendants, t'avions abandonné et tu fus longtemps tourmenté. Mais l'Eternel a entendu ta plainte, il a parlé aux tiens, leur a demandé de se souvenir. Alors, guidés par quelques-uns, ils sont venus en cette année 1992, ils sont venus des quatre coins du monde, car ils ne t'ont jamais oublié. Savant de Grenade, nous porterons loin la mémoire de ton peuple.

En traversant le pont d'Alcantara, j'ai vu une colombe, j'ai trouvé un rameau d'olivier alors j'ai compris que l'Espagne avait changé, qu'une page était tournée, que toi, notre ancêtre
anonyme, par la main d'une femme éclairée, tu nous avait conduit jusqu'ici.

Tolède, fière citadelle culminant sur la roche, tu nous as offert tes clés, ton ciel s'est purifié en entendant le son du chofar, en acceptant le flambeau de l'espoir, ton roi a permis à nos rabbins de se recueillir tout près de leurs aïeux. Cinq siècles de souillure et d'ingratitude se sont effacés et aujourd'hui la phrase du prophète prend tout son sens : ni par la puissance, ni par la force, mais par mon esprit.

Ce soir-là, dans le concert de la mémoire, j'ai cru entendre trois mots, à peine chuchotés, trois mots qui bientôt n'en feront qu'un : paix - salam alaikum - chalom.

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- Copyright © 1997 Moïse Rahmani <mrahmani.ise@skynet.be> -