Il ne manquait qu'un auditoire! C'est en lisant les premiers numéros
de "Los Muestros" et sa
quête d'informations minutieuses sur l'histoire et
les traditions des Sefaradim que j'ai découvert les amis
à qui confier enfin ma vision d'un morceau de petite histoire.
Répondant à votre souhait d'étoffer
"la vie des Juifs au Congo belge", il me tarde de vous présenter
une personnalité aussi marquante qu'attachante et dont
on ne peut laisser le nom dans l'oubli; je veux citer Monsieur Nissim Nelson
hazan.
Si je crois pouvoir le raconter avec un intérêt peu banal, c'est que ma filiation en tant que beau-fils m'a ouvert les portes de son coeur, tandis que mon état de "non Juif" me facilitait une vision de l'extérieur et des interprétations inhabituelles. Mais que le lecteur juge par lui-même et pardonne mon récit malhabile.
Nissim Hazan, appelé Nelson depuis toujours, naquit à Magnésie (Smyrne) en 1902. Ses parents, Mordochaïe et Mazaltov Costi s'installèrent bientôt au Caire avec leur nombreuse famille. De la jeunesse de Nelson, il n'y a rien à retenir hormis son caractère entreprenant et déterminé.
A peine adulte, c'est un homme décidé!
Il part pour Paris où il essaye d'améliorer
son sort, mais sans grand succès ... Cependant, déjà,
il remplit sa valise d'inestimables souvenirs :
une expérience du monde, des hommes, du commerce, qu'il
ne cessera de compléter et dont sa mémoire
fabuleuse se servira tout au long de sa vie.
Sa curiosité récompense son ambition
: il trouve le filon et tente l'aventure africaine grâce
à son demi-frère Elie Mercado Hazan.
Le Katanga l'accueille en 1926. Il y débute comme
employé. Il met les bouchées doubles,
travaillant le jour pour un patron, la nuit pour un autre, et déjà
il pressent l'avenir et s'impose l'étude de l'anglais.
Il le parlera parfaitement grâce
aux leçons de Madame Glasstone et à
ses fréquents voyages ultérieurs en Afrique
du Sud.
Quand je l'ai rencontré, beaucoup plus tard, Monsieur Hazan parlait ou écrivait, à des degrés différents, le franá?áais, l'anglais, l'espagnol séfaradi, un peu d'hébreu, l'italien, le portugais, le grec, l'arabe et forcément le kiswahéli.
Bientôt, il ouvre son propre commerce d'alimentation et s'oriente vers l'importation. Ce sera le début d'une lutte ardue. Il faudra passer au travers de la crise mondiale, résister aux pièges de la concurrence, grandir pour ne pas mourir, trouver des capitaux, obtenir des monopoles.
En 1929, il fait venir son frère Léon
Hazan et fonde la firme Hazan Frères. Cette association
fut un exemple de solidité et de bonne entente. Au travers
des embûches, elle se fortifia et
devint, en 1942, la SPRL SOCO dont les nouveaux bâtiments
de l'avenue de l'Etoile sont encore un des points de repère
d'Elisabethville.
En 1932, il a trente ans. Il est loin d'avoir réussi mais il est assez consolidé pour fonder un foyer. Il rentre à Rhodes, y passe quelques semaines et tombe amoureux d'une jeune fille qui porte bien son prénom : Victoria! Victoria Mayo, que ses parents prénommèrent ainsi en souvenir du rattachement de l'á?ále de Rhodes à l'Italie ... C'était en 1912. Victoria quitte donc la pâtisserie paternelle au bras de son époux pour rejoindre Elisabethville. A l'époque, ce n'est pas la ville lumière! Lampe à pétrole, cuisine au bois, moustiques, saison des pluies,il faut du caractère pour rendre un mari heureux!
Entre 1932 et 1945, elle lui donnera trois garçons - Mardochée,Benjamin et Raymond - et deux filles - Mathilde et Rosie.
Elle organisera une maison digne de recevoir les relations de sonépoux ... car les affaires marchent et Nelson joue du commerce autant que de la diplomatie et de l'hospitalité. Chez Vida, on rencontre chaque jour de nouveaux visages : exportateurs sud-africains, représentants de marques anglaises et américaines les plus prestigieuses, marchands de vin franá?áais, diplomates israéliens, présidents de diverses sociétés philanthropiques, hauts fonctionnaires ...
En 1945, la fin de la guerre permet la prise en charge de la maman Costi qu'on fait venir du Caire.
En 1948, après les mesures antisémites, c'est une soeur de Nelson, Emilie Nazar, qui arrivera d'Egypte avec sa famille et trouvera l'appui fraternel. Parler du reste de la famille nous égarerait ... Revenons à l'essentiel!
Je n'interviens dans la saga qu'en 1952. J'étais alors
l'ami du fils aá?áné, Mardochée.
Nous avions vingt ans. Il m'apprenait à monter à
cheval ... je l'initiais aux rudesses de la chasse ... et nous rêvions
aux filles en suivant à bicyclette les jupes pudiques de
jolies cyclistes de notre âge. D'emblée,
maman Vida m'accueillit avec tant de naturel que la grosse maison de l'avenue
Churchill fut mon second foyer. Nelson était toujours aimable
et joyeux, chantonnant quelqu'aria,
s'enquérant de chacun. Pourtant il m'impressionnait
car, derrrière le bonhomme paisible, je sentais la force,
j'admirais la ténacité flegmatique et je
m'inclinais déjà devant la sagesse,
la philosophie et la tolérance d'un grand seigneur.
Je veux lui rendre hommage à ce tournant de mon récit, mais crains que les mots ne soient bien secs! L'hospitalité de sa maison effaá?áait tout préjugé. Je me délectais de la cuisine séfaradi, mon oreille s'accoutumait à l'espagnol "ladino", mais la bougie du vendredi soir réalisait l'inespéré : je ne savais pas que j'étais chez des Juifs! Iln'y avait plus que des frères! La grande table de Vida accueillait des Adventistes sud-africains, des Orthodoxes grecs, des Catholiques italiens, des libre-penseurs belges au sein des Sefaradim et des Ashkenazim ... mais il n'y avait qu'un seul Dieu pour diverses manières de le prier.
Nelson était croyant, il observait la loi, mais plus dans l'esprit que dans la forme, et respectait les convictions et croyances d'autrui. Malgré son labeur incessant, il trouvait le temps de matérialiser sa religion : membre très actif, puis président de la "Hevra Kadisha", il supportait la congrégation et se dépensait en faveur de plusieurs oeuvres philanthropiques. Figure de proue de la ville, il fut le fondateur président de son jardin zoologique et un sportif assidu du cercle de l'Atlas.
Pourtant, le dimanche matin, parfois, il trouvait le loisir ... de rustiques cavalcades dans l'arboretum aux côtés de ses fils ... dont j'étais déjà, virtuellement.
Souvent il prenait à part l'un de nous, nous sondait avec tact et nous montrait le bon chemin en quelques mots lapidaires. Mais n'en faisons pas un saint! Je dois à la vérité de reconnaá?átre que sa ténacité s'appelait parfois obstination butée, que ses colères, quoique très rares, étaient froides et redoutables. Sa conception du mal était intransigeante et certes inacceptable par la génération actuelle qui ne connaá?át plus ni le bien et sa récompense, ni le mal et sa punition! Pour Monsieur Hazan, le mal devait être puni, le bien comportait sa récompense en lui-même!
Dans les affaires, il se révélait âpre au gain avant l'accordsigné, mais rigoureusement intègre dans son exécution. Aubureau, il exigeait l'efficacité et la discipline pour tous et pour lui-même.
Il nous expliquait : "La compréhension, la bonté, la tolérance ne doivent pas nous affaiblir quand il s'agit de défendre le droit!". Il se laná?áa dans une campagne périlleuse contre l'antisémitisme dans l'enseignement qui, quoique rare au Congo belge, avait cependant refait surface et, président un groupement de défenseurs de l'enseignement libre, obtint des plus hautes autorités l'ouverture de l'Athénée d'Elisabethville. Il donnait raison aux Isréliens : "Il faut savoir prendre le fusil, quand les autres moyens sont sans recours".
Mais sa vie entière reste une désapprobation totale du fanatisme. 1957 est une année grandiose! Nous avons tous grandi et le destin nous fait signe. Mathilde, la première fille de Nelson et Vida a 19 ans! Je découvre qu'elle est bien autre chose qu'une petite soeur souvent écartée de nos jeux de garçon! Une passion profonde nous submerge et je demande sa main au papa Nelson.
Entrevue inoubliable! Moi ... terrorisé mais décidé, lui pondá,&aa…! †! ‡! ˆ! ‰! Š! ‹! Œ! cute;ré. Il prendra l'avis de Victoria, en fait, je sais qu'il la convaincra, et sa réponse sera positive!
Peut-être savait-il déjà, mieux que nous, qu'il bénissait une union peu orthodoxe mais durable et faisait le bonheur de sa fille pour le restant de ses jours! ... Il avait pris sur lui.
Mathilde et moi-même lui devons une reconnaissance vivace, outre l'affection naturelle que nous ressentions déjà. Le mariage rassembla tout Elisabethville, sans discrimination de religion ou de nationalité.
Mettons en exergue, pour servir l'histoire, que cette ouverture d'esprit
était fréquente dans le Congo belge que
Léopold II avait internationalisé. En particulier,
les jeunes, nés en Afrique,
étaient mêlés dans
les mêmes écoles, soumis aux mêmes
influences et grandissaient sans s'apercevoir de leurs origines distinctes.
Partageant une mentalité commune, ils formaient une société homogène.
Les anciens du Katanga m'en soient témoins, pour avoir été protégé de la politique, nous ne connaissions pas le fanatisme et les rares manifestations antisémites étaient le fait d'éléments non intégrés au Congo. Quant à moi, je fus admis dans toutes les familles juives comme un ami, souvent comme un des leurs!
Papa Nelson fut pour moi plus qu'un père, puisque le mien m'avait fait défaut très jeune et maman Vida m'aima comme ses propres fils. Comment ne pas comprendre, à présent, que je fasse mienne toutes les causes du peuple israélien?
Mais 1957 célébra aussi l'anniversaire
des vingt-cinq ans de mariage de Nelson et de Vida ainsi que les noces
de mes deux nouveaux beaux-frère, Mardochée
et Benjamin ... La roue
tournait.
C'est en 1957, également et malheureusement, que Nelson ressentit les premières atteintes du diabète qui, pour rester un secret porté avec une rare dignité, n'en minait pas moins les forces du lion.
Les jours sombres de 1960 donnèrent la mesure de son courage. Alors que je l'incitais à imiter toute la population qui fuyait les mutins en cherchant abri en Rhodésie, il me répondit :
"Prends bien soin de Mathilde et de la petite Carol, veille aussi sur maman qui vous accompagnera, pour ma part, je reste ... sinon qui ouvrira la Soco pour nourrir ceux qui n'auront pas pu fuir!"
Le lendemain matin, une balle de fusil, traversant la vitre de sa chambre, venait frapper le dessus de son lit!. Les combats nocturnes n'avaient pu le distraire de son sommeil!
Il me raconta simplement, plus tard. Un peu de plâtre qui vole ... je regarde le réveil : 6h30! Quinze minutes d'avance ... bon, j'en profiterai pour faire un tour au jardin avant d'aller ouvrir le magasin.
De 1960 à 1962, partout où l'on parle
d'apaisement, d'entraide, on rencontre Nelson hazan. Le président
Moïse Tchombe, le premier ministre et grand chef Munongo
le recevront souvent. Il
a ses entrées à l'ambassade des Etats-Unis
et quand arrive le temps de l'aide américaine, la Soco
sera choisie pour son sérieux et son envergure parmi les
firmes agréées par Washington.
Il y avait eu les wagons de fruits du Sud, de beurre, de pommes de terre, le whisky d'Ecosse, les oignons d'Egypte, les sardines du Portugal ... il y aura dorénavant les trains entiers de farine et de riz made in USA.
Cependant, sournoisement, la maladie entame ses forces. Quelques mois avant sa mort, je réponds à son ultime désir et rentre à la Soco. J'y accepte des responsabilités, il me veut à ses côtés; j'ai 36 ans, mais je me fais tout petit et j'écoute ... Je serai son bras droit, assis près de lui, témoin muet et attentif de ses transactions commerciales les plus secrètes, de ses marchandages les plus intelligents, je serai son chauffeur quand sa vue le trahira, une épaule où s'appuyer pour gravir encore une fois les marches de son bureau, je serai son confident et saurai la fin proche quand il me confiera la clef et le secret du grand coffre. Ce coffre que j'ai dû ouvrir et dont le casier personnel cachait des reconnaissances de dettes périmées ... argent prêté pour aider ... et jamais réclamé. Nous avons fait comme lui : nous avons oublié les dettes et retenu son exemple.
Il s'éteignit le 21 aoùt 1966, le coeur usé. Il a marqué ceux qui le cotoyèrent. Son service funèbre fut suivi par une foule impressionnante malgré les événements sanglants qui terrorisaient Elisabethville alors sous le joug du sinistre Manzikala.
Le désarroi de la ville était tel qu'il fut impossible de rassembler les personnes requises pour la toilette du défunt. Le rabbin Moïse Levy et ce qui restait de la Hevra Kadisha se démenèrent en vain.
Pour finir, on se résigna à observer l'esprit de la loi plutôt que la forme et c'est le coeur serré que ses proches s'acquittèrent du devoir sacré. Jugez-en!! Le seul orthodoxe était le vieux Maurice Franco. Derrière ses 75 ans, il présidait, dirigeait et priait. Ses acolytes, sacrilèges malgré eux, retenaient leurs larmes; c'étaient Jacques Hasson, jeune célibataire, Benjamin, son propre fils, Khalil Yamine, un catholique libanais, et ... moi-même. Gaston Libert, un catholique convaincu, se joignit à nous pour la veillée et nous ne pouvions nous empêcher de penser que cette cérémonie dans la communion des hommes terminait en harmonie la vie ... d'un homme.