Quarante ans après Auschwitz, un ancien déporté devenu professeur de psychologie, raconte la manière dont les images du passé n'ont cessé de torturer sa mémoire : comment vivre, homme parmi les hommes, avec cette fracture intime?
A rebours, de l'évacuation des camps (janvier 1945)
jusqu'à l'arrivée au camp (1943), en passant
par les épisodes marquants du séjour, la
grande tapisserie ajourée du souvenir est
reconstituée fil à fil avec pudeur
et sobriété.<D>
Cette brève confession maá?átrisée constitue un des témoignages les plus saisissants de la littérature concentrationnaire en même temps qu'un écrit puissant sur les mécanismes de la mémoire volontaire.
Robert Francès, universitaire franá?áais, déporté à Auschwitz de 1943 à 1945;, a écrit, plus de quarante ans après cettenexpérience terrible, un récit intitulé "Intact aux yeux du monde" dont nous extrayons le passage suivant relatif à ses origines séfarades telles que la tradition familiale et l'histoire les lui ont conservées.
Né à Brousse (Turquie) en 1919, il est fils d'Isaac Francès et d'Allégra Rousso, déportée avec lui et disparue dans le camp d'où, en raison de sa capacité à travailler dans les chantiers de la Buna-I.G. Fraben, il a pu rentrer vivant.
C'est pour rappeler ce nom maternel qu'il a choisi comme nom d'auteur Francès-Rousseau..
Signalons que le 4 février dernier, un monument commémoratif dédié aux déportés de ce camp (Auschwitz III) a été inauguré au Cimetière du Père-Lachaise à Paris.
Extrait de "Intact aux yeux du monde", qui a obtenu le prix Wizo 1987.
"Je suis impatient de traverser ces régions de France
dont ma famille est originaire, selon une tradition ancienne qu'elle a
conservée. Comme l'indique mon patronyme, c'est en France
que
mes ancêtres juifs jetèrent l'ancre
pour la première fois après la Dispersion,
au début de l'ère chrétienne.
Certains de ces émigrés s'établirent
en Provence. Leurs descendants portent encore souvent les noms de villages
de cette région : Monteux, Mayrargues, Milhaud ... Certains
autres, dont
mes ancêtres, s'établirent dans le
Sud-Ouest. Ils furent nombreux à Bordeaux et à
Narbonne. Ils y demeurèrent en paix, somme toute, malgré
leur différence, ayant notamment bénéficié
sous les Carolingiens, d'une égalité juridique
totale avec le reste de la population. Il y avait eu de mauvais coups sous
les
Mérovingiens; il y en eut un, plus dur, sous Philippe le Bel. Pour des motifs cupides cachés sous une indépendance affichée vis-á?á-vis du clergé, il saisit leurs biens (comme il le fit presque en même temps de ceux des Templiers) et les mit hors de son royaume.
Mes ancêtres, sous cette violence, quittèrent donc la France pour l'Espagne où le sort des Juifs était bien plus favorable et où ceux-ci comptaient, sous les rois de Castille ou d'Aragon, des notables dans bien des domaines. A leur arrivée, les membres des communautés locales leur donnèrent pour patronyme : Francès (le Franá?áais), qui se conserva d'un siècle au suivant jusqu'à moi.
Chez ces nouveaux émigrés, on parla désormais deux langues, la franá?áaise et l'espagnole, selon le sort momentané ou surtout les préférences de tel ou tel de mes aïeux. Jusqu'au jour où, en Espagne, la fortune des Juifs changea : il fallut à nouveau se soumettre, céder à la conversion forcée, périr ou bien quitter cette patrie récente à peine acquise". (...)