Avril 1941, après l'échec des troupes italiennes face à l'héroïque armée grecque, l'Allemagne hitlérienne entre en scène et bouscule tout sur son passage. Le 9 avril, Salonique est occupée. C'est la consternation! Juifs et Chrétiens ferment leurs boutiques, mais bientôt l'ordre de réouverture sera suivi. Alors commenceront humiliations et exactions pour les Juifs.
Dès le 11 avril, fin est mis à la parution du dernier journal en judéo-espagnol, Le Messadjero. Le lendemain sont réquisitionnées un grand nombre d'habitations. Le 15 avril sont arrêtés tous les membres du "Conseil communal" juif. Le 4 mai, les librairies appartenant à des Juifs sont réquisitionnées à leur tour. Le 17 mai, le Rabbin Koretz est arrêté. Il sera libéré après un court "séjour" au camp de Theresenstadt (fin janvier 1942). Il signera le document douloureux que nous vous présentons ici.
Entre deux, un fantoche est nommé par les occupants.
La crise économique bat son plein, la mortalité
augmente effroyablement, d'autant plus que l'hiver 1941-1942 est des
plus rigoureux.
Famine et froid intensifient la misère (1).
Malgré tout, jusqu'en juillet 1942, aucune loi raciale n'est appliquée. "On vit dans un calme relatif [...] Il n'y a pas encore d'ordres émanant de haut pour agir contre l'ensemble de l'élément juif qui, ne se doutant pas de la tempête toute proche, vit dans un calme relatif" dit M. Molho (p. 57).
Mais, le samedi 11 juillet 1942, tous les adultes juifs, âgés de 18 à 45 ans, doivent se présenter sur la "Place de la Liberté" (ô ironie!). Alors commencent les travaux forcés, alors les événements vont se précipiter, alors les Juifs seront tenus de porter l'étoile et de se transporter dans des quartiers déterminés tout comme antérieurement leurs frères de Varsovie ou de Lodz.
Alors se forment les premiers convois pour Birkenau (mars 1943). Ils se succéderont jusqu'en juin. Plus de 62.000 Juifs seront déportés, plus de 50.000 y périront sans même pouvoir penser à fêter ce tout dernier Pessah, Pessah de transit, de Salonique aux camps de la mort, où je devais les retrouver, passage de la mer Rouge sans espoir, sans cantique, mais avec ce Qaddich (BeªAuschwitz, Maidanek, Treblinka ...) qui continue de nous fendre le coeur.
Oui, ces déportés devaient regretter le Pessah de 1942, fêté dans ne semi-liberté, avant leur ghettoïsation, alors que la misère ª toujours relative - obligeait le rabbin Koretz à placarder sur les murs cette dernière affichette en judéo-espagnol par laquelle il autorisait ses coreligionnaires à recourir à l'occasion de Pessah à des denrées jusque lá?á interdites.
En hommage aux victimes de Grèce, permettez-moi de reproduire ici le texte alors placardé sur les murs de Salonique et de vous en donner la traduction. Ainsi seront célébrés deux anniversaires : Pessah 1942 et la Déportation.
Du fait de cette année exceptionnelle, le public est
autorisé à utiliser, outre la matsa habituelle,
du maïs, des pommes de terre, du riz, des fruits, des
légumes verts, des légumes secs : haricots,
lentilles, pois chiches, fèves, petits pois, etc., ainsi
que de la matsa au vin fabriquée avec de la semoule de
blé non mouillée avant mouture, à
condition que le vin utilisé ait été
fait spécialement et selon toutes les normes prescrites
pour la préparation de la matsa au vin. Bien entendu, l'eau
sera proscrite, aussi minime en soit la quantité, tant
dans la
fabrication du vin que dans celle de la matsa.
Le vin répondant à ces normes est vendu dans la boutique de Meir Benveniste, 2 rue Tsimiski. Outre la matsa au vin, on peut également faire du poudingue et toutes sortes de gâteaux avec divers jus de fruits, d'orange, de mandarine, etc., et divers liquides, oeufs, miel, huile, mais pas de lait, etc. Ces jus et liquides ne peuvent contenir la moindre goutte d'eau et si par hasard cela se produisait, ils ne pourraient en rien servir pour Pessah et deviendraient "hamets".
Comment utiliser le maïs, le riz, etc. Le maïs et le riz sont des denrées qui ne fermentent pas et peuvent être utilisées n'importe comment sans courir le risque de commettre le péché de hamets. On peut donc en faire ce qu'on veut, soupe, pain de maïs, etc., avec de l'eau, de l'huile, de la sauce de viande et tout autre liquide contenant de l'eau ou pas. Il faut simplement éviter la levure et bien s'assurer que la farine de maïs ou de riz ne contient aucune autre farine, blé, orge, etc. De même, avant de préparer une soupe au maïs ou au riz, ou un plat de haricots, de lentilles, de pois chiches etc. Il faudra les trier soigneusement afin que n'y reste aucun grain de blé, d'orge, etc.
Les pains de maïs préparés sans levure, selon nos recommandations, peuvent être cuits à la maison ou dans les fours des boulangers.
Le blé est une denrée qui fermente. C'est pourquoi l'emploi en est limité et nécessite maintes précautions.
1) On ne peut en faire aucune espèce de soupe ou de plat.
2) Ceux qui ne peuvent se procurer la matsa habituelle peuvent la préparer selon les recommandations suivantes :
a) La semoule de blé destinée au pétrissage doit être moulue deux jours avant.
b) L'eau nécessaire au pétrissage doit être glacée. Il faut la préparer dans un récipient spécial un jour avant. Elle doit avoir été puisée peu avant le coucher du soleil.
c) Le lieu du pétrissage doit être éloigné du feu et du soleil.
d) Une fois commencé, le pétrissage ne peut être interrompu, et ce, jusqu'à l'enfournement de la matsa. Si une interruption de plus de 18 minutes survenait, la matsa serait considérée comme hamets et inconsommable pour Pessah.
C'est pourquoi nous insistons sur ce point, et si par hasard le four ou le feu ne sont pas prêts. Il faut continuer de pétrir jusqu'à ce qu'on puisse passer à la cuisson.
Si vous avez un four, la cuisson se fait comme à l'accoutumée. Toutefois, il faut préalablement nettoyer le four en passant des braises sur toute sa surface.
Si vous n'avez pas de four, vous pouvez cuire la matsa ou le gâteau
dans une forme ou un ustensile de fer blanc après les avoir
ébouillantés convenablement afin d'en éliminer
tout hamets. Il faut bien les chauffer avant d'y mettre la pâte
qui ainsiprendra aussitôt. Ne rien y mettre avant, ni huile,
ni aucunefarine comme on le fait généralement
hors Pessah, ceci afin que
la pâte ne colle pas. Toute la surface des ustensiles
doit être sur le feu.
Pour de plus amples renseignements, nos coreligionnaires peuvent s'adresser à nos honorés rabbins.
Thessalonique, 23 Adar 5702 - 12 mars 1942
Le Grand Rabbin de Thessalonique
Docteur Tsevi Koretz
(Traduit du judéo-espagnol par H.V. Séphiha).
Un an après commená?áait la "solution finale" ... (2)
(1) Pour plus de renseignements sur ces jours sombres, voir Michaá?ál Molho et J. Néhama. In Memoriam, Hommage aux victimes juives des nazis en Grèce, Thessalonique, 1973 et Jocelyne Adji, Les Séphardim de Grèce de l'avant-garde à nos jours, Mémoire de Maá?átrise dirigé par H.V. Séphiha, Paris, 1974.
(2) Cette "solution finale", dont notre poétesse
salonicienne Henriette Asseo dit :
Mon peuple vous ne le connaissez pas
Jadis l'exode du luxe
l'a décimé en mille nations
Mon peuple ne vous ressemble pas
servitude de l'alliance
en Dieu identifié
Mon peuple n'existe pas
exil de la mémoire
aux portes des camps.