"Portugasiade (II), par A. Bueno de Mesquita

"Perses et Portugais*

En l928, alors que j'étais encore un jeune homme de 20 ans, je suis parti travailler de ma propre initiative auprès d'une grande firme de meubles d'allure imposante à Haarlem, la maison Damiate, située à la Grote Houtstraat. La clientèle appartenait à la fine fleur de Haarlem.

Il y régnait une ambiance presque solennelle. La firme offrait uniquement en vente des produits qui se distinguaient aux yeux de la clientèle par leur "cachet". Il s'agissait d'imitations de meubles de style anciens qui étaient fabriquées dans la grande salle du magasin sous la direction de son propriétaire, le vieux Monsieur Van Thiel.

Dans le magasin près des meubles, était étalée une belle collection d'étoffes de rideaux et des tapis de style ancien. J'étais surtout passionné par les tapis persans qui étaient importés d'Orient par ballots entiers, exposés - bien en évidence dans les étalages en qualité de pièces de résistance.

Lorsqu'un client se présentait pour acheter un tapis persan, il avait droit à un véritable rituel.
Le vendeur, tout en y allant de sa courbette, l'escortait vers la salle persane qui lui était spécialement réservée. On déroulait alors les tapis devant le chaland, lentement et presque avec dévotion, tout en en chantant les louanges : ceux-ci étaient relatifs aux couleurs, aux noeuds, à l'arrière-plan historique, à l'origine géographique de tous ces boukhara, afghans, baloutch, kazaks et tutti quanti. Cela me fascinait. Je fis l'acquisition d'ouvrages spécialisés
sur les tapis persans et je me mis à étudier avec ardeur les procédés de fabrication des colorants végétaux, la différence entre les diverses variétés de noeuds et de dessins, et toutes sortes de détails.

Les clients n'étaient pas seuls à être reá?áus avec énormément de courtoisie. Il en allait de même des fournisseurs. Je me souviens que Maurits Prins venait vendre une fois par trimestre ses miroirs et qu'il s'attardait d'abord pendant des heures, engageant avec le vieux Monsieur Van Thiel, de savantes controverses théologiques.

Maurits Prins était un Juif orthodoxe et de stricte observance. Le vieux Monsieur Van Thiel était Catholique. On débattait ensuite pendant des heures des différentes interprétations du Vieux Testament. Et puis, en cinq minutes, le marché était conclu. Maurits Prins notait sa commande dans son calepin pour prendre congé ensuite, non sans avoir salué élégamment d'abord d'un coup de son chapeau à larges bords.

Mais, ... il y avait aussi la concurrence. En face des établissements Damiate se tenait une filiale de la maison Perez. Et lá?á, au beau milieu de l'étalage, parmi les tapis persans, un grand Turc était accroupi, occupé à réparer les tapis. Il arborait un fez rouge sur la tête, et vaquait à ses travaux, habillé d'un costume à l'orientale. J'étais impressionné par ce personnage magnifique, voilá?á qui était vraiment oriental!

Le soir, je retournais de Haarlem à Amsterdam en train. Mais un soir, le Turc s'assit en face de moi, son fez rouge sur la tête,une chaá?ánette ornée d'un croissant suspendue autour de son cou, occupé à lire un journal turc.

Il me fit un clin d'oeil amical et rapidemment nous devá?ánmes en quelque sorte amis. Il m'apprit beaucoup de choses au sujet des tapis persans, mais ce qui me passionnait surtout, c'était ses récits sur l'Islam, le Coran, la vie des Musulmans, les minarets, la vie á Constantinople. Le soir, je demeurais suspendu à ses lèvres,tandis qu'il me narrait ses récits en un néerlandais atroce,parsemé de sons turcs incompréhensibles.

Vint septembre. Le mois des fêtes juives culminant avec le jourdu Grand Pardon, Yom-kippour.Certes, je n'assistais plus fidèlement aux offices de la Snoge(Esnoga, synagogue portugaise), mais je m'y rendais toutefois lejour de Yom-kippour. Dans la Snoge, je me sentis pris par l'ambiance transparente - les lustres aux chandelles étincellantes, les ombres projetées
par les arbres sur les vitraux, la toba sur laquelle se tenaient les Hahamim (rabbins) et les Hazanim (chantres), mais surtout par tous les visages familiers enveloppés de leur talith (châle de prières), accompagnant le hazan en musant à voix basse.

Je pris place à mon rang, dans le banc de la "nef", emplacement éminent occupé par ma famille depuis des centaines d'années, et je regardais autour de moi tous ces visages connus d'autrefois.

Lorsque mon regard erra un peu plus loin, je ressentis un choc. Ce n'était pas possible....! Voilá?á que j'apercevais mon Turc, coiffé d'un haut de forme, se balaná?áant bruyamment, accompagnant
les prières de son chant qui couvrait toutes les autres voix. Il sentit mon regard, me considéra avec effroi, et d'un geste suppliant, plaá?áa son doigt contre ses lèvres.Le soir suivant, dans le train, il se confia à moi et me pria avec insistance, en suppliant même, de ne pas le trahir.

Il était un Juif sépharade de Constantinople. Lá?á, dans le commerce des tapis persans, il avait tout appris des Perses. Plus tard, il était arrivé en Hollande et s'était dit qu'en se présentant en tant que Turc musulman croyant, il obtiendrait plus facilement un emploi en tant qu'expert en fait de tapis persans.

Et c'est ainsi qu'il se retrouvait accroupi dans l'étalage de Perez à Haarlem, balaná?áant un fez rouge sur la tête. Il jouait admirablement son rôle. Je conservai discrètement son secret. Et
lorsqu'il m'arrivait de passer devant l'étalage, il me faisait un clin d'oeil.

"Midor-dor"

L'écrivain Emmy J. Belinfante était l'une des plus piquantes parmi les nièces Belinfante. Elle était fiancée à Max Cardozo, agent de change, et personnage exquis par ailleurs. Au nombre
des Belinfante qui se réunissaient dans la meilleure des ambiances, une fois par mois, chez les Pimentel à la Swammerdestraat où l'on se rendait en visite, figurait notamment Ralph Belinfante, directeur de l'Amstel Hôtel.

Au mois de septembre, Emmy tomba malade et partit en Suisse. Lorsque Ralph Belinfante rencontra Max Cardozo à la Swammerdestraat, il l'interpella : "Max... comment va Emmy?". Et alors Max tirait une bouffée de son cigare et déclara :

"L'état d'Emmy - progresse - Dieu - merci -". en effet et à telle enseigne qu'elle accoucha en Suisse d'un bébé de Ralph!

Dès son retour de Suisse, elle se rendit directement à l'Hôtel de Ville avec Ralph.

Devant son guichet, le préposé notait minutieusement tous les renseignements :

- Nom du mari?

- Belinfante.

- Nom du père du mari?

- Maurits Belinfante.

- Nom de la mère?

- Myriam Belinfante.

Le fonctionnaire froná?áa les sourcils.

- Eh ... et le nom de la mariée?

- Emmy Belinfante.

- Nom du père de la mariée?

- Jacob Belinfante.

- Nom de la mère de la mariée?

- Bethsabée Belinfante.

Les sourcils du préposé grimpèrent davantage encore et n'y tenant plus, il explosa, sifflant comme un serpent :

- "Dites donc! Vous ne vous paieriez pas de ma tête par hasard?"

- Emmy et Ralph se sont quand même mariés... cousin et cousine.

"Midor-dor !".

(1) Suite des réminiscences de A. Bueno de Mesquita sur les Juifs portugais d'Amsterdam dont la première partie a paru dans le numéro précédent de la revue.

(2) De génération portugaise en génération protugaise

Traduit du néerlandais par Nathan Weinstock.

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