L'établissement à Bruxelles des premiers judéo-espagnols doit, elle, remonter au tout début de ce siècle-ci. C'étaient des Juifs Turcs, des Israélites du Levant comme parfois mentionnés sur des documents officiels. Des raisons économiques, de travail tout d'abord, avaient incité quelques familles isolées à délaisser l'Empire Ottoman. Je ne crois pas, aux dires des anciens, que des persécutions antijuives les aient poussés à quitter Couskoundjouk ou Izmir.
En 1910, le culte se célébrait 23 boulevard Militaire à Bruxelles, les deux Sepher Tora (rouleaux de la Loi) étant empruntés à la Synagogue de la rue de la Régence.
En 1913, le Grand Rabbin Armand Bloch les invitait à célébrer les offices suivant la tradition orientale dans le petit oratoire de la rue Joseph Dupont.
Comme dans maints autres pays, vers 1923-24, avec Mustapha Kemal Pacha, Ataturk, naá?át en Turquie un mouvement nationaliste qui détermina de nouveaux Sépharadim à rejoindre des proches déjá?a établis en Belgique.
Je me souviens à ce propos combien il plaisait à
l'un de mes grands-oncles, Daoud Passy, de conter l'entrevue qu'il
avait eue avec le père de la Turquie moderne, entretien
au cours duquel
celui-ci lui avait fait part du renouveau qui devait animer et
enthousiasmer son peuple ... Mon oncle s'étouffa, alors,
dans une panique ... et quelques mois plus tard, l'éveil
lancé, la famille éclatait, s'écartelait
en divers pays des quatre continents.
Il en fut de même pour beaucoup d'autres et rares sont
ceux d'entre nous qui peuvent prétendre s'être
regroupés en un seul point du globe. Certaines branches
familiales de Turquie, de Salonique, se sont ainsi retrouvées
à Bruxelles, à Anvers, en France, en Egypte,
en Colombie, aux Etats-Unis, au Congo Belge...
La vulgarisation des traditions franá?áaises par les contes, les fables, les chansons chez les jeunes enfants, l'enseignement de la pensée et de l'histoire de France chez les plus grands, la connaissance et la pratique d'un savoir populaire, l'admiration et l'engouement pour tout ce qui émanait de la France étaient les porte-parole évidents qui détermineront les Sépharadim à émigrer, à s'installer dans les pays de langue franá?áaise.
En 1925 ou 1926, un embryon sépharade s'établissait à Bruxelles et Monsieur Benezra fut le premier à y organiser les cérémonies de Roch Hachana et de Kippour, sous l'impulsion de la Société de Bienfaisance Bikour Holim et ceci dans des locaux loués, l'oratoire étant devenu trop exigu.
En 1927, Messieurs Benezra et Ezra Natan administraient déjà
l'aide et le culte coordonnés par cette asbl qui s'affairait
activement à l'accueil des nouveaux arrivés
et des indigents. Nombre de familles s'installaient à Bruxelles,
dans le quartier voisin de la Bourse : rue d'Anderlecht, rue Van Artevelde,
boulevard Maurice Lemonnier, boulevard Emile Jacqmain, rue de
Laeken, rue de la Montagne ...
La proximité des habitations permettait de se retrouver,
d'entretenir les traditions, les habitudes, le rituel familier, une bonhomie
qui ne s'est heureusement pas tout à fait éteinte
aujourd'hui!
Chaque soir, les familles se rassemblaient, face à la
Bourse, dans la brasserie "L'Industrie". C'était le lieu
commun où convergeaient tous les levantins, d'où
se diffusaient les menus
renseignements, les nouvelles judéo-espagnoles.
Le monde s'y faisait, s'y défaisait au rythme des paroles
de los muestros.
Qui prétend ne pouvoir évoquer une tapageuse partie de Pastra, de Conchina ou d'Escartar, tapée autour d'un sempiternel kavé noir, corsé, sucré, siroté, accompagné de dulces, de pastadicos, de bimbrillo ou de biskotchikos?
Qui oserait affirmer ne pas avoir dégusté "unos cuantos vasicos de raki y torparse como un Djoha ... una borekita llena de algodon en la boca"?
Essentiellement commerá?áants, marchands itinérants, boutiquiers, les jours de congés, les dimanches ensoleillés, pères, mères, enfants, des colonies d'amis s'engouffraient dans un tramway et se rejoignaient aux Etangs Meelaerts de Woluwé, au Bois de la Cambre, à Genval ...
Immanquablement, l'un ou l'autre laná?áait una romansa, gaie, mélancolique, ou poussait l'audace d'une mélodie plus déliée.
Ces airs me relancent étrangement le dynamisme fougueux d'une dame disparue, presque centenaire, Sara Ká?átan, dont le mari était le premier chamach d'après-guerre. Son esprit gouailleur, sa parole vive savaient les contes de Djoha, les panacées étranges qui soignaient tout aussi bizarrement les moindres bobos, tous ces remèdes extravagants de "los doktores de matasanos" ...
De 1935-36 à 1940, la Société de Bienfaisance et de Culte accueillait les réfugiés d'Allemagne, Sépharades ou non, et les aidait dans leur fuite, dans leur transit.
La majorité des Sépharadim établis en Belgique étant d'origine turque, ne se voyait pas trop fortement inquiétée. Le culte se perpétrait dans un certain effort : la religion continuait, l'entraide s'appliquait.
Une photo exposée récemment au Musée Juif de Bruxelles rappelle la célébration clandestine, en son domicile, du Roch Hachana 1942 par la famille de Haïm Vidal Séphiha.
A partir de 1943, un nombre plus important de nos coreligionnaires était
importuné. Les persécutions s'agrippaient
aux Sépharadim. Beaucoup stagnèrent ainsi
de longs mois à la
Caserne Dossin à Malines, jusqu'à la
libération. D'autres disparurent dans les circonstances
tragiques des camps nazis.
Le conflit à peine clôturé, en septembre 1944, la Société Cultuelle Sépharadite de Bruxelles s'officialisait, réglementée, garantie dans ses statuts.
En 1945, une association "Union Européenne des Juifs
Turcs", voyait le jour à Bruxelles. Quels étaient
ses objectifs? Quelle était sa fonction? Qu'est-elle
devenue? peut-être qu'un lecteur
avisé pourrait me renseigner? ...
A Bruxelles, aucune synagogue sépharade ne s'élevait encore. Depuis 1913, on connaissait à Anvers la Synagogue du Rite Portugais de la rue du Jardinier (Hovenierstraat), construite en style néo-roman par l'architecte Joseph de Lange.
Le Consistoire Central laissait toujours à la disposition
des fidèles le petit oratoire de la rue Joseph Dupont et
vaille que vaille, un minian se réunissait autour du Haham
Mayer Passy pour
les offices du vendredi soir et du chabat.
A Souccoth, une seconde soucca s'animait rue de la Régence; à Pourim, comme à l'accoutumée, la lecture de la Meguila agitait les enfants! A Chavouoth, le loulav se rapportait dans les foyers; à Pessah; les premières matzoth d'après-guerre s'y distribuaient.
Pour les grandes fêtes de Roch Hachana et de Kippour, des salleslouées étaient aménagées en Kahal; je garde en mémoire celle dela place Fontainas, de la rue de la Pompe, l'élégante Salle desGlaces du Palais d'Egmont, la Salle Coloniale de la rue deStassart ...
J'y revois le geste du Grand Rabbin de Belgique, Robert Dreyfus. Depuis
toujours, les Séphardim conduisent en procession les Sepher
Torah portés par les hommes honorés, sages
ou notables,
et les femmes avaient coutume de les approcher comme les hommes...
Ce jour, le Grand Rabbin avait tendu son taleth devant ellespour écarter
leur manière ... Depuis lors, je n'ai plus vu
muestras mujeres toucher les livres, je n'ai plus entendu leurs
voix pointues chanter ...
Dans le but de réunir quelques fonds, la Société
de Bienfaisance organisait des bals dans les salons de l'hôtel
Cosmopolite ou de l'Atlanta qui catalysaient les rencontres, et l'un ou
l'autre
rythme oriental ravivait la alma des nostalgiques.
La réputation d'amusement et celle des comidicas des bals sépharades drainaient une assemblée sympathique. Pour certains achkenazim, c'&É!
Ainsi donc se retrouvaient sporadiquement les sépharades dispersés entre Bruxelles, Charleroi, Mons, Liège, Louvain,Anvers ...
Avant guerre déjà était ancré le désir profond de bâtir un Kahal. Des fonds se réservaient pour ce faire. Mais, hélas, les années d'occupation devaient épuiser ces budgets et reporter cette espérance.
En 1956-57, à la suite de la Guerre des Six Jours, des Juifs d'Egypte arrivaient à Bruxelles.
Le 1er mai 1958, à l'instigation du Consistoire Central
Israélite de Belgique, le Ministère de
la Justice reconnaissait enfin la Communauté Israélite
Sépharadite de Bruxelles. Messieurs
Eskenazi, Léon Rozenthal, Conrad Franco, Joseph Zaccai,
Maurice Renous, Josué Israël devaient en
assurer avec succès la présidence. Vers
1958-60, le rabbin Salomon Adut prenait la relève
du Haham Mayer Passy, après un service soutenu et interrompu
depuis 1925, et poursuivait les cérémonies
du culte.
Dans le courant des années 1960, lors de l'indépendance
de l'ancienne colonie belge, des Juifs établis de longue
date au Congo gagnaient à leur tour Bruxelles. A l'origine,
ils venaient
de Rhodes principalement.
Les contributions matérielles en force des nouveaux arrivés, l'aide substantielle de Simon et de Lina Haïm apportèrent les fonds nécessaires à l'acquisition d'un terrain, puis à l'édification de la synagogue de la rue du Pavillon à Schaerbeek.
L'inauguration de celle-ci, d'une conception architecturale sobre et moderne, marquait à Hanoukha un tournant dans la vie juive de Bruxelles. C'était le 20 décembre 1970.
Sur des bases profondes et solides, la vie sépharade pouvait renaá?átre, chaleureuse et intense, sous l'impulsion de son nouveau Rabbin Chalom Benizri.
C'est à cette époque que de nombreux Sépharades d'Afrique du Nord commencèrent à vraiment s'intégrer dans la capitale.
Actuellement, la communauté réunit quatre cents familles environ, plus ou moins deux mille cinq cents personnes.
Que représentent les activités de la communauté? Outre les offices religieux, il faut parler de la Société de Bienfaisance qui s'affaire toujours auprès des nécessiteux, des malades, des étudiants. Chaque année, un dimanche de novembre, une traditionnelle partie de bridge réunit les amateurs du jeu et de dégustations sépharades dans les salons de l'Hôtel Palace á?áBruxelles.
Il faut parler des cours dispensés par le Talmud Tora Beth Yakovaux futurs bné mitsva,de la chorale Mazal Tov qui anime tant decérémonies.
Depuis 1987, un groupe de dames se réunit sous l'emblème
de Mazal, avec, pour objectif, une contribution à l'éducation
de jeunes filles sépharades de condition modeste. Les dames
de
Mazal rediffusent ainsi les coutumes, les traditions, l'apprentissage
des délices d'une cuisine essentiellement cachère
et orientale, une approche perméable du Talmud.
L'architecte Marco Kadz, en septembre 1988, prolonge l'édifice
religieux d'une salle des fêtes qu'un mécanisme
ingénieux transforme en soucca réglementaire.
Et s'y passionnent, dans des
atmosphères conviviales, un judaïsme
sépharade traditionnel, des kedouchim, des conférences,
les retrouvailles d'un bar mitzva, les bonheurs d'un "novio y de su cala",
les grimaces de Pourim ou les candelicas de Hanoukha ...
En septembre 1990, une équipe sépharade bruxelloise, dynamisée par Moïse Rahmani, crée la revue Los Muestros.
Des écrits de penseurs notoires, tels André Chouraqui ou Haïm Zafrani, des écrivains de renommée internationale comme Haïm Vidal Séphiha, Henri Méchoulan, des rabbins emplis de la sagesse des hahamim, des érudits, des profanes ... alignent sur le papier glacé un souvenir, un message transmis et à transmettre.
L'année 1992 a aussi été
marquée par la commémoration de l'expulsion
des Juifs d'Espagne. Je rappelle le livre collectif "Sepharad '92" dont
il reste quelques exemplaires et
l'épinglette, le pin's, dessiné par
notre Rabbin-artiste, Chalom Benizri, et le retour, sur les ondes
bruxelloises de l'émission hebdomadaire "Sephard, la Boz
de los Muestros".
Comme dans nombre de communautés, l'impassibilité des jeunes paraissait s'installer. Quelques-uns, volontaires et conscients du danger de cette insouciance, se sont chargés de la résolution de lui donner allant et souffle nouveaux ... La relève est assurée!
Machala! Vous le lisez, le ressentez! Notre communauté
de Bruxelles, homogène et enthousiaste, est prête
à affronter les exigences du vingt-et-unième
siècle!
Ayde, vidas largas y mazal alto!