Jérusalem, mythes et réalités, par Léon Alhadeff

"Ubi solitudinem facieunt, pacem appellent" (Là où ils font un désert, ils disent avoir apporté la paix) Tacite - Vie d'Agricola.

"Tandis que Jésus sort ainsi du désert, voyez cet autre petit peuple, qui vit séparé du reste des habitants de la cité ... Pénétrez dans sa demeure, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à ses enfants qui, à leur tour, le feront lire à leurs enfants. Ce qu'il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager; rien ne peut l'empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, ... on est surpris sans doute; mais pour être surpris d'un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem; il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée, esclaves et étrangers dans leur propre pays; il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un r qui doit les délivrer ... Les Perses, les Grecs, les Romains ont disparu de la terre; et un petit peuple, dont l'origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose parmi les nations porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici".

Ainsi s'exprimait François René de Chateaubriand en octobre 1806, à la fin d'un séjour à Jérusalem, après avoir traversé une bonne partie de la Palestine (1). En amorçant son "Itinéraire de Paris à Jérusalem", l'illustre voyageur avait eu cette pensée : "Jérusalem était presque oubliée; un siècle antireligieux (2) avait perdu mémoire du berceau de la religion".

Le monde entier avait oublié Jérusalem

Oubliée, Jérusalem! Oui, le monde entier avait oublié Jérusalem, vestige d'un passé pour tous révolu, pour tous entouré de légende et relégué aux archives de l'histoire. Pour tous, sauf pour les Juifs. Pour une nation bien petite par le nombre, parce que décimée au cours de vingt siècles par les persécutions, les massacres et les conversions forcées, mais la plus ancienne des nations de la terre, Jérusalem restait toujours présente dans la vie de tous les jours, dans les prières, dans sa plus grande espérance, celle de son affranchissement parmi toutes les nations. Dans les tourments de l'exil, ce peuple, fier et inflexible sous l'oppression, avait jadis prononcé un serment solennel : "Si je t'oublie, Jérusalem, que ma main droite s'oublie"; et pour perpétuer ce voeu, il ne cessait de le rappeler chaque année, le soir de P&a rc;ques : "L'an prochain à Jérusalem".

Au 20e siècle, l'homme ne s'abreuve pas de poésie. Mais si la justice doit prévaloir sur la force et sur le fanatisme, le monde ne peut rester aveugle et ignorer ou mépriser des vérités irréfutables.

Que deux grandes religions, le christianisme et l'islam, revendiquent les droits de la foi, en faisant valoir un attachement à des vestiges qui témoignent de leurs origines, nul ne peut le contester. Mais aussi convient-il de reconnaître une différence entre ces liens et tous les liens qui attachent une nation - Israël - à une cité - Jérusalem -, non seulement par la foi, mais aussi parce que cette cité fut, pendant des millénaires, le berceau de sa civilisation, de sa culture, de sa langue, le symbole de son unité, et sa capitale. Des vérités historiques et des réalités de notre temps sont là pour permettre de comparer la valeur et l'importance des droits mis en opposition.

Jérusalem est liée à Jésus

Pour la chrétienté, Jérusalem est la scène de nombreux faits liés à la vie de Jésus. Les traces laissées par ces événements dans les textes sacrés ont entretenu, au cours des siècles, un attachement profond aux sources de sa foi.

Sous le règne de Constantin Ier, au début du 4ème siècle, l'Eglise assumait le contrôle des lieux saints de Jérusalem et matérialisait ses droits par la construction de nombreux édifices de culte. Cependant, malgré les interdits et les mesures répressives qui les frappaient, les Juifs restaient fort nombreux; à tel point que l'empereur Julien, dit l'Apostat, décidait en 363 de reconstruire le Temple, en confiant la charge à son ami Alypius. La mort subite de Julien et sa sucession par le chrétien Jovien mettait fin à la réalisation de ce projet.

Tout au long de l'occupation byzantine, la présence juive reste toujours importante. C'est avec son aide qu'une armée persane, sous le roi Chesroes II, assiégeait Jérusalem et l'occupait en 614, en évinçant les Byzantins. Le retour de ces derniers, sous l'empereur Héraclius en 629, ne devait être que de courte durée. En mars 638, ils succombaient à l'invasion arabe sous le calife Omar. Par cette occupation, et par la succession de nombreux califes de sectes antagonistes, la présence chrétienne à Jérusalem se trouva, pendant cinq siècles, à la merci versatile de régimes, parfois tolérants, souvent farouchement hostiles. Au cours de périodes de fanatisme outrancier, les chrétiens, tout comme les Juifs, eurent à connaître la tyrannie, les pillages, les conversions forcées, les viols et les massacres.

Les trois siècles qui suivirent la première croisade en 1099, quoique marqués par de longues périodes de suprématie chrétienne, furent riches en péripéties : batailles, sièges, rapines et massacres, dont triomphaient tantôt les chrétiens, tantôt les Arabes, alternant avec épidémies de peste, de choléra et d'autres fléaux que les croisés, venant d'une Europe sous-développée sous l'obscurantisme chrétien et féodal, ne manquaient pas de porter dans leurs bagages. La défaite des chrétiens à Gaza en 1244 leur faisait perdre définitivement Jérusalem; la chute d'Acre, sous Guy de Lusignan en 1291, marquait la fin de tout pouvoir chrétien en Palestine.

Sous la domination musulmane qui succéda, sous les Arabes, les Mameluks, les Egyptiens et les Turcs, jusqu'au milieu du 19e siècle, Jérusalem fut, de plus en plus, reléguée à l'oubli, à l'abandon, à la désolation.

Si du côté chrétien il y eut une tradition de pèlerinages aux lieux saints, leur nombre devint de moins en moins important, et même négligeable dès la fin du 16e siècle. Dans son "Itinéraire", Chateaubriand abonde en précisions illustrant ce déclin. Citant le voyageur Villemont, il précise qu'il ne rencontre, en 1589, que six pèlerins francs, tandis que le célèbre explorateur Thévenot (3), en 1656, se trouve être le 22e visiteur à la fin de l'année au régistre du St Sépulcre. Et toujours Chateaubriand qui raconte : "Dans l'espace du dernier siècle (le 18e), les pères de St Sauveur n'ont peut-être pas vu deux cents voyageurs catholiques, y compris les religieux de leurs ordres". Si les pèlerinages devinrent rares parmi les chrétiens, on peut affirmer qu'ils le furent, depuis plusieurs siècles, parmi les usulmans aussi.

En quoi l'Islam fonde-t-il ses droits sur Jérusalem?

D'après la tradition islamique (4), Mahomet, montant sa jument, accompagné de l'ange Gabriel, traverse en un instant la distance de La Mecque à Jérusalem, et se posa à l'emplacement du Temple de Salomon. Après une prière, il parcourut ensuite l'immense étendue des cieux, où il rencontre tous les patriarches et les prophètes de la Bible, pour se retrouver à l'endroit dont il était parti (5). C'est pour perpétuer la croyance en ce transit par Jérusalem que furent construites plus tard les mosquées Omar et Al-Aqaà, qui marque le seul lien de l'Islam avec la cité.

Cette légende, liant Mahomet au berceau des deux religions monothéistes, devait servir à assurer des assises à la nouvelle foi qu'il voulait instaurer, alors qu'il procédait, lui Mahomet, d'un peuple entièrement idolâtre et polythéiste. En effet, bien que se réclamant de la descendance d'Abraham par Ismaël, les Arabes ne gardèrent rien de cet héritage, qu'ils revendiquent aujourd'hui à cor et à cri. Pendant les 27 siècles séparant Abraham de Mahomet, ils adorèrent une infinité de divinités. A l'époque de Mahomet, il y avait parmi sa secte des divinités locales et tribales, souvent à caractère astral, censées résider en des pierres sacrées. Certaines furent vénérées dans presque toute l'Arabie, telle Aléozza (étoile du matin, probablement Vénus). Les Mecquois adoraie , en outre, deux déesses : : Manat, déesse du bonheur, et Allat, déesse du ciel; au-dessus d'elles trônait Allah, reconnu comme le seigneur du temple (la Ka'ba de La Mecque), avec sa pierre restée le centre de toute vénération (6), jusqu'à nos jours. Il fut donc simple pour Mahomet de choisir Allah comme seul Dieu, de se rattacher à l'Alliance d'Abraham avec Dieu (ignorée durant 27 siècles) et de rejeter l'entourage pléthorique de la mythologie arabe, tout en se proclamant lui-même seul représentant d'Allah sur terre.

S'étant lié à Jérusalem par la légende du transit céleste, Mahomet enjoignit à ses fidèles de se tourner vers la cité de David au cours de leurs prières. Cependant, lorsque, après avoir voulu gagner les Juifs de Médine à sa nouvelle foi, ceux-ci lui répondirent par la dérision; il rompit avec eux, en opposant au culte mosaïque sa nouvelle religion. Ayant entretemps capturé La Mecque et sa Ka'ba, il reniait Jérusalem et imposait à ses fidèles de se touner vers La Mecque pour leurs prières.

Désormais, Jérusalem ne devait rev^etir pour l'Islam qu'un role secondaire

Les seuls vrais lieux saints étant La Mecque et Médine, Jérusalem eut depuis moins d'importance que Damas, Bagdad, Le Caire et Constantinople, villes qui furent longtemps des centres importants d'études islamiques, alors que Jérusalem fut reléguée à l'oubli total.

Jérusalem ne devint jamais une capitale musulmane. Sous les califes, la majorité de sa population était composé de Juifs et de Chrétiens; les Arabes faisaient figure de colonisateurs et ne se considéraient guère chez eux. M^eme les deux seuls califes Omayyades, qui montrèrent quelques intéret à la Palestine, n'eurent que peu d'égard pour Jérusalem. Muhawiyah (660-680), bien que proclamé calife à Jérusalem, choisit Bagdad comme siège de son gouvernement. Quant au calife Suleyman (715-717), bien que résident en Palestine, il établit sa capitale à Rambeh. Lorsque, au cours des croisades du 13è siècle, les Chrétiens capturèrent le port de Damiette, Al-Kamil et son successeur, As-Salih, n'hésitèrent pas à leur proposer de leur céder Jérusalem pour récupérer cette place-forte (7). Une démonstration de plus du peu d'importance que chrétiens et musulmans attachaient au controle de Jérusalem.

Il est donc évident que, sous l'angle de la foi, les revendications de l'Islam sur Jérusalem, au cours d'une époque qui marque pourtant l'apogée du panislamisme, sont sans consistance; bien au contraire, le désintéressement paraît quasi total. Par contre, les historiens, même parmi les Arabes, sont nombreux à témoigner que Jérusalem ne gardait quelque prestige que comme berceau du judaïsme et de la chrétienté. Cependant, si la cité prit un peu de lustre sous le royaume chrétien, elle fut irrémédiablement vouée à l'abandon, tant par les chrétiens que par les musulmans, dès que ces derniers en reprirent le contrôle au 13e siècle.

L'abandon et la dégradation devaient, dès lors, s'accentuer sans interruption jusqu'au milieu du siècle dernier, sauf sous le règne du sultan ottoman Suleyman II. Cependant jamais, même pendant les périodes les plus sombres et misérables, Jérusalem ne cessa d'être le pôle d'attraction pour de nombreux Juifs d'Europe et d'Orient, qui s'y rendaient en pèlerinage ou qui consacraient leur vie à la culture juive sur les lieux même de ses sources. Toute la littérature juive, au cours de deux millénaires, abonde en écrivains, poètes, talmudistes et autres savants qui y passèrent une grande partie, sinon toute leur vie.

Vers 990, le géographe arabe Al-Maqdisi se plaignait de ce que la ville ne comptait pas un seul théologien islamique, alors que les Juifs et les Chrétiens y étaient nombreux. A l'arrivée des premiers croisés en 1099, les Juifs défendirent leurs propres quartiers avec acharnement contre les troupes de Raymond de St. Gilles et de Tancrède. Bien que décimés par les massacres et les déportations, ils restèrent toujours nombreux. La victoire de Saladin à Hattin en 1187 mettait fin au royaume chrétien; la communauté juive de Jérusalem se reconstituait aussitôt et y attirait de nouveaux immigrants du Proche-Orient, du Maghreb et d'Europe.

Après une invasion des hordes mongoles en 1260, les Mameluks s'imposaient sur Jérusalem, qui ne comptait alors qu'environ deux mille habitants. Depuis la construction du Temple en 70, ce fut le plus grand déclin qu'elle connut jusqu'à ce jour. Malgré les efforts déployés pour sa restauration, elle comptait à peine dix mille habitants à la fin du 15e siècle.

Le milieu du 16e siècle marquait une ère de renouvellement pour tout le Proche-Orient, sous la conduite éclairée de Suleyman II, largement tolérant envers Chrétiens et Juifs. Grâce à lui, Jérusalem retrouvait un peu de sa splendeur de ville sainte. Ce ne fut qu'un tournant éphémère, suivi d'une nouvelle ère de décadence. Désormais, rien ne devait freiner la décrépitude et la misère, devant le désintéressement total des musulmans de tous bords.

Non moins surprenante était l'indifférence des puissances chrétiennes d'Europe.

Seule la France fit un effort pour protéger les intérêts chrétiens, par les accords de 1535 entre François Ier et Suleyman II, mais ce ne fut qu'un siècle après que le premier consulat de France s'installait à Jérusalem, par décision du roi Louis XIII. Sous le dérèglement d'une administration corrompue, cette présence française fut plusieurs fois et longuement interrompue, à tel point que le consulat ne connut que trois titulaires jusqu'en 1843, c'est-à-dire en l'espace de deux siècles. Pendant cette longue période, les autres puissances européennes ne songeaient guère à la sauvegardde des lieux saints, alors qu'elles étaient bien représentées dans les principaux ports et autres centres commerciaux de la Méditerran acute;e et du Proche-Orient.

Pour mieux illustrer cette longue décadence, voyons comment Chateaubriand trouva Jérusalem, au cours de sa visite en 1806 : "Le paysage qui environne la ville est affreux; quelle désolation et quelle misère! Dans cet amas de décombres, qu'on appelle une ville, il a plu aux gens du pays de donner des noms de rues à des passages déserts. Les maisons ressemblent à des prisons ou à des sépulcres. A la vue de ces maisons de pierres, on se demande si ce ne sont pas là les monuments confus d'un cimetière au milieu d'un désert. Entrez dans la ville, rien ne vous consolera de la tristesse extérieure : petites rues non pavées, et vous marchez dans des flots de poussière; des bazars voûtés et infects achèvent d'ôter la lumière à la ville désolée; quelques chétives boutiques n'étalent aux yeux que la misère. ersonne dans les rues, personne aux portes de la ville; quelquefois, un paysan se glisse dans l'ombre, cachant le fruit de son labeur, par crainte d'être dépouillé. Pour tout bruit dans la ville déicide, on entend par intervalles le galop de la cavale du désert : c'est le janissaire qui apporte la tête du bédouin ou qui va piller le fellah".

Voilà ce qu'était Jérusalem après cinq siècles de souveraineté islamique ininterrompue, celle que les Arabes d'aujourd'hui proclament pompeusement la troisième ville sainte de l'Islam. En marge de ce sombre tableau, quelle était l'importance démographique de Jérusalem? Faute de statistiques, nous devons nous contenter, jusqu'au milieu du 19e siècle, des estimations de voyageurs européens ou des premiers consulats.

En 1785, le voyageur français Constantin de Volney estimait la population à environ vingt mille personnes, chrétiens, musulmans et juifs. L'établissement d'un consulat britannique en 1839 permit de constater une forte régression ; quelques 11.000 habitants. Après une interruption de cent trente ans, la France était à nouveau représentée dès 1843. Cela incitait d'autres puissances à ouvrir des consulats. Depuis lors, rassurés par leur présence contre les abus d'une administration turque, corrompue et vorace, et contre les brigandages arabes, des Juifs et des Chrétiens affluèrent en nombre pour se fixer à Jérusalem. Les voyages fréquents que fit alors Sir Moses Montefiore, le célèbre mécène, contribuèrent aussi à stimuler l'immigration. En 1849, la population atteignait environ 15.000 âmes, dont 7.100 juif A la faveur de ces changements, la communauté juive s'engageait dans une ère de prospérité. Ses nombreuses initiatives devaient ouvrir la voie à de meilleures conditions de vie : la création de la première imprimerie en 1837, de la première clinique en 1842, du premier hôpital en 1854, de la première école moderne en 1856, doublée en 1864 d'une école de filles.

C'est à partir de 1875 qu'on commence à avoir des statistiques officielles. La ville comptait alors 20.500 habitants, dont 10.000 juifs. Depuis lors, on assiste à un accroissement accéléré, dont voici quelques chiffres. En 1887 : 28.000 juifs, 7.000 musulmans, 8.000 chrétiens; en 1912 : 45.000 juifs, 10.000 musulmans, 25.000 chrétiens. La première guerre mondiale bouleversa ce mouvement. En outre, les mauvaises conditions d'approvisionnement, suivie d'une longue famine et d'une vague d'épidémies, d'exactions et de vexations de la part d'une administration aux abois de la défaite, marquèrent un brusque déclin, ramenant la population totale à environ 55.000 en 1918.

La progression reprenait aussitôt après, et les statistiques britanniques sont bien plus précises. En 1922 : 14.699 chrétiens, 13.413 musulmans, 33.971 juifs; en 1931 : 19.335 chrétiens, 19.894 musulmans, 51.222 juifs.

Depuis le début du sionisme, la population juive demeure constamment plus nombreuse que l'ensemble des communautés chrétiennes et musulmanes. Au cours des années 1930, la puissance mandataire imposait des restrictions sévères à l'immigration juive, alors que les Arabes affluaient librement des pays voisins, à la faveur de la prospérité développée par l'action sioniste. Parallèlement, s'accentuait la campagne de fanatisation des masses musulmanes pour la lutte antijuive, orchestrée par le mufti de Jérusalem Haj Amin el-Husseini, guidé en cela par son digne mentor Adolphe Hitler. Néanmoins, en 1944, la ville comptait 92.143 juifs, contre 27.849 chrétiens et 32.039 musulmans.

Grâce à la Déclaration Balfour de 1917, sous le mandat britannique, la population juive avait ressuscité Jérusalem de plusieurs siècles d'oubli, d'abandon et de désolation, pour en faire à nouveau sa capitale et lui rendre sa spendeur de berceau du judaïsme et de la chrétienté. En dépit de la duplicité britannique, freinant ou arrêtant l'immigration juive, elle s'affirmait irréversiblement comme ville juive.

Lorsque en 1948 la Légion Arabe, conduite par le général anglais Sir John Glubb, occupa la vieille ville et s'y maintint après l'armistice de Rhodes, son premier dessein fut de détruire toutes traces historiques de présence juive. Vidé de ses habitants, tout l'ancien quartier juif fut saccagé; des synagogues prestigieuses et de nombreuses institutions culturelles furent démolies ou employées comme écuries ou latrines; le cimetière séculaire du Mont des Oliviers fut profané, des pierres tombales employées pour la construction de casernes. L'article 8 de l'accord d'armistice israélo-jordanien de 1949, prévoyant le maintien en service de l'Université Hébraïque, de l'Hôpital Hadassah, la liberté d'accès aux lieux saints juifs, au cimetière du Mont des Oliviers et aux sites du Mont Scopus, fut ignoré par les Jordaniens, q opposèrent une fin de non recevoir aux protestations israéliennes, devant l'indifférence totale de l'ONU. Quant à la Jordanie, abusant de ses pouvoirs d'occupant temporaire et reniant les engagements pris, détruisit et profana des lieux saints juifs, aucune voix dans le monde ne s'éleva pour protester; l'ONU et son émanation l'UNESCO ne firent rien pour condamner de tels actes barbares.

Donnant une nouvelle preuve d'opportunisme, le Vatican aussi resta silencieux.

Il y avait des intérêts chrétiens à ménager dans le monde islamique; du reste, pourquoi s'émouvoir d'actes d'injustice ne touchant que "le peuple déicide"? Et aujourd'hui, on conteste les droits d'Israël sur sa capitale, à laquelle toute l'histoire de la foi juive, de sa culture, de sa langue, de sa civilisation entière, la lie indissolublement. Le Vatican se réveille soudain, après des siècles de silence, et s'émeut sur le sort des lieux saints de la chrétienté, dont la sauvegarde ne fut pourtant jamais aussi srupuleusement respectée et assurée que par l'administration israélienne.

De leur côté, les Arabes se prévalant de l'existence de deux mosquées, prétendent faire de la ville entière un lieu saint de l'Islam, alors qu'ils l'oublièrent froidement pendant des siècles. Jamais avant le mandat britannique les Arabes ne songèrent à revendiquer Jérusalem comme ville sainte de l'Islam et encore moins à en faire la capitale d'une quelconque "nation arabe palestinienne", dont il n'y a, du reste, aucun précédent historique.

Jamais depuis deux mille ans Jérusalem ne connut autant que depuis 1967 la paix, la vraie paix, que symbolise son nom trimillénaire, ni la liberté d'accès pour tous - chrétiens, musulmans, juifs et autres - et même pour les ennemis d'Israël, dont les gouvernements ne cessent pourtant de jurer la destruction.

Voici la vérité sur Jérusalem, cette vérité qu'on oublie ou qu'on feint d'ignorer. La justice n'est pas toujours facile à pratiquer, mais on ne peut guère oblitérer trente siècles de vérités historiques, pour développer et soutenir des thèses fallacieuses.


Notes

(1) Chateaubriand, Itinéraire de Paris à jérusalem.

(2) Le 18e, celui de Voltaire, Montesquieu, Diderot et des autres rationalistes.

(3) M. Thévenot, Recueil de voyages, cité par Chateaubriand.

(4) El-Kobar et Abou-Horeira, cités par l'historien arabe Aboul-Féda.

(5) Savary, dans sa préface au Coran (Grasset).

(6) D. Sourdel, L'Islam (PUF).

(7) J. Parkes, Who's land? (MacMillan).

Etant donné la brièveté de cette étude, je me suis limité à un petit nombre de textes. Il va de soi que,à côté de ces témoignages, ceux de Lamartine, de Flaubert et de tant d'autres écrivains, historiens et voyageurs de grande notoriété, surtout français et anglais, ont autant de valeur pour enrichir l'illustration de ce tableau. Mais, comme l'a si bien dit Chateaubriand : "On pourrait composer des volumes entiers de témoignages ... d'iniquités et d'oppressions".

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