Ma cousine marrane, par Herbert Israel

Ceci est une histoire d'amour. II a fallu , pour que j'en connaisse l'aboutissement, une succession de hasards , mais surtout une double volonté d'assumer identité, traditions et religion.


Je rends hommage aux mères qui pendant vingt-cinq générations ont su inculquer et transmettre, et aux pères qui ont refusé d'oublier.

Le relais du souvenir et de la connaissance a été volontaire et obstiné à ses débuts, pour se poursuivre mécanique et répétitif, tel un patrimoine génétique. Probablement tout a-t-il commencé entre les années 70 et 135 de l'ère vulgaire, avec la dispersion des Hébreux dans l'empire romain. Les juifs espagnols prétendent être les descendants de la tribu de Juda.

Lorsqu'en 1492, il fut donné quatre mois aux juifs d'Espagne pour quitter le royaume des Deux Couronnes ou de se convertir, la majorité choisit l'exil. Sepharims et objets de culte furent souvent cachés chez les conversos que l'on croyait alors hors d'atteinte des foudres de l'Inquisition.

Les ancêtres de mes cousins partirent pour le Maroc, vraisemblablement depuis Séville ou Malaga. Ils eurent la chance d'atteindre Tanger, et non d'être abandonnés comme beaucoup d'autres sur des îles désertes aux Açores ou aux Canaries, lorsqu'ils ne furent pas vendus comme esclaves par les marins qui les avaient embarqués. Ils s'établirent donc à Tétouan où ils s'intégrèrent à la très ancienne communauté juive marocaine. Leur nom était alors Sultan. Mais le prince régnant en prit ombrage, et décida qu'il n'y aurait désormais qu'un seul Sultan, lui-même. II leur imposa le nom de son esclave noir, celui de Ben Tata, c'est-à-dire "fils de l'esclave ". Les BENTATA quittèrent le Maroc vers 1900 pour l'Egypte et prirent femmes chez les Israël. J'ai souvenir de leur parler judéo-espagnol expressif et volubile, mais surtout des oirs de fêtes où ils chantaient des romances nostalgiques et mélodieuses, les mêmes que celles de jadis, avant la grande migration.

En 1956, à la suite de la nationalisation du Canal de Suez par Nasser et sa conséquence, la guerre franco-anglo-israélienne, les Bentata émigrèrent en Australie, grâce à des titres de voyage délivrés par l'Ambassade d'Espagne sur les directives du gouvernement espagnol.

L'ANCETRE D'ANGLETERRE

A Melbourne, mon cousin rencontra dans un club juif une jeune fille. Lorsque plus tard, il la demande en mariage, elle lui raconta son étrange histoire. Catholique, d'origine écossaise, elle était entrée dans les ordres. Mais au moment de prononcer ses voeux définitifs, quelque chose l'en empêcha. Elle relut l'Ancien Testament, apprit l'hébreu et s'intéressa de plus en plus au judaïsme. Elle demanda la conversion, qu'elle obtint après quatre ans d'études. Plus tard, elle chercha à analyser les causes de cette attirance. Sa mère, interrogée, lui dit avoir vu chez elle en Angleterre, allumer les bougies le vendredi soir, rideaux fermés. Elle se rappelait que dans sa famille les hommes ne fréquentaient pas l'église et que pour se marier ils partaient chercher leurs épouses dans un village, toujours le même, en Espagne. L'ancêtre, lui avait-on dit, était venu en Angle rre au temps de la Grande Armada.

II y avait eu sûrement d'autres traditions orales, des comportements, des interdictions, des coutumes alimentaires. Mais comme un duplicata qui à chaque reproduction donne des clichés plus pâles et moins contrastés, un moment était arrivé où plus personne n'avait continué de se souvenir, d'expliquer et de transmettre.

Jusqu'à ce que l'étincelle rejaillisse, que la petite flamme devienne lumière, que deux juifs originaires tous deux d'Espagne et que tout différenciait, se retrouvent et s'unissent dans la lointaine Australie.


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