Los Muestros m'a offert quelques colonnes dans son numéro de décembre 1992. Je les ai consacrées à honorer un parent très cher et ce personnage inoubliable, Nelson Hazan, a ouvert le coffret aux souvenirs de beaucoup d'entre nous, les enfants de Rhodes. Aujour'dhui, je profite à nouveau de cette tribune prestigieuse et voudrais y suggérer modestement un message d'espoir.
J'assistais, il y a quelques mois, aux obsèques de Victor Israël et partageais la douleur des familles, les regrets des amis.
Quatre générations, que la tristesse avait soudées en un seul clan, s'étaient retrouvées au cimetière de Bruxelles. Parmi tant de visages familiers, j'ai salué les frères Israël, perdus de vue depuis 1948, à Lusambo, et la peine de cette vieille garde conduisant le dernier repos d'un des siens navrait les coeurs des plus jeunes; j'ai côtoyé mon âge, celui à qui incombe le devoir du souvenir et la sagesse du troupeau, mais que les affaires dispersent trop souvent; j'ai admiré nos enfants, image de notre orgueil et de leur réussite, enfin j'ai compté nos petits-enfants, petits inconnus aux grands yeux étonnés de tant de famille et déjà chargés du poids de nos espoirs.
Cet après-midi ensoleillé, le grand Rabbin Moïse Levy embrassa chaleureusement mon épouse Mathilde, dont il avait sermonné l'enfance à Elisabethville et me confia : "Comme c'est regrettable! Pourquoi faut-il le départ d'un des nôtres pour que nous trouvions le temps de nous réunir tous"? Puis, s'adressant plus spécialement à ma femme, il continua : "Mazaltov, il faut nous revoir en d'autres occasions plus heureuses!".
Je ne connais que quelques mots d'hébreu mais je sais que Mazaltov, ce n'est pas seulement Mathilde Hazan, ma compagne depuis trente-cinq ans, c'est pour nous tous "bonne chance", c'est l'espoir, c'est la vie, enfin c'est l'avenir ... tout comme Shalom est le salut, le signe de ralliement, l'appartenance et le souvenir.
Ces deux mots, quelle force! Quelle philosophie! Voilà la symbolique du passé et du futur, l'un préparant l'autre, mais chacun impossible sans l'autre!
Que vaut le passé, pourquoi le souvenir, si ce n'est le climat du présent, le ferment du futur. Ce que furent nos pères leur appartient, n'allons pas y puiser un mérite mais un exemple et, comme ils l'ont fait quand ils étaient au présent, construisons, nous aussi, l'avenir.
Ainsi, l'histoire de Nelson Hazan ne peut s'arrêter à son panégyrique, le flambeau n'est pas tombé, réjouissons-nous! ... ses petits-enfants, ses petits-neveux assurent la relève, tous ont relevé le défi avec un courage égal. Faute de pouvoir tous vous les raconter, il faut que je vous narre la benjamine : Sarah commence un paragraphe d'une histoire déjà vécue. Pöurchassée depuis son enfance d'un pays africain à un autre par l'insécurité, le marasme économique, les dangers des révolutions politiques et sociales, elle choisit le grand saut, la lutte et non la résignation. A vingt-quatre ans, elle veut fonder un foyer heureux, offrir à ses enfants un avenir stable. Comme ses grands-parents ont su le faire en quittant Rhodes, elle fait le sacrifice de ses attaches les plus tendres et joue sur l'avenir.
L'histoire lui donnera raison!
Elle vient d'émigrer au Canada où nous l'attendions pour écrire un nouveau chapitre.
Ce n'est qu'une petite aventure qui ne mérite vraiment pas votre attention, et pourtant cette petite page de calligraphie, c'est le trait d'union entre le passé et le futur, c'est le chapitre sans lequel les précédents n'auraient été que vanité ... je vous en offre les premières lignes, vous lirez et aimerez comment se rejoignent Shalom et Mazaltov.
Oserais-je exprimer mon souhait avant de me retirer discrètement?
La vocation du souvenir qui est celle de "Los Muestros" ne doit pas empêcher notre revue élitique de se pencher sur les destinées nouvelles des enfants de Rhodes dont les luttes et les succès cristallisent notre raison d'être. N'oublions pas les sacrifices passés mais tournons aussi nos regards encourageants vers nos enfants, léguons leur la belle leçon de sagesse et d'optimisme de notre copain "The Fiddler of the roof" afin que notre avenir triomphe à l'abri de la démence collective qui secoue la fin de ce siècle, et chantons "alleluia".