Ensemble nous avons essayé de jalonner ces repères de dates précises et de reconstruire la spirale du temps. Cela m'a été facile car il existe un parallélisme dans nos destinées respectives depuis le XVème siècle. Les chemins de l'exil de nos ancêtres avaient sûrement dû se croiser en Grèce, en Turquie et en Egypte.
La preuve, d'abord pressentie, fut confirmée par la découverte du mariage avant 1948, d'une SALEM Capangi avec un ISRAEL.
Pendant près de deux siècles la famille CAPANGI perpétua les coutumes, la langue, les chants et les traditions de cette Espagne qui revivait dans une Salonique majoritairement juive. C'est à Salonique que vécurent le rabbin mystique Joseph TAYTAZ et le poète Salomon ALKABETZ, son élève parti pour Safed rejoindre le cercle des Kabalistes de cette ville qui enseignaient que la prière, le repentir et l'ascétisme, hâteraient la venue du Messie. Le mysticisme religieux se répandit dans la communauté grâce également aux écrits du rabbin JACOB BEN HABIB, natif lui aussi de Salonique. Peut-être ce rabbin était-il apparenté à mon lointain ancêtre DON SHEM TOV IBN HABIB, ministre du roi d'Espagne en 1430.
Au temps de la Grande ARMADA en 1588, des hommes politiques juifs turcs négocièrent avec la reine Elizabeth d'Angleterre l'alliance anglo-turque contre l'Espagne, l'ennemie commune. De son côté le pape PAUL IV, persévérant dans son anti-judaïsme viscéral, rétablit l'Inquisition contre les marranes réfugiés à ANCONE. Vingt-quatre d'entre-eux furent brûlés dans des autodafés sinistres par des bourreaux ecclésiastiques.
A cette mesure barbare, Dona Grazia NASSI proposa de répliquer par le boycotte maritime de ce port. Les CAPANGI retrouvèrent à leur arrivée à Salonique une communauté installée dans la ville depuis 1500 ans. Les premiers juifs y étaient venus en 140 avant J.C. Ils parlaient grec et étaient appelés ROMANIOTES.
Plus tard, au cours des siècles qui suivirent, arrivèrent à Salonique les juifs allemands de BAVIERE et les juifs italiens de MESSINE. Il y eut ainsi différentes synagogues de rite Romaniote, allemandes, italiennes, espagnoles et portugaises. Dans le foisonnement créatif de la Salonique juive les très anonymes CAPANGI s'adaptèrent du mieux qu'ils purent aux métiers qui s'offraient à eux. Nul ne saura s'ils furent bûcherons, pêcheurs, dockers, portefaix, garçons de café, vendeurs de pistaches, fruitiers, vendeurs d'oeufs, travailleurs de mosaïques, danseurs de fandango ou rabbins. L'unique recensement moderne de la population globale de Salonique, effectué en 1917, donne les chiffres suivants : Population totale : 70 000 habitants dont : 50 000 juifs , 10 000 chrétiens et 10 000 musulmans. Pendant l'occupation allemande 51 000 juifs sur un total de 53 000 furent déportés vers les camps de la mort, 43 000 périrent. Salonique la juive n'est plus.
De 1945 à 1950 les juifs irakiens émigrèrent en masse en ISRAEL. Ils étaient devenus les otages du conflit israélo-arabe et étaient menacés tous les jours dans leur vie et leur sécurité.
L'opération de transfert de cette population, planifiée par Schlomo HILLEL devenu plus tard président de la Knesset et par 25 intrépides émissaires de l'Agence juive, portera le nom d'ESDRAS et NEHEMIE. Personne n'oubliera les shlihim qui, capturés par les irakiens et accusés d'espionnage furent pendus sur la place publique de BAB EL MUAZEM de Baghdad. Ils s'appelaient YOSEF BASRI et SHALOM SALEH SHALOM. Leurs derniers mots avant de mourir, avaient été : "Longue vie à l'Etat d'Israël".
Le chef de communauté, appelé l'exilarque, avait coutume de résider à Baghdad, capitale de ce pays. Les chefs spirituels du peuple juif tout entier étaient désormais les Talmudistes et les GAONIM irakiens. Ils avaient la prépondérance décisionnaire dans les questions litigieuses en rapport avec la loi religieuse.
Des marchands juifs européens polyglotes servaient de relais aux échanges avec leurs coréligionaires d'Orient. Le troc portait sur l'envoi en caravanes d'esclaves, des fourrures et des épées contre en retour de l'alun, du baume, du safran, du gingembre, de la noix de muscade, des perles, des émaux et de l'encens.
A partir de l'an 1040, le Babylone patrie du Talmud perdit son hégémonie spirituelle. L'épicentre des connaissances, du savoir et des responsabilités religieuses se déplaça progressivement vers le Caire, Kairouan en Tunisie et l'Espagne.
L'Espagne, le judéo-espagnol, les dominicains et les bûchers étaient tellement mythiques qu'ils pouvaient apparaître aux enfants comme des mirages succités par le désert du HARAR. Les Salem étaient désormais des irakiens juifs, arabophones et habillés de gelabah blanches rayées de gris et coiffés de fez. Ils habitaient le quartier juif de Baghdad appelé DAR EL YAHOUD, ville ... qui avait compté une influente communauté karaïte. . L'Irak, province périphérique et éloignée de l'Empire Turc était gouvernée au nom du Sultan par des pachas au pouvoir absolu qui n'hésitaient pas à s'approprier de la forture des plus riches membres de la communauté.
La première était les rumeurs propagées accusant les juifs d'empoisonner l'eau potable des puits. Cela avait suffit à fomenter des pogromes. La seconde était la présence aux Indes britanniques de comptoirs de commerce appartenant à des riches juifs Baghdadis. Des cousins germains aux SALEM les avaient précédés depuis peu et les enjoignaioent à les rejoindre à Calcutta. Le début du voyage se fit à dos d'âne depuis Baghdad jusqu'au port maritime de BASSORAH. La mini caravane comprenait le père, la mère, quatre garçons dont le plus jeune avait deux ans, une fille ainsi qu'un beau-frère célibataire.
A leur arrivée à BASSORAH ville-frontière, ville maritime aux nombreuses criques bordées de palmiers, ils furent hébergés par des membres de la communauté de cette ville. BASSORAH, porte de l'Empire, faisait face à l'Iran dont elle était séparée par le Shat El Arab, large chenal où se rencontrent le Tigre et l'Euphrate et où folâtrent les grands requins mangeurs d'hommes. Sur place, ils demandèrent aux autorités consulaires britanniques un passeport pour les Indes. Ces passeports dispensés alors aux juifs Irakiens avec facilité coûtaient deux livres or par personne. La vente des ânes et les quelques économies du ménage couvraient bien le voyage en bateau, mais pas le prix des passeports.
En me parlant de cette époque révolue, mon grand-père racontait que dans chacun des trois ports égyptiens, Alexandrie, Port Saïd et Suez, un représentant de la communauté juive attendait au débarcadère les familles d'émigrants démunis, pour les héberger et les recommander à de possibles employeurs.
En mars 1917, des juifs irakiens furent torturés par ordre du gouverneur ottoman sous prétexte de spéculation sur la livre turque.
En 1869 avait eu lieu l'inauguration du Canal de Suez en présence de l'Impératrice Eugénie. Ce canal ouvert était désormais un véritable cordon ombilical nourricier, générateur de richesse et de modernité.
En 1882 les troupes égyptiennes d'ORABI Pacha se révoltèrent contre la présence des Britanniques dans la zone du canal. Les anglais prirent prétexte de cette rébellion pour occuper le pays tout entier jusqu'en 1922. Mon aïeul, Rabbi YOM TOV ISRAEL, grand-rabbin du Caire et nationaliste égyptien, prit cause et partie pour ORABI Pacha tout le temps de sa campagne anti-britannique. Il fit également héberger les juifs de province, réfugiés au Caire, par peur des désordres, dans les synagogues et les écoles de la ville.
L'Egypte de 1888 comptait une population juive largement accrue par l'afflux des réfugiés d'Europe Centrale, de Pologne et de Russie. Les SALEM habitèrent le quartier juif du Caire. Ils se rapprochèrent des yéménites réputés pour leur piété et l'habileté de leurs artisans. De plus leur parler arabe était proche du dialectal irakien.
Le malheur voulut qu'un an après leur arrivée, le père SALEM mourut d'une grosse fièvre. La solidarité et l'aide de tous, permit à la famille endeuillée de survivre. Les enfant allèrent dans les écoles gratuites de la communaté jusqu'à l'âge de leur bar mitzva. Ensuite il leur fallut gagner leur vie. Les cousins de Calcutta proposèrent d'assumer le loyer de la maison et les frais de nourriture. La catastrophe était ainsi évitée et les jeunes générations firent front, avec des fortunes diverses, à leur destin.
Pourtant, c'est en cette année 1901 que les deux fils aînés des SALEM réalisèrent le rêve différé de leurs parents. Ils partent rejoindre les cousins de Calcutta. Ils voyagèrent, raconte-t-on, entre Calcutta et Bombay et leur histoire se confondra désormais à celle des financiers Baghdadis. A partir des Indes, quelques-uns s'établirent en Chine et notamment à Shangaï. Ils épousèrent des concubines chinoises et bâtirent des synagogues à l'architecture en forme de pagodes. Les SALEM, parfaitement intégrés au monde asiatique, développèrent l'esprit de clan ainsi que des amitiés et des relations dans tous les milieux du grand commerce.
Après-guerre, leurs fils aux yeux bridés s'établirent à Hong Kong. Je parlerai une prochaine fois de l'extraordinaire réussite de cette branche sépharado-irakienne d'Extrème Orient. C'est celle des grands financiers du commerce planétaire, des mécènes et des bâtisseurs d'empire.
- 173 juifs en 1917
- 88 en 1927
A leur arrivée ils trouvèrent un oratoire qui ouvrait lorsque le minyan requis était atteint. Devenus colporteurs, les deux frères entreprirent de rayonner depuis Beni SOUEF au Nord, jusqu'à ASSIOUT, KENEH, LOUXOR, ESNEH et ASSOUAN au Sud. Ils empruntaient pour ces voyages, qui pouvaient durer d'une à deux semaines, les grandes barques aux voiles triangulaires lourdement chargées de marchandises. Les villes étapes choisies, ports d'eau douce, avaient toutes la particularité de micro-communautés juives, proches en nombre de celle de MINIEH. Au début de leurs activités, les frères portaient les coupes de tissus sur l'épaule. Ils s'étaient fait la spécialité de la vente du taffetas et du satin noir et brillant, très prisés par les femmes égyptiennes. Un an plus tard ils réussirent à acheter un, puis deux ânes robustes. Cela leur permit d'augmenter la charge et le choix de leurs marchandises.
Un nouveau pas fut franchi lorsqu'ils acquérirent une charrette tirée par deux mulets. Les années passant, les frères SALEM se firent grossistes et fidélisèrent leur clientèle par des crédits maison. Ils achetaient désormais directement leurs draperies en Angleterre notamment à Manchester, mais également au Japon, en Chine et en France. Ils avaient aciquis une certaine aisance financière et lors des grandes fêtes, ils payaient aux enchères jusqu'à 100 livres sterling l'honneur de sortir le premier sépher de l'Ekhal.
Nessim COHEN s'était d'abord arrêté à ORAN où il comptait des relations, puis s'était embarqué pour Alexandrie et de là, avait pris le train pour le Caire. Pour gagner sa vie, il travailla d'une façon qu'il pensait provisoire dans un magasin de dinanderie du Khan Khalil. Très vite et ayant obtenu un intéressement sur le chiffre d'affaires, il fit engager deux ouvriers supplémentaires et augmenta la cadence de fabrication. De tempérament aventureux, il partait deux fois par an en Allemagne prospecter une clientèle dont il parlait à peine la langue. Il bénéficia de la vogue orientaliste de l'époque. Il avait le coup de crayon facile et personnalisait pour chacun de ses clients, des plateaux en cuivre ornés de maximes calligraphiées en lettres d'argent incrusté. Sur demande, il pouvait inclure des motifs pharaoniques, les pyramides, le sphinx et les berges du Nil plantées en palmiers. Entre deux voyages, il épousa une jeune fille originaire elle ausi de Tétouan et hispanophone comme lui.
Une fois marié, Nessim COHEN abandonna la dinanderie et les gretchen de rencontre pour s'installer comme traiteur. Il ouvrit deux hôtels cacher, l'un à HELOUAN, banlieue thermale du Caire, et l'autre à RAS EL BAR, station balnéaire située entre un bras du Nil et la mer. Son métier lui valut le sobriquet de Nessim COHEN el Tabakh (le cuisinier).
J'ai eu l'occasion de rencontrer les américains et les réunionais. Ils m'ont confié leur projet, souhaité par tous, de se retrouver pour Pâques à Jérusalem. Ils seront tous là, l'année prochaine, les Britanniques qui ne parlent plus l'arabe, ceux de Hong Kong aux yeux bridés, les Californiens devenus bijoutiers en gros, les Français, les Mauriciens et les Israéliens. Ils porteront, pour se différiencier, des badges mentionnant le pays d'origine et le nom des grands-pères respectifs.
Réunis autour du souvenir de l'odyssée d'un SALEM CAPANGI baghdadien, ils pourront reconstruire, restructurer un puzzle qui prendra vie, forme et consistance à chaque apport d'un moellon de mémoire. Seulement alors, l'arbre de vie familial aux racines profondément plongées dans le magma des siècles, refleurira de tous ses bourgeons vigoureux. Et l'ancêtre CAPANGI, toujours ausi anonyme, l'homme sans visage et sans prénom, leur seul lien avec l'Espagne de l'Inquisition, le réunificateur de ces dispersés, rira de joie dans sa barbe blanche de patriarche.