L'homme sans visage, par Herbert Israël

 
 J'ai eu l'occasion de m'entretenir longuement avec un ami sur les origines de sa famille. Il craignait que les souvenirs dont il était dépositaire ne disparaissent à tout jamais de la mémoire de ses petits-enfants. Lui-même n'en avait que des repères incertains.

Ensemble nous avons essayé de jalonner ces repères de dates précises et de reconstruire la spirale du temps. Cela m'a été facile car il existe un parallélisme dans nos destinées respectives depuis le XVème siècle. Les chemins de l'exil de nos ancêtres avaient sûrement dû se croiser en Grèce, en Turquie et en Egypte.

La preuve, d'abord pressentie, fut confirmée par la découverte du mariage avant 1948, d'une SALEM Capangi avec un ISRAEL.

 

1492 - Lorsque l'ancêtre espagnol s'appelait Capangi

Capangi, l'homme anonyme sans passé, sans visage, sans histoire, ombre parmi d'autres ombres, avait quitté sa JUDEIRIA en 1492 pour continuer à rester juif. Il avait embarqué sur un bateau gênois et monnayé cher, son passage pour ISTAMBOUL d'abord, et SALONIQUE ensuite. Cette ville-refuge appelée plus tard la cité-mère d'Israël, compte rapidement plus de 20 000 juifs, presque autant qu'ISTAMBOUL la capitale turque aux 44 synagogues, conquise en 1453 sur Byzance.

Pendant près de deux siècles la famille CAPANGI perpétua les coutumes, la langue, les chants et les traditions de cette Espagne qui revivait dans une Salonique majoritairement juive. C'est à Salonique que vécurent le rabbin mystique Joseph TAYTAZ et le poète Salomon ALKABETZ, son élève parti pour Safed rejoindre le cercle des Kabalistes de cette ville qui enseignaient que la prière, le repentir et l'ascétisme, hâteraient la venue du Messie. Le mysticisme religieux se répandit dans la communauté grâce également aux écrits du rabbin JACOB BEN HABIB, natif lui aussi de Salonique. Peut-être ce rabbin était-il apparenté à mon lointain ancêtre DON SHEM TOV IBN HABIB, ministre du roi d'Espagne en 1430.

Au temps de la Grande ARMADA en 1588, des hommes politiques juifs turcs négocièrent avec la reine Elizabeth d'Angleterre l'alliance anglo-turque contre l'Espagne, l'ennemie commune. De son côté le pape PAUL IV, persévérant dans son anti-judaïsme viscéral, rétablit l'Inquisition contre les marranes réfugiés à ANCONE. Vingt-quatre d'entre-eux furent brûlés dans des autodafés sinistres par des bourreaux ecclésiastiques.

A cette mesure barbare, Dona Grazia NASSI proposa de répliquer par le boycotte maritime de ce port. Les CAPANGI retrouvèrent à leur arrivée à Salonique une communauté installée dans la ville depuis 1500 ans. Les premiers juifs y étaient venus en 140 avant J.C. Ils parlaient grec et étaient appelés ROMANIOTES.

Plus tard, au cours des siècles qui suivirent, arrivèrent à Salonique les juifs allemands de BAVIERE et les juifs italiens de MESSINE. Il y eut ainsi différentes synagogues de rite Romaniote, allemandes, italiennes, espagnoles et portugaises. Dans le foisonnement créatif de la Salonique juive les très anonymes CAPANGI s'adaptèrent du mieux qu'ils purent aux métiers qui s'offraient à eux. Nul ne saura s'ils furent bûcherons, pêcheurs, dockers, portefaix, garçons de café, vendeurs de pistaches, fruitiers, vendeurs d'oeufs, travailleurs de mosaïques, danseurs de fandango ou rabbins. L'unique recensement moderne de la population globale de Salonique, effectué en 1917, donne les chiffres suivants :  Population totale : 70 000 habitants dont : 50 000 juifs , 10 000 chrétiens et 10 000 musulmans. Pendant l'occupation allemande 51 000 juifs sur un total de 53 000 furent déportés vers les camps de la mort, 43 000 périrent. Salonique la juive n'est plus.

 

1638 - Conquête de l'Irak par la Turquie

La conquête turque de l'Irak succèda à la domination désastreuse des mongol. Un CAPANGI partit en caravane pour Baghdad vers les années 1700. Il lui fallut traverser les hautes montagnes qui séparaient la Grèce de la Turquie. Il avait ensuite vraisemblablement gagné la SYRIE et de là, cheminé jusqu'à HARRAN en passant par ANTIOCHE. Il savait qu'il retrouverait à Baghdad une communauté juive tellement ancienne qu'elle remontait à la déportation en Babylonie, en 586 avant J.C., par Nabuchodonosor de tous les dignitaires, notables, forgerons et serruriers de l'état Hebreu vaincu. Comme il est dit : ils n'oublièrent pas Jérusalem. "Si je t'oublie Jérusalem, que ma droite se déssèche" ( Psaume 137 4-5)

 
 

Comment chanterons nous un cantique sur une terre étrangère

Et le coeur gonflé d'espoir une partie du peuple juif, sous la conduite d'ESDRAS et de NEHEMIE repartit pour ISRAEL et rebatit le temple de Jérusalem. Ceux qui restèrent en Babylonie perpétuèrent une communauté qui s'enracinera dans ce pays jusqu'à nos jours.

De 1945 à 1950 les juifs irakiens émigrèrent en masse en ISRAEL. Ils étaient devenus les otages du conflit israélo-arabe et étaient menacés tous les jours dans leur vie et leur sécurité.

L'opération de transfert de cette population, planifiée par Schlomo HILLEL devenu plus tard président de la Knesset et par 25 intrépides émissaires de l'Agence juive, portera le nom d'ESDRAS et NEHEMIE. Personne n'oubliera les shlihim qui, capturés par les irakiens et accusés d'espionnage furent pendus sur la place publique de BAB EL MUAZEM de Baghdad. Ils s'appelaient YOSEF BASRI et SHALOM SALEH SHALOM. Leurs derniers mots avant de mourir, avaient été : "Longue vie à l'Etat d'Israël".

 
 

"Au bord des fleuves de Babylone nous étions assis et pleurions" a écrit le psalmiste.

En 1945 l'Irak comptait une population juive de 125 000 personnes. En 1968 ils n'étaient plus que 2 000. Le 27 janvier 1969, 9 juifs furent pendus à Baghdad sous l'inculpation de sionisme. Le dernier grand-Rabbin de Baghdad s'appelait Rabbi PAPOU.

 
 

Les splendeurs passées de Babylone

A partir de 750 après J.C. et pendant le règne du Califat des ABASSIDES, le judaïsme babylonien connut son âge d'or. Baghdad (la ville du salut) fut alors fondée sur les rives du fleuve TIGRE. Les juifs qui l'habitèrent depuis le début de sa création adoptèrent l'arabe parlé en lieu et place de l'araméen, jadis langue véhiculaire dans la communauté. Ceci marquait le signe d'une profonde intégration culturelle. Ils apportèrent une large contribution aux académies arabes dans l'étude de l'astrologie, les mathématiques et la médecine.

Le chef de communauté, appelé l'exilarque, avait coutume de résider à Baghdad, capitale de ce pays. Les chefs spirituels du peuple juif tout entier étaient désormais les Talmudistes et les GAONIM irakiens. Ils avaient la prépondérance décisionnaire dans les questions litigieuses en rapport avec la loi religieuse.

Des marchands juifs européens polyglotes servaient de relais aux échanges avec leurs coréligionaires d'Orient. Le troc portait sur l'envoi en caravanes d'esclaves, des fourrures et des épées contre en retour de l'alun, du baume, du safran, du gingembre, de la noix de muscade, des perles, des émaux et de l'encens.

A partir de l'an 1040, le Babylone patrie du Talmud perdit son hégémonie spirituelle. L'épicentre des connaissances, du savoir et des responsabilités religieuses se déplaça progressivement vers le Caire, Kairouan en Tunisie et l'Espagne.

 
 

Greffe d'amour : lorsque le Sepharade s'orientalise

 En Irak les CAPANGI nés dans le pays changèrent leur nom en celui de SALEM et se fondirent dans la population juive arabophone. La mémoire familiale, faute du relai des générations, se réduisit désormais à peu de choses. Elle comprenait le souvenir du nom de CAPANGI callygraphié dans les ketoubot des nouveaux mariés et la lointaine SALONIQUE, la cité mère d'Israël, où la vie avait pu reprendre son départ.

L'Espagne, le judéo-espagnol, les dominicains et les bûchers étaient tellement mythiques qu'ils pouvaient apparaître aux enfants comme des mirages succités par le désert du HARAR. Les Salem étaient désormais des irakiens juifs, arabophones et habillés de gelabah blanches rayées de gris et coiffés de fez. Ils habitaient le quartier juif de Baghdad appelé DAR EL YAHOUD, ville ... qui avait compté une influente communauté karaïte. . L'Irak, province périphérique et éloignée de l'Empire Turc était gouvernée au nom du Sultan par des pachas au pouvoir absolu qui n'hésitaient pas à s'approprier de la forture des plus riches membres de la communauté.

 

1888 - L'ADIEU à BABYLONE

C'est dans cette année que la famille Salem CAPANGI décida de partir pour les Indes. Il y avait deux raisons pour cela.

La première était les rumeurs propagées accusant les juifs d'empoisonner l'eau potable des puits. Cela avait suffit à fomenter des pogromes. La seconde était la présence aux Indes britanniques de comptoirs de commerce appartenant à des riches juifs Baghdadis. Des cousins germains aux SALEM les avaient précédés depuis peu et les enjoignaioent à les rejoindre à Calcutta. Le début du voyage se fit à dos d'âne depuis Baghdad jusqu'au port maritime de BASSORAH. La mini caravane comprenait le père, la mère, quatre garçons dont le plus jeune avait deux ans, une fille ainsi qu'un beau-frère célibataire.

A leur arrivée à BASSORAH ville-frontière, ville maritime aux nombreuses criques bordées de palmiers, ils furent hébergés par des membres de la communauté de cette ville. BASSORAH, porte de l'Empire, faisait face à l'Iran dont elle était séparée par le Shat El Arab, large chenal où se rencontrent le Tigre et l'Euphrate et où folâtrent les grands requins mangeurs d'hommes. Sur place, ils demandèrent aux autorités consulaires britanniques un passeport pour les Indes. Ces passeports dispensés alors aux juifs Irakiens avec facilité coûtaient deux livres or par personne. La vente des ânes et les quelques économies du ménage couvraient bien le voyage en bateau, mais pas le prix des passeports.

 

Deux livres or ou le prix du destin

Les SALEM quittèrent à tout jamais l'Irak en bousculant le douanier qui, sur la passerelle du bateau, exigeait lui aussi le passeport réglementaire. Leur nouvelle destination était l'Egypte, autre Eldorado espéré, également possession britannique. Ils débarquèrent à Suez où vivaient 120 juifs travaillant dans le tourisme, les fournitures aux bateaux en transit et le change de l'argent.

En me parlant de cette époque révolue, mon grand-père racontait que dans chacun des trois ports égyptiens, Alexandrie, Port Saïd et Suez, un représentant de la communauté juive attendait au débarcadère les familles d'émigrants démunis, pour les héberger et les recommander à de possibles employeurs.

En mars 1917, des juifs irakiens furent torturés par ordre du gouverneur ottoman sous prétexte de spéculation sur la livre turque.

 

L'Egypte - Passerelle ou tremplin

Le séjour en Egypte devait être limité à quelques mois. La destination définitive des SALEM restait l'Inde, pays des maharajas, de l'or, des épices et du grand commerce. Pourtant l'Egypte qu'ils découvraient était, elle aussi, en pleine mutation.

En 1869 avait eu lieu l'inauguration du Canal de Suez en présence de l'Impératrice Eugénie. Ce canal ouvert était désormais un véritable cordon ombilical nourricier, générateur de richesse et de modernité.

En 1882 les troupes égyptiennes d'ORABI Pacha se révoltèrent contre la présence des Britanniques dans la zone du canal. Les anglais prirent prétexte de cette rébellion pour occuper le pays tout entier jusqu'en 1922. Mon aïeul, Rabbi YOM TOV ISRAEL, grand-rabbin du Caire et nationaliste égyptien, prit cause et partie pour ORABI Pacha tout le temps de sa campagne anti-britannique. Il fit également héberger les juifs de province, réfugiés au Caire, par peur des désordres, dans les synagogues et les écoles de la ville.

L'Egypte de 1888 comptait une population juive largement accrue par l'afflux des réfugiés d'Europe Centrale, de Pologne et de Russie. Les SALEM habitèrent le quartier juif du Caire. Ils se rapprochèrent des yéménites réputés pour leur piété et l'habileté de leurs artisans. De plus leur parler arabe était proche du dialectal irakien.

Le malheur voulut qu'un an après leur arrivée, le père SALEM mourut d'une grosse fièvre. La solidarité et l'aide de tous, permit à la famille endeuillée de survivre. Les enfant allèrent dans les écoles gratuites de la communaté jusqu'à l'âge de leur bar mitzva. Ensuite il leur fallut gagner leur vie. Les cousins de Calcutta proposèrent d'assumer le loyer de la maison et les frais de nourriture. La catastrophe était ainsi évitée et les jeunes générations firent front, avec des fortunes diverses, à leur destin.

 

Le siècle avait un an

1901 - Une nouvelle génération née dans le pays a mis en place l'essentiel des structures communautaires. Elle connait désormais une liberté totale de travail et d'expression. Son succès et ses mérites sont aussi ceux de l'Egypte millénaire qu'elle a aidé à s'extirper de l'ignorance et de la misère. L'Egypte compte 40 000 juifs. C'est le temps de l'industrialisation rapide, du commerce international, du creusement des routes, du rail, des banques nouvelles et de la culture intensive.

Pourtant, c'est en cette année 1901 que les deux fils aînés des SALEM réalisèrent le rêve différé de leurs parents. Ils partent rejoindre les cousins de Calcutta. Ils voyagèrent, raconte-t-on, entre Calcutta et Bombay et leur histoire se confondra désormais à celle des financiers Baghdadis. A partir des Indes, quelques-uns s'établirent en Chine et notamment à Shangaï. Ils épousèrent des concubines chinoises et bâtirent des synagogues à l'architecture en forme de pagodes. Les SALEM, parfaitement intégrés au monde asiatique, développèrent l'esprit de clan ainsi que des amitiés et des relations dans tous les milieux du grand commerce.

Après-guerre, leurs fils aux yeux bridés s'établirent à Hong Kong. Je parlerai une prochaine fois de l'extraordinaire réussite de cette branche sépharado-irakienne d'Extrème Orient. C'est celle des grands financiers du commerce planétaire, des mécènes et des bâtisseurs d'empire.

 

Mineh et ses Juifs du Nil

Les deux plus jeunes frères SALEM, dont le cadet n'avait pas encore 14 ans, choisirent de travailler en Haute Egypte. Ils partirent pour MINIEH, petite ville portuaire ancrée le long du Nil immense et nourricier qui comptait une communauté juive aussi plus ancienne que l'Egypte elle-même et dont l'importance variait en fonction des époques. Les seuls chiffres précis de sa population juive sont ceux de deux recensements :

- 173 juifs en 1917

- 88 en 1927

A leur arrivée ils trouvèrent un oratoire qui ouvrait lorsque le minyan requis était atteint. Devenus colporteurs, les deux frères entreprirent de rayonner depuis Beni SOUEF au Nord, jusqu'à ASSIOUT, KENEH, LOUXOR, ESNEH et ASSOUAN au Sud. Ils empruntaient pour ces voyages, qui pouvaient durer d'une à deux semaines, les grandes barques aux voiles triangulaires lourdement chargées de marchandises. Les villes étapes choisies, ports d'eau douce, avaient toutes la particularité de micro-communautés juives, proches en nombre de celle de MINIEH. Au début de leurs activités, les frères portaient les coupes de tissus sur l'épaule. Ils s'étaient fait la spécialité de la vente du taffetas et du satin noir et brillant, très prisés par les femmes égyptiennes. Un an plus tard ils réussirent à acheter un, puis deux ânes robustes. Cela leur permit d'augmenter la charge et le choix de leurs marchandises.

Un nouveau pas fut franchi lorsqu'ils acquérirent une charrette tirée par deux mulets. Les années passant, les frères SALEM se firent grossistes et fidélisèrent leur clientèle par des crédits maison. Ils achetaient désormais directement leurs draperies en Angleterre notamment à Manchester, mais également au Japon, en Chine et en France. Ils avaient aciquis une certaine aisance financière et lors des grandes fêtes, ils payaient aux enchères jusqu'à 100 livres sterling l'honneur de sortir le premier sépher de l'Ekhal.

 

Lorsque vint l'amour

18 ans ont passé. Le benjamin des SALEM, encore célibataire, a maintenant 31 ans. Sur un coup de tête, il décida de se remettre en question et de partir pour le Caire. Il pensait être prêt à accéder au négoce international. Ses futurs correspondants étaient tout trouvés. Il y avait des SALEM en Angleterre, en Chine, aux Indes et même en Irak. Il acheta les magasins et les dépôts nécessaires à sa nouvelle activité de la confection, au quartier du HEMZAOUI, limitrophe au HARET EL YAHOUD (la rue aux juifs). Ensuite, et seulement lorsque le succès fut venu, il alla trouver une marieuse et lui demanda de lui chercher une épouse. Les quatre premières entrevues furent négatives : la marieuse retourna ciel et terre et finit par lui présenter une cinquième jeune fille Tétouanaise de 20 ans aux yeux verts. Ce fut l'élue.

 

Lola Cohen - La fille aux yeux verts

Elle s'appelait Lola COHEN, elle était belle et avait de grands yeux verts. Son père, Nessim COHEN, avait quitté Tétouan ville touchée depuis longtemps par la crise, pour réaliser son rêve d'adolescent, celui de vivre à Jérusalem. Autour de lui, des années durant, il avait vu les jeunes partir à l'aventure pour le Vénézuela, le Brésil, l'Espagne et le Portugal.

Nessim COHEN s'était d'abord arrêté à ORAN où il comptait des relations, puis s'était embarqué pour Alexandrie et de là, avait pris le train pour le Caire. Pour gagner sa vie, il travailla d'une façon qu'il pensait provisoire dans un magasin de dinanderie du Khan Khalil. Très vite et ayant obtenu un intéressement sur le chiffre d'affaires, il fit engager deux ouvriers supplémentaires et augmenta la cadence de fabrication. De tempérament aventureux, il partait deux fois par an en Allemagne prospecter une clientèle dont il parlait à peine la langue. Il bénéficia de la vogue orientaliste de l'époque. Il avait le coup de crayon facile et personnalisait pour chacun de ses clients, des plateaux en cuivre ornés de maximes calligraphiées en lettres d'argent incrusté. Sur demande, il pouvait inclure des motifs pharaoniques, les pyramides, le sphinx et les berges du Nil plantées en palmiers. Entre deux voyages, il épousa une jeune fille originaire elle ausi de Tétouan et hispanophone comme lui.

Une fois marié, Nessim COHEN abandonna la dinanderie et les gretchen de rencontre pour s'installer comme traiteur. Il ouvrit deux hôtels cacher, l'un à HELOUAN, banlieue thermale du Caire, et l'autre à RAS EL BAR, station balnéaire située entre un bras du Nil et la mer. Son métier lui valut le sobriquet de Nessim COHEN el Tabakh (le cuisinier).

 

Fin ou recommencement

Les SALEM COHEN furent expulsés d'Egypte en 1956 en tant que nationaux français. Il fallut pour leurs enfants venus jeunes à Paris s'adapter à leur nouvelle situation, puis s'intégrer et réussir leurs études universitaires. Ce fut chose faite. Mais l'esprit d'aventure faisait partie de leur gènes dominants. Ces migrants perpétuels choisiront, une fois de plus, de vivre dispersés et éparpillés dans un hémisphère désormais trop étroit pour eux. Ils rayonnèrent à partir de la France pour s'établir à l'Ile de la Réunion, les U.S.A. et ISRAEL.

J'ai eu l'occasion de rencontrer les américains et les réunionais. Ils m'ont confié leur projet, souhaité par tous, de se retrouver pour Pâques à Jérusalem. Ils seront tous là, l'année prochaine, les Britanniques qui ne parlent plus l'arabe, ceux de Hong Kong aux yeux bridés, les Californiens devenus bijoutiers en gros, les Français, les Mauriciens et les Israéliens. Ils porteront, pour se différiencier, des badges mentionnant le pays d'origine et le nom des grands-pères respectifs.

Réunis autour du souvenir de l'odyssée d'un SALEM CAPANGI baghdadien, ils pourront reconstruire, restructurer un puzzle qui prendra vie, forme et consistance à chaque apport d'un moellon de mémoire. Seulement alors, l'arbre de vie familial aux racines profondément plongées dans le magma des siècles, refleurira de tous ses bourgeons vigoureux. Et l'ancêtre CAPANGI, toujours ausi anonyme, l'homme sans visage et sans prénom, leur seul lien avec l'Espagne de l'Inquisition, le réunificateur de ces dispersés, rira de joie dans sa barbe blanche de patriarche.

 

 

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