Dans cet article, après avoir analysé la Déclaration
conciliaire, afin d'en souligner le caractère fondateur pour le
dialogue entre Église et judaïsme, je donnerai de larges extraits,
sans commentaires, du document épiscopal français. Puis j'évoquerai
les obstacles et les résistances au dialogue. Enfin je terminerai
ce tour d'horizon par une brève évaluation des perspectives
et des impasses de cette nouvelle donne dans les relations entre chrétiens
et juifs.
Si l'on ajoute à cela le rappel, toujours emprunté à l'apôtre Paul (cf. Romains 9, 4-5), que c'est aux juifs qu'"appartiennent l'adoption filiale, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses qui ont été faites aux Patriarches", et l'affirmation très ferme que "ce qui a été commis durant la Passion [du Christ] ne peut être imputé indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps", on doit reconnaître que, comparées à l'attitude ecclésiale séculaire hostile aux juifs, ces affirmations font figure de révolution copernicienne.
Au plan relationnel, enfin, c'est sans ambiguïté que l'Église invite ses fidèles à un changement radical d'attitude envers les juifs. En témoignent les phrases suivantes : "Que tous aient donc soin, dans la catéchèse et la prédication de la parole de Dieu, de ne rien enseigner qui ne soit conforme à la vérité de l'Évangile et à l'esprit du Christ". Ou encore: "l'Église […] déplore [une version antérieure disait "condamne"] la haine, les persécutions et toutes les manifestations d'antisémitisme, quels que soient leur époque et leurs auteurs, qui ont été exercées contre les juifs." Enfin – et c'est le texte le plus concret : "Du fait d'un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux juifs, le Concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l'estime mutuelles, qui naîtront surtout d'études bibliques et théologiques, ainsi que de dialogues fraternels."
Autre sujet de déception, et même d'inquiétude – au moins pour les chrétiens les plus engagés dans le dialogue entre l'Église et les juifs : l'utilisation de la formule "nouveau peuple de Dieu" pour désigner les chrétiens. Il va de soi qu'elle ne figure pas dans l'Ancien Testament, mais il faut rappeler qu'elle ne se trouve pas davantage dans le Nouveau. C'est là un confirmatur, aussi explicite que regrettable, de la théorie triomphaliste de la "substitution", selon laquelle l'Église a "supplanté" le peuple juif incrédule (entendez : parce qu'il n'a pas voulu reconnaître la messianité de Jésus). Convenons que c'est un préalable assez malheureux, s'agissant d'échanges religieux, que celui qui pose comme a priori la disqualification religieuse de la partie avec laquelle on prétend entrer en dialogue.
Ces critiques ne doivent toutefois pas faire oublier le progrès
immense que représente cette Déclaration par rapport à
la situation antérieure. Une seule observation permettra d'apprécier
le chemin parcouru. On sait peut-être que, lorsqu'ils promulguent
des documents destinés à toute la chrétienté,
les papes et les Conciles ont coutume de rechercher et de citer les textes
de leurs prédécesseurs, qui vont dans le sens de ce qu'ils
se proposent d'enseigner dans leurs nouveaux documents, ceci afin d'illustrer
la continuité de la doctrine et de la tradition ecclésiales.
Or, contrairement au passage consacré par le Concile à la
religion musulmane – qui, lui, peut invoquer un texte du pape Grégoire
VII (1015-1085), contenant un passage favorable à la foi monothéiste
des musulmans –, dans la Déclaration sur les juifs, on ne trouve
aucune référence à quelque précédent
positif que ce soit, chez les Pères, les écrivains ecclésiastiques
ou les papes. Et pour cause : il n'existe pas de tradition littéraire
ou liturgique chrétienne comportant des expressions d'estime pour
les juifs, alors que foisonnent les textes apologétiques et hostiles.
L'existence actuelle du peuple juif, sa condition souvent précaire
au long de son histoire, son espérance, les épreuves tragiques
qu'il a connues dans le passé et surtout dans les temps modernes,
et son rassemblement partiel sur la terre de la Bible constituent de plus
en plus, pour les chrétiens, une donnée qui peut les faire
accéder à une meilleure compréhension de leur foi
et éclairer leur vie. La permanence de ce peuple à travers
le temps, sa survie aux civilisations, sa présence, comme un partenaire
rigoureux et exigeant, en face du christianisme, sont un fait de première
importance, que nous ne pouvons traiter ni par l'ignorance, ni par le mépris.
L'Église… perçoit, dans l'existence séculaire et ininterrompue de ce peuple, un signe qu'elle voudrait comprendre en toute vérité… Le Judaïsme doit être regardé par les chrétiens comme une réalité, non seulement sociale et historique, mais surtout religieuse; non pas comme la relique d'un passé vénérable, mais comme une réalité vivante à travers le temps. Les signes principaux de cette vitalité du peuple juif sont : le témoignage de sa fidélité collective au Dieu unique, sa ferveur à scruter les Écritures pour découvrir, à la lumière de la Révélation, le sens de la vie humaine, sa recherche d'identité au milieu des autres hommes, son effort constant de rassemblement en une communauté réunifiée. Ces signes nous posent, à nous chrétiens, une question qui touche le cœur de notre foi : quelle est la mission propre du peuple juif dans le plan de Dieu? Quelle attente l'anime, et en quoi cette attente diffère-t-elle ou se rapproche-t-elle de la nôtre?
Il est urgent que les chrétiens cessent définitivement de se représenter le juif selon des clichés, qu'une agressivité séculaire avait forgés; éliminons à tout jamais et combattons avec courage, en chaque circonstance, les représentations caricaturales et indignes d'un homme honnête, à plus forte raison d'un chrétien; par exemple, celle du juif qu'on déclare ‘pas comme les autres', en y mettant une nuance de mépris et d'aversion; celle du juif ‘usurier, ambitieux, conspirateur'; ou celle, plus redoutable encore par ses conséquences, du juif ‘déicide'. Ces qualifications infamantes, qui ont, hélas, encore cours de nos jours, de façon directe ou larvée, nous les dénonçons et les condamnons avec insistance. L'antisémitisme est un héritage du monde païen, mais il s'est encore renforcé, en climat chrétien, par des arguments pseudo-théologiques. Le juif mérite notre attention et notre estime, souvent notre admiration, parfois, certes, notre critique amicale et fraternelle, mais toujours notre amour. C'est peut-être ce qui lui a le plus manqué et ce en quoi la conscience chrétienne a été le plus coupable.
C'est une erreur théologique, historique et juridique de tenir le peuple juif pour indistinctement coupable de la passion et de la mort de Jésus-Christ… Contrairement à ce qu'une exégèse, très ancienne mais contestable, a soutenu, on ne saurait déduire du Nouveau Testament que le peuple juif a été dépouillé de son élection. L'ensemble de l'Écriture nous incite au contraire à reconnaître, dans le souci de fidélité du peuple juif à la Loi et à l'Alliance, le signe de la fidélité de Dieu à son peuple. Il est faux d'opposer judaïsme et christianisme comme religion de crainte et religion d'amour. L'article fondamental de la foi juive, le Shema Israel, commence par : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu" et se poursuit par le commandement de l'amour du prochain (Lévitique 19, 18).
Contrairement à des réflexes bien établis, il faut affirmer que la doctrine des pharisiens n'est pas l'opposé du christianisme. Les pharisiens ont cherché à ce que la Loi devienne vie pour chaque juif, en interprétant ses prescriptions, de façon à les adapter aux différentes circonstances de la vie. Les recherches contemporaines ont bien mis en évidence que les pharisiens n'étaient nullement étrangers au sens intérieur de la Loi, non plus que les maîtres du Talmud. Ce ne sont pas ces dispositions que Jésus met en cause quand il dénonce l'attitude de certains d'entre eux, ou le formalisme de leur enseignement.
Les chrétiens… doivent acquérir une connaissance vraie et vivante de la tradition juive. Une catéchèse chrétienne véritable doit affirmer la valeur actuelle de la Bible toute entière. La première Alliance, en effet, n'a pas été rendue caduque par la nouvelle. Elle en est la racine et la source, le fondement et la promesse.
On s'efforcera de présenter la vocation particulière de ce peuple comme la ‘sanctification du nom'. C'est là une des dimensions essentielles de la prière synagogale par laquelle le peuple juif, investi d'une mission sacerdotale (Exode 19, 6), offre toute l'action humaine à Dieu et lui en rend gloire. Cette vocation fait, de la vie et de la prière du juif, une bénédiction pour toutes les nations de la terre.
C'est sous estimer les préceptes du judaïsme que de n'y voir que des pratiques contraignantes. Ses rites sont des gestes qui rompent la quotidienneté de l'existence et rappellent à ceux qui les observent la seigneurie de Dieu. Les juifs fidèles reçoivent comme un don de Dieu le Sabbat et les rites qui ont pour but de sanctifier l'agir humain. Au-delà de leur littéralité, ceux-ci sont, pour le juif, lumière et joie sur le chemin de la vie (Psaume 119). Ils sont une manière de ‘bâtir le temps' et de rendre grâce pour la création toute entière. C'est, en effet, toute l'existence qui doit être référée à Dieu…
La dispersion du peuple juif doit être comprise à la lumière de sa propre histoire. Si la tradition juive considère les épreuves et l'exil du peuple comme un châtiment pour ses infidélités (Jérémie 13, 17; 20, 21-23), il n'en reste pas moins que, depuis la lettre adressée par Jérémie aux exilés de Babylone (Jérémie 29, 1-23), la vie du peuple juif dans la dispersion a eu aussi un sens positif; à travers les épreuves, le peuple juif est appelé à ‘sanctifier le nom' au milieu des nations.
Les chrétiens doivent sans cesse combattre la tentation antijuive et manichéenne, qui consiste à regarder le peuple juif comme maudit, sous le prétexte qu'il a été obstinément persécuté. Au contraire, suivant le témoignage même de l'Écriture (Isaïe 53, 2-4), subir persécution est souvent effet et rappel de la condition prophétique.
Il est actuellement plus que jamais difficile de porter un jugement théologique serein sur le mouvement de retour du peuple juif sur ‘sa' terre. En face de celui-ci, nous ne pouvons tout d'abord oublier, en tant que chrétiens, le don fait jadis par Dieu au peuple d'Israèl d'une terre sur laquelle il a été appelé à se réunir (cf. Genèse 12, 7; 26, 3-4; Isaïe 43, 5-7; Jérémie 16, 15; Sophonie 3, 20)… C'est une question essentielle, devant laquelle se trouvent placés les chrétiens comme les juifs, de savoir si le rassemblement des dispersés du peuple juif, qui s'est opéré sous la contrainte des persécutions et par le jeu des forces politiques, sera finalement ou non, malgré tant de drames, une des voies de la justice de Dieu pour le peuple juif et, en même temps que pour lui, pour tous les peuples de la terre. Comment les chrétiens resteraient-ils indifférents à ce qui se décide actuellement sur cette terre?
On pourrait multiplier les citations de ce beau texte qui, dans l'ensemble – fait unique dans l'histoire des documents issus par la hiérarchie catholique – présente les juifs tels qu'ils se voient eux-mêmes et non plus comme un repoussoir religieux ou un objet d'évangélisation. Il reste que la réflexion s'achève, comme c'était inévitable, sur le constat de l'abîme infranchissable qui sépare toujours les deux confessions de foi : la croyance chrétienne en la messianité, la résurrection et la divinité de Jésus, que le judaïsme conteste radicalement :
Israèl et l'Église ne sont pas des institutions complémentaires. La permanence, comme en vis-à-vis, d'Israèl et de l'Église, est le signe de l'inachèvement du dessein de Dieu. Le peuple juif et le peuple chrétien sont ainsi dans une situation de contestation réciproque ou, comme dit saint Paul, de "jalousie" en vue de l'unité (Épître aux Romains 11, 14; cf. Deutéronome 32, 21).
Quant aux chrétiens de la deuxième catégorie, pour qui le juif n'est que "biblique" et qui ignorent superbement la fécondité spirituelle des écrits des anciens rabbins, contenus dans la Mishnah, le Talmud et leurs commentaires médiévaux et ultérieurs, patrimoine qui a nourri et maintenu vivantes la foi, l'espérance et l'identité juives, je les soupçonne de nourrir des illusions aussi vaines que dangereuses. Le juif qu'ils prétendent "aimer" ne serait-il pas plus "aimable", à leurs yeux, s'il "épousait" leur foi chrétienne? N'irait-on pas jusqu'à le laisser pratiquer tout ce qui est compatible avec cette dernière, pour peu qu'il confessât la messianité et la divinité du Christ, acceptât le baptême et se pliât à un minimum d'obligations chrétiennes?… Ne rions pas de ces lubies : elles sont porteuses d'un danger potentiel tout aussi mortel que l'apologétique agressive de jadis. On le sait, en effet, les amours déçues mènent parfois au crime passionnel. Personnellement je me méfie de ces "amoureux confessionnels". L'échec de leurs entreprises peut les amener à haïr, voire à détruire l'objet de leur convoitise religieuse, si ce dernier se refuse à eux.
S'agissant des résistances chrétiennes, il est à peine besoin de souligner qu'elles sont majoritairement d'ordre doctrinal. Depuis le Concile, elles ont donné lieu à des ouvrages et des articles, en nombre relativement limité, mais à l'impact redoutable, surtout du fait qu'ils sont principalement l'œuvre de spécialistes, dont certains appartiennent même à des instances ecclésiales. Ce n'est pas le lieu de traiter ici en détail de la nature de leurs arguments. Je l'ai fait ailleurs. Je dirai seulement qu'ils constituent parfois une fin de non recevoir (en termes techniques, on peut parler de "non-réception") du "nouveau regard" que l'Église a décidé de porter sur le peuple juif. Ce refus est généralement étayé, de manière serrée, par des arguments exégétiques subtils, servis par une rhétorique prolixe et souvent outrageusement subjective qui masque mal un a priori théologique, dont les motivations secrètes – voire inconscientes – semblent avoir leurs racines dans une apologétique antéconciliaire.
Il existe également une opposition non savante et, partant, plus populaire. Elle se manifeste surtout dans les milieux intégristes et aux marges de l'Église, mais on la rencontre aussi chez ceux qu'on appelle "chrétiens progressistes". Chez les premiers, la motivation – souvent simpliste – est surtout confessionnelle : les juifs doivent se repentir d'avoir "assassiné le Christ", croire en lui et recevoir le baptême. "C'est dans les Écritures", affirment-ils sans complexe, en se gardant bien de préciser où. Chez les chrétiens progressistes, la motivation est majoritairement politique. À l'instar des ennemis de l'État d'Israèl, ils font souvent un amalgame instinctif entre sionisme et judaïsme, ce qui les rend congénitalement indifférents, si ce n'est hostiles à tout dialogue avec les juifs.
À cette analyse sommaire manquent cruellement les résultats d'une enquête socio-religieuse de terrain, qui reste à faire. Seule une telle entreprise permettrait d'obtenir une image générale fiable de l'opinion chrétienne en ce domaine.
Il me reste à parler de l'opposition juive. Moins connue, elle ne procède pas, comme on le croit généralement, du refus juif de la foi chrétienne, mais des directives formelles et contraignantes édictées par les hauts responsables de l'orthodoxie juive, et que je résume ici sommairement. D'accord pour un dialogue entre les deux religions, mais uniquement sur le plan relationnel et concernant les grands problèmes qui se posent à l'humanité, en matières sociale, politique, morale, etc. Par contre, aucune relation, aucun dialogue en matière religieuse. Cette attitude ne procède ni du fanatisme, ni de l'obscurantisme. Elle est conforme à la tradition juive qui interdit toute discussion avec les idolâtres et les hérétiques. Pour autant, elle ne fait pas l'unanimité des rabbins, surtout de ceux qui n'appartiennent pas au mouvement orthodoxe juif. Il faut reconnaître honnêtement que cette halakhah handicape sérieusement le dialogue, au moins selon la perception qu'ont, de ce dernier, les plus chauds partisans chrétiens des relations avec le peuple juif. Toutefois, elle ne manque pas de cohérence. Pour le judaïsme, il n'y a rien à discuter avec les chrétiens, sur le plan religieux. Les principaux articles de la foi juive, et spécialement l'unicité de Dieu et la proscription radicale de l'idolâtrie, excluent, ipso facto, toute possibilité de dialogue avec une religion perçue comme prônant l'adoration d'un homme-Dieu, de surcroît qualifié de "Messie d'Israèl". Rappelons, à ce propos, que, depuis des siècles, les docteurs juifs objectent aux chrétiens que si le Messie était vraiment venu, la corruption et les malheurs dont témoigne l'histoire de l'humanité, auraient depuis longtemps disparu et que la paix régnerait sur la terre. C'est pour eux la preuve flagrante que Jésus n'est pas le Messie, malgré les affirmations chrétiennes selon lesquelles il est ressuscité et a inauguré le Royaume de Dieu, censé résider mystérieusement dans l'Église, jusqu'à ce qu'il se manifeste en gloire, "à la fin du monde". Selon le judaïsme, en effet, le Messie sera un homme de la lignée de David, que révélera le prophète Élie, dont le retour (cf. Malachie 3, 23, Matthieu 17, 11) précédera l'avènement des "Temps messianiques". Ce n'est qu'à l'issue de cette longue période – que l'apocalyptique judéo-chrétienne chiffre symboliquement à "mille ans" (cf. Apocalypse 20, 2-6, et 2e Épître de Pierre 3, 8) –, que l'univers sera renouvelé et qu'adviendra le "monde à venir" (cf. TB Shabbat 63 a, et Rambam, Introduction au chapitre Heleq).
Pour les artisans du dialogue, les juifs sont bien un peuple à part entière et même un "Peuple de Dieu". Mais un flou théologique règne encore sur la spécificité et le rôle respectif des "deux Peuples" dans l'histoire du Salut. On eût aimé lire, dans les documents issus depuis le Concile, des développements mettant davantage l'accent sur le passage "oecuménique" d'Éphésiens 2, 14-16, cité dans Nostra Aetate, § 4, que sur la doctrine d'une "unique voie de salut en Jésus-Christ". Il n'en reste pas moins que, tels qu'il sont, et surtout si on les compare au vide théologique antérieur concernant ce "mystère" (cf. Romains 11, 28), ces textes, s'ils sont suivis d'effet, pourraient induire une véritable conversion des mentalités chrétiennes, outre qu'ils constituent déjà des pierres de fondation solides, en vue de l'édification d'une véritable théologie chrétienne du judaïsme, qui devrait amener le christianisme à redécouvrir la fécondité des racines juives qui portent les branches chrétiennes (cf. Romains 11, 18), et l'inviter à se poser au moins la question du rôle spécifique de la foi juive (encore considéré par trop de chrétiens comme sans objet depuis l'avènement du Christ) dans le "dessein du salut de Dieu".
Reste que les plus sceptiques d'entre nous ne démordront sans doute pas de leur conviction qu'il ne s'agit là de rien d'autre que d'une nouvelle mouture de l'entreprise séculaire de conversion des juifs à la foi chrétienne. Pour ma part, je n'en crois rien. Il me semble, au contraire, que cette méditation ecclésiale de la foi et de l'histoire de notre peuple, fondée sur une meilleure connaissance de notre foi, de nos traditions et de nos sources, et tenant compte de la manière dont nous croyons devoir être fidèles à ces dernières, ne peut avoir que des retombées positives sur la manière dont sera ressentie l'existence juive par plus d'un milliard de chrétiens, à l'aube du troisième millénaire. Ainsi, la haine dont notre peuple a été victime, et qui a atteint son point culminant dans la Shoah, ne pourra plus désormais se prévaloir de justifications chrétiennes, comme ce fut le cas, au long des siècles.
Un tel dialogue me semble être dans le droit fil du message de Jules Isaac – l'un des pionniers les plus ardents de la lutte contre l'antijudaïsme chrétien, qui, de son vivant, n'eût même pas osé rêver de ce dont nous sommes témoins aujourd'hui –, lorsqu'il écrivait : "Seul l'enseignement peut refaire ce que l'enseignement a défait". Et c'est bien ce qu'ont entrepris des hommes d'Église, touchés par la grâce du mystère du "Peuple-Serviteur" (cf. Isaïe 41, 8), "méprisé des hommes" (cf. Isaïe 53, 3), mais "choisi par Dieu et non pas rejeté" (cf. Isaïe, 41, 9 = Romains, 11, 1-2), en initiant "l'enseignement de l'estime" pour le peuple juif et en y revenant inlassablement, au fil des documents d'application, dont la sincérité et la détermination sont impressionnantes.
C'est pourquoi, conformément à l'adage juif : mah she-tov
la-yehoudim (ce qui est bon pour les juifs), j'estime, pour ma part, qu'il
est de l'intérêt de notre peuple d'entrer résolument
et sans complexe dans ce dialogue avec les instances ecclésiales,
sans rien renier de notre foi ni de nos coutumes, quitte à exprimer,
le moment venu et en fonction des circonstances, la manière dont
nous concevons nous-mêmes ces relations d'un nouveau genre.