Quand, dans les années 30, le Dr. M.
A. Halévy s'affirmait, les Juifs s'illustraient déjà
dans des domaines aussi divers que de la philologie, la philosophie, la
littérature et critique littéraire, jusqu'à la médecine
et les sciences exactes, mais une lacune subsistait dans l'enseignement
de l'histoire. Ceci mérite quelques précisions. On le sait,
dans la période d'avant guerre les juifs n'avaient ni accès
aux fonctions publiques, ni aux chaires universitaires (sauf éventuellement
en passant par la conversion religieuse), mais cela n'a pas empêché
nos intellectuels d'écrire. Pour le Dr. Halévy une difficulté
s'ajouta aux autres: celle d'être Rabbin. A cause des fameuses clauses
numerus clausus
ou numerus nullus, beaucoup d'intellectuels juifs décidèrent
d'étudier à l'étranger. Parmi ceux-ci se trouvait
également Halévy, qui fit des études de spécialisation
en France, où il obtint son diplôme de rabbin ainsi que le
doctorat ès lettres.
Revenu dans le pays, il eut la chance de devenir un très proche collaborateur du Grand Rabbin de Roumanie de l'époque, le dr. I. Niemirower, à Jassy, puis à Bucarest. Ensemble ils élevèrent la vie culturelle et spirituelle du judaïsme à un niveau jamais connu précédemment dans notre pays, et, plus encore, en rassemblant le judaïsme roumain européen et international. Le Dr. M.A. Halévy a publié de nombreux travaux sur la recherche de notre passé, plus particulièrement en Moldavie et en Munténie, critiquant, d'un côté, le dilettantisme, et, d'un autre côté, le fait que les historiens du pays ignoraient les sources juives. Nous rappelons, également, quelques monographies d'exception consacrées à des synagogues ( Sinagoga Mare, Unirea Sfânt, Templul Coral ).
Notre historien a été également un remarquable fondateur d'institutions et de publications juives de haut niveau. Ainsi, il créa avec le Grand Rabbin Dr. Niemirower, la Société d'Études judaïques et, plus spécialement, l'Institut d'Histoire judéo-roumaine. Si cette trop courte période d'activités libres juives a énormément apporté à notre communauté, nous pouvons aisément imaginé la prospérité culturelle et scientifique qu'aurait connu "le tribu" judéo-roumain s'il se serait développé en paix. Il faut souligné l'amour et l'abnégation dont a fait preuve notre historien en organisant une archive unique dans l'Europe de l'Est, trésor qui, malheureusement est perdu, proie à la barbarie des uns et à la négligence des autres. En ce qui concerne les périodiques, signalons la revue d'études "Sinai" qui reste une référence, comparable aux meilleures du genre en Europe de ce temps (premières parutions à Jassy, 1926-1927; puis à Bucarest, 1936-1939). Cette revue bénéficia d'appréciations et de collaborations internatioales. Le même infatigable "homme-institution" a également publié, en d'exceptionnelles conditions graphiques Buletinul bibliotecii muzeului si arhivei istorice a Templului Coral (1936-1939) contenant des documents inédits. Il est utile de rappeler aussi les cours tenus par le Dr. Halévy dans une Université Libre en 1931 au Foyer d'Étudiants Schuller dans la Capitale, sur le thème: "Histoire des Juifs de l'Europe de l'Est". On connaît moins les travaux de l'historien-rabbin publiés en France, (non traduits en roumain), exégèses rabbiniques de référence. Orientaliste réputé, présent lors de nombreux congrès internationaux, Dr. M.A. Halévy a apporté des contributions intéressantes dans plusieurs domaines qui sont en interface avec l'histoire et le judaïsme: la numismatique, l'histoire du judaïsme, etc.
La guerre, l'exil, la disgrâce ont marginalisé, à tort et de manière dommageable, une personnalité remarquable de la galerie des Grands. Son oeuvre, réunie, pourrait mieux nous éclairer, sur l'ampleur, la profondeur et l'entièreté de sa valeur.
Je profite de cette occasion, d'autant plus que je
sais qu'actuellement nous avons une ouverture telle que notre génération
n'a jamais connue, pour attirer l'attention que nous ne pouvons pas récupérer
et réintégrer notre passé, en ignorant l'oeuvre et,
tout d'abord, le nom de ce remarquable rabbin-savant et homme de culture.
C'est pour cela, qu'il me soit permis de suggérer que le Centre
d'Étude d'Histoire des Juifs de notre Fédération,
qui fêtera cette automne deux décennies d'existence, reçoit
le nom de son premier architecte: le Grand Rabbin Dr. M.A. Halévy.
Ainsi il sera honoré et nous serons honorés.