C'est avec étonnement, et il me semble avec une certaine appréhension, que nous apprenons que le professeur américain G.Richard Seed, s'apprête à ouvrir des cliniques pour réaliser des clonages humains. Face à cette nouvelle, issue du développement récent de la technologie et des sciences, il me semble important de rappeler l'une des données de base du judaïsme sur ce thème et qui, je le crois, est partagée par toutes les grandes religions monothéistes.
En effet, bien qu'il soit évident que la tradition juive ne parle ni n'envisage cette situation en terme concret - ni les sciences ni l'imagination ne permettaient alors de penser qu'une telle situation soit envisageable - une certaine sagesse rabbinique nous permet aujourd'hui de replacer les repères fondamentaux sur ce sujet, et de réfléchir sur les conséquences que la reproduction d'êtres humains identiques les uns aux autres entraînerait pour nos sociétés.
Dans la prière du "Chema", la prière la plus importante de notre liturgie, nous lisons la phrase suivante:" Ecoute Israël, l'Eternel est notre Dieu, l'Eternel est Un". Cette phrase n'est autre que la profession du Juif en un Dieu unique et l'expression la plus simple et la plus claire de l'idée de monothéisme, la notion d'un Dieu Un et immatériel. Cette déclaration du "Chema" est pourtant mise en parallèle par nos Sages avec un verset de la Tora, que nous trouvons dans le tout premier chapitre de la Genèse, dans l'histoire de la création. Au verset 27, nous apprenons que: "Dieu créa l'Homme à son image; c'est à l'image de Dieu qu' Il le créa". Et les rabbins posent la question du sens de cette affirmation. Comment comprendre en effet que Dieu crée l'Homme à son image, alors qu' Il n'a Lui-même pas d'image? A cette question, le Midrach, c'est-à-di la tradition orale juive, répond de la manière suivante: "Tout comme Dieu est unique, l'Homme créé à son image est, lui aussi, unique". L'unicité de Dieu se reflèteet se retrouve dans l'unicité de l'homme.
Le clonage humain vient modifier cette donnée de base du judaïsme et des religions monothéistes. Il cherche à mettre fin à l'unicité absolue de chaque individu. Alors, il ne s'agit pas, pour nous, de nous opposer au développement des sciences qui, dans leur grande majorité, profitent à l'ensemble des sociétés humaines, mais simplement de rappeler qu'il y a des débordements que l'on ne peut pas accepter, car ils touchent au plus profond de ce qui fonde notre humanité. Dans notre tradition juive, et dans la tradition judéo-chrétienne, être monothéiste c'est non seulement croire en un Dieu unique, mais c'est aussi croire en l'unicité absolue de chaque être humain.
De cette analogie s'en suit l'idée selon laquelle la création d'être humains identiques s'apparenterait à la pratique ancienne de l'idolâtrie. Pour comprendre la portée de cette comparaison, il faut se rappeler ce que représente l'idolâtrie dans la tradition juive, et surtout pourquoi la Tora, et plus tard les rabbins, ont cherché avec tant d'efforts à la combattre. Si l'idolâtrie est le crime capital du judaïsme, c'est avant tout parce qu'il mène à la débauche et qu'il ouvre les portes à tous les excès. L'idolâtrie, ce n'est pas simplement et naïvement l'homme qui se prosterne devant un arbre ou une pierre, mais c'est aussi, beaucoup plus sérieusement, ce qui mène à la pratique des sacrifices humains, à l'anarchie généralisée et à la débauche la plus totale. Ainsi, pour le judaïsme, si l'idolâ rie est un crime, c'est avant tout parce qu'elle engendre nécessairement des débordements imprévisibles et incontrôlables, et c'est à ce titre qu'elle doit être combattue. Il semble donc que ce soit principalement dans cette perspective que la comparaison entre le clonage humain et l'idolâtrie soit intéressante et instructive. En effet, tout comme l'idolâtrie engendre les débordements incontrôlés, le clonage humain risque, lui aussi, d'avoir des conséquences que nul aujourd'hui ne peut prévoir. Car il ne faut pas s'y tromper, les développements récents dans ce domaine particulier de la génétique ne se limitent pas à la pratique innocente de quelques manipulations dans un laboratoire et dans des éprouvettes. Non, le danger réel du clonage humain réside, lui aussi, dans les conséquences et dans les débordements que cette nouvelle possibilité cientifique offre à nos sociétés, et que nous ne somme pas pour le moment à même de gérer. C'est généralement lorsque les évolutions scientifiques prennent de vitesse la prise de conscience éthique d'une société, que les portes de tous les débordements s'ouvrent, et c'est à ce moment là qu'il convient d'être particulièrement prudent et attentif.
Comme l'enseignait l'un de mes professeurs au séminaire Rabbinique, "on ne peut pas faire semblant de ne pas savoir ce que l'on sait déjà". En appliquant ce principe à la question qui nous préoccupe aujourd'hui, il devient évident que la science et la communauté scientifique ne peuvent pas prétendre ignorer geler ce type de manipulation génétique. En d'autre terme, la science ne peut pas retourner en arrière, et se comporter comme si de rien n'était. Ce qui est fait est fait, et nous devons admettre comme une certitude que d'ici quelques années, le clonage humain sera un fait bien réel. Ainsi, la question véritable qui se pose, ce n'est pas de savoir si oui ou non le Judaïsme est favorable au clonage d'être humain, mais plutôt de savoir qu'elle sera notre attitude de juif devant ce fait accompli?
Personnellement, en tant que Juif, je ne crois pas que ça soit à la science de s'arrêter, mais plutôt à l'éthique de progresser et de se mettre au niveau de la science. C'est à la société de prendre conscience de sa responsabilité et d'apprendre à gérer une situation de ce type. Notre devoir de juif, c'est d'encourager le développement de cette éthique et de cette prise de conscience, mais il n'est pas de s'opposer aux progrès scientifiques.