Dès lors, les Juifs jouent un rôle déterminant dans cette ville qui constitue un véritable carrefour, aussi bien terrestre que maritime, et devient rapidement une métropole de premier plan.
L'économie de la ville repose essentiellement sur la fabrication et le commerce des tissus, secteur qui emploie la plupart des membres de la communauté juive. Nombre d'entre eux confectionnent en particulier des uniformes destinés à l'armée ottomane.
Entre 1537 et 1826, les Juifs de Salonique peuvent acquitter une partie de leurs impôts sous forme de pièces de tissus, en vertu d'un décret du sultan Soliman le Magnifique, connu depuis lors sous le nom d'"accord des vêtements du roi" ou "impôt drapier".
"Résultant d'immigrations successives, du fait de son dynamisme,
la communauté juive salonicienne occupait une place à part",
explique Jacob Barnaï.
Dotée d'institutions propres, elle jouissait d'une grande autonomie et d'un pouvoir économique unique dans l'Empire ottoman. Au XVIe siècle, la structure économique reposait sur le kahal, congrégation de fidèles regroupés selon leurs origines. Tel était d'ailleurs le système en vigueur dans toutes les communautés de l'Empire aux XVe et XVIe siècles, mais c'est à Salonique que cette organisation - avec ses conséquences politiques et sociales - connut son apogée. Au XVIe siècle, la ville comptait plus de trente congrégations.
(...) Chaque congrégation était régie par ses propres dirigeants et non par quelque institution centrale représentant l'ensemble de la communauté.
D'ailleurs, les autorités ottomanes l'entendaient bien ainsi : chaque congrégation était inscrite dans le registre des impôts en tant qu'entité autonome.
L'appartenance de chaque membre à sa congrégation se manifestait dans deux domaines : l'inscription dans le registre des impôts et la fréquentation d'une synagogue. Le cadre religieux de chaque congrégation était plus rigide à Salonique que dans le reste de l'empire.
Un fidèle ne pouvait, en effet, fréquenter une autre congrégation, comme à Istanbul ou dans les autres communautés ottomanes. Chaque kahal possédait son tribunal et sa propre organisation.
L'absence d'autorité de tutelle et le cloisonnement allaient entraîner, au milieu du XVIe siècle, une crise structurelle et sociale profonde ; les frictions entre congrégations portant sur le paiement des impôts ou résultant de divergences dans le domaine économique ou social, ou de controverses entre rabbins à propos de quelque point halakhique, suscitaient d'interminables conflits. Une certaine anarchie régnait au sein de la communauté quant aux ordonnances (taqqanot) concernant le logement, l'éducation, la cacherout, etc... que chaque congrégation entendait fixer à sa façon, ce qui ne pouvait qu'entraver le bon fonctionnement de la communauté.
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, celle-ci se dota
d'un embryon de comité directeur, composé de rabbins et de
dignitaires communautaires qui se réunissaient afin de débattre,
de fixer des ordonnances et de trancher à la majorité des
voix les problèmes concernant les intérêts communs
de la communauté. Ce n'est qu'au début du XVIIe siècle
que naquirent des institutions représentatives centralisées
: un grand rabbinat et différents organismes communautaires.(1)
Juifs de Salonique...
Au XVIe siècle, la communauté juive de Salonique connaît
un rayonnement culturel extraordinaire - que l'on compare parfois avec
celui de Safed. On peut citer notamment les noms de Rabbi Joseph ben Solomon
Taitaçac, brillant talmudiste, et de Guedalia Yahia, fondateur d'une
académie littéraire de premier plan. Les écoles et
les yéchivot se multiplient. Un Talmud Tora est fondé en
1520 et poursuit ses activités jusqu'en 1943, suscitant une admiration
unanime : outre les études juives, on y enseigne le latin et l'arabe,
l'astronomie, les sciences naturelles ; les cours se font en hébreu
- avec lequel tous peuvent ainsi se familiariser La ville compte en outre
de nombreux ateliers d'imprimerie d'où sortent des rituels, des
livres de décisions rabbiniques et des sections du Talmud : il s'agit
en effet d'une production exclusivement religieuse.
La vie culturelle est soutenue et encouragée par de riches mécènes
juifs exerçant des activités particulièrement lucratives
dans le domaine du textile, mais aussi de la teinture, de la tannerie,
de la fabrication de produits médicinaux, du commerce des épices...
Jusqu'à la fin du XVIe siècle, les Juifs impulsent et dominent
l'économie salonicienne.
Le début du XVIIe siècle voit l'émergence de la concurrence d'Istanbul et de Smyrne et le développement d'un mouvement migratoire vers ces deux villes en pleine expansion - notamment parmi les Juifs de Salonique. La communauté, amoindrie, a les plus grandes difficultés à payer ses impôts, d'autant plus qu'une succession d'incendies et d'épidémies l'affaiblit davantage encore. La venue de Sabbataï Tsvi, son succès auprès des foules puis le désespoir de ceux qui ont suivi ce messie auto-proclamé et qui le voient se convertir à l'islam.... Autant d'événements qui achèvent de la déstabiliser
... en costume traditionnel
Au XVIIIe siècle, la misère est telle que la communauté doit se résoudre, à deux reprises, à vendre les ornements synagogaux. Certes, elle s'accroît numériquement avec l'arrivée de Juifs livournais, mais ces derniers, protégés par les consulats européens, sont exemptés du paiement de l'impôt et ne contribuent donc pas à soulager les difficultés financières. La vie culturelle périclite, les enfants doivent aller travailler au lieu de poursuivre leurs études. "Un manteau lourd et sombre couvrit les intelligences, emmaillota les esprits et la pensée ", écrit Joseph Néhama. "Il faut pourtant citer quelques noms qui font honneur à la communauté", rappelle cependant Jacob Barnaï : le kabbaliste et talmudiste Salomon Amarillo, Joseph Covo, Abraham Benveniste Gattegno, Joseph Abraham Molho, Raphaël Elazar Nahmias. Les ouvr es de quelques grands maîtres de la littérature religieuse furent imprimés à Salonique, notamment la deuxième édition du Meam Loez de Jacob Kuli en 1798. En dépit du marasme, et en particulier grâce à Bessalel Halévy, Salonique redevint un centre important de l'imprimerie, mais les presses ne livrèrent plus que des ouvrages sans grand intérêt."
Marchand d'étoffes juif
Parallèlement, la vie culturelle connaît un véritable renouveau et les Juifs saloniciens sont parmi les premiers à s'ouvrir aux idées modernistes de la Haskala, la "philosophie juive des Lumières": les rabbins Judah Néhama et David Pipano, le talmudiste Baruch Cohen et le docteur Moses Allatini comptent parmi les plus brillants maskilim saloniciens. L'imprimerie refleurit, les journaux et les revues se multiplient. C'est à cette époque également que l'Alliance israélite universelle fonde à Salonique des écoles juives ouvertes sur le monde. La Salonique juive retrouve son statut de métropole culturelle on la surnomme volontiers, " la Jérusalem des Balkans ".
" A la fin du XIXe siècle, la population juive de Salonique atteignait près de 75 000 personnes et les voyageurs occidentaux qui s'y rendaient la dépeignaient comme une ville juive à part entière. (..) Les Juifs ottomans parlaient un espagnol archaïque, la langue du temps de l'exil. Avec les siècles et l' éloignement de l'Espagne, cette langue s'était appauvrie et, à partir du XVIIIe siècle, chargée de mots empruntés aux langues ambiantes, le turc et le grec. Elle était devenue le judéo-espagnol ou djudezmo. Le ladino était un espagnol biblique vieilli, écrit en lettres hébraïques, les caractères Rachi.
L'espagnol restait donc sous toutes ces formes la langue quotidienne des communautés saloniciennes. Pour les Saloniciens, quiconque ne parlait pas espagnol n'était pas juif. Quelques rudiments de grec et de turc permettaient les rapports avec les autochtones et les autorités. Les Juifs, étonnamment polyglottes, étaient souvent interprètes des consuls étrangers. La première langue étrangère était l'italien, rapidement suivie par le français avec l' établissement des écoles de l'Alliance.
Les options idéologiques se diversifient: il existe à
Salonique un mouvement ouvrier juif d'obédience socialiste, les
militants sionistes y sont actifs, d'autres se passionnent pour le modèle
de l'émancipation à la française et se trouveront
déchirés par l'Affaire Dreyfus...
En 1912, Salonique est annexée par la Grèce. Les Juifs sont alors au nombre de 90 000 et représentent plus du double de la population non juive de la ville. La Première Guerre mondiale engendre douleurs et misère. En 1917 un gigantesque incendie ravage la ville et en particulier les quartiers à forte composante juive - et nombreux sont ceux qui prennent la route de l'exil, vers l'Europe occidentale ou les Etats-Unis surtout. Leur nombre s'accroît après 1922, date à laquelle les autorités grecques commencent à promulguer des décrets antisémites parfois accompagnés de violences physiques. Après les émeutes de 1931, qui évoquent un véritable pogrome, sionistes et sympathisants partent pour la Palestine. En chacun d'entre eux, pourtant, subsiste la nostalgie de ce qui fut la plus grande métropole séfarade du monde.
Notes:
(1) La communauté juive de Salonique, 1430-1943 ", in Henry
Mechoulan (sous la dir. de), Les Juifs d'Espagne, histoire d'une diaspora,
Paris, Liana Levi, 1992, pp,397-408. Le texte publié doit beaucoup
à cet article.
Dossier fourni aimablement par l'Alliance Israélite Universelle.
On peut l'obtenir en s'adressant 45, rue la Bruyère F-75009 Paris
Une rue du quartier Juif de
Salonique