Dayyenu (suite et fin), par Annie SAMUELLI

 

On versa quelques gouttes de café/vin pendant l'énumération des dix plaies infligées aux Egyptiens, récitées

avec une satisfaction assoiffée de vengeance: "Sang, Grenouilles, Vermine, Mouches, Maladies du cheptel,

Furoncles, Grêle, Sauterelles, Obscurité et Mort du Premier-né."

 

Rachel chanta quelques uns des psaumes qui l'avaient menée en prison; avec Sarah, elle récita quelques vers

décrivant les faveurs divines accordées aux Israélites après l'Exode: la séparation des eaux de la Mer Rouge afin

qu'ils puissent semer leurs poursuivants , la manne du désert, etc. Chacun des vers se terminait par un

"Dayyenu": "nous nous en serions contentés" ou "cela nous aurait suffi". Par exemple: "S'IL ne nous avait pas

soutenus dans le désert, et NE nous avait pas donné la manne, nous nous en serions contentés - Dayyenu". C'était

donc cela la signification du "Dayyenu", le mot concluant la note reçue des Juives avant ce Jour de l'Expiation,

dix ans plus tôt!

 

Pour nous, il était porteur non seulement de notre gratitude pour être encore en vie et avoir la force et

l'acharnement d'observer la Pâque, même dans les griffes des Communistes Sans-Dieu, prêts à nous punir

cruellement pour cela, mais aussi des contributions des "Gentils" qui, en nous préservant des oreilles ennemies,

nous permettaient de tenir notre Seder tranquillement.

 

Une chope de café/vin avait été mise de côté pour l'hôte invisible, le prophète Elie. Selon la légende, nous dit

Rachel, "Elie était allé au Paradis dans un chariot ardent, et en était revenu sur terre, éternel voyageur, afin de

rejoindre son peuple où qu'il fût. On s'atttend à ce qu'il nous apporte pour la Pâque le message de libération. La

porte de notre maison, ouverte à l'affamé et au sans-toit, est la même qui invite le héraut de la liberté à entrer

dans nos coeurs."

- C'est très bien, grogna Sarah. Mais la porte est verrouillée du dehors et si elle s'ouvre, la gardienne nous

réprimandera pour nous être étendues sur nos lits et nous mettra pour au secret pour sept jours".

- Pourquoi être pessimiste, en cette nuit de toutes les nuits? lui rétorqua Rachel. Lorsque le moment sera venu, la

porte devra bien s'ouvrir, pour que le Directeur nous annonce notre libération. C'est peut-être pour cette nuit!

- Que devons-nous faire de la demi-tranche de Matzot qui est sous notre coussin, Rachel? lui demandai-je

respectueusement.

- Ca, c'est l'Afikoman, pour notre dessert.

- Quel mot étrange! Est-ce de l'hébreu?

- Non, je crois que c'est du grec. Il veut dire dessert, ou distraction, je n'en sais pas trop. De toute façon, je

m'excuse pour les erreurs rituelles qui ont pu se produire. Ce n'est pas facile de célébrer un Seder sans avoir ce

qu'il faut sous la main. A la maison, nous avions chacune un livre, "Haggadah shel Pessah", où nous lisions

l'histoire de la Pâque, avec questions et réponses. Il est probable que j'ai mal interprété quelques uns des

symboles!

- Qu'est-ce que cela peut faire? C'est l'esprit qui compte. Et nous te sommes très reconnaissantes de tous tes

efforts et d'avoir si bien arrangé tout cela. Après tout, l'histoire de la libération de notre peuple, jadis une horde

d'esclaves devenus des hommes libres, revêt toute sa signification lorsqu'elle est célébrée par quatre Juives en

captivité!

- Oui, répondit Rachel doucement. Et nous avons respecté les Commandements. En agissant ainsi, bien

qu'éparpillées à travers le monde - et même dans notre prison - la fière observance de nos traditions constitue

notre unité, tout comme celle de chaque nation dans ses frontières.

- Est-ce la fin du Seder? demanda ma soeur.

- Pas tout à fait. La fin du Seder se célèbre par des distraction plaisantes; les enfants récitent la Had Gadya, une

sorte de comptine similaire à "Frère Jacques". Mais comme il n'y a pas d'enfants ici, il faudra s'en passer.

- Il y a encore du temps avant le réveil, fit remarquer ma soeur ..Puis-je vous raconter une histoire, assez

appropriée à cette occasion?

Il s'agit de Léa, une Juive dont vous avez peut-être entendu parler, qui est racontée par Esther, une amie

impliquée dans le même procès, ainsi que par Pia, qui partageait sa cellule durant l'année d'instruction. Durant la

Seconde guerre mondiale, Léa, 12 ans, fut déportée avec toute sa famille. Sa mère mourut pendant la longue

marche vers le camp de concentration. Sentant sa fin proche, elle se serra contre sa petite fille et lui susurra:

"Ma petite, l'horrible calamité qui s'est abattue sur nous et sur notre peuple est une damnation divine. Le

Deuteronome dit que si le peuple d'Israel n'observait pas les Commandements de Dieu, il sera damné. Nous

payons maintenant pour les péchés que nous avons commis en les ignorant. Pour nous racheter, je te conjure d'en

prendre l'engagement devant moi, ta mère mourante: si Dieu t'épargne, jure-moi que tu mènera ta vie en accord

avec Sa volonté, comme cela est dit dans les Livres de Moïse. Alors seulement Dieu aura de la compassion pour

toi et pour ton peuple, et te ram'e8nera sur la terre de tes ancêtres!

 

Soeur Elisabeth, prieure allemande très éduquée, ferma ses yeux à moitié: "Si tu reviens au Seigneur, ton Dieu,

avec tes enfants, et obéis à ses injonctions de tout ton coeur et avec tout ton esprit, alors le Seigneur, ton Dieu,

restaurera vos biens en ayant pitié de vous et en vous rassemblant à nouveau , depuis les peuples où il vous avait

dispersés...Le Seigneur, ton Dieu, vous ramènera sur la terre que possédaient vos ancêtres, afin que vous puisiez

la reprendre et y prospérer.

 

Léa fut la seule de sa famille à rentrer chez elle, à la fin de la guerre. Dans le train, elle rencontra Jonathan, un

cousin éloigné et à peine plus âgé. Unis par leurs griefs communs, ils tombèrent amoureux l'un de l'autre et se

marièrent dans l'année. Léa avait exigé que le voeu prononcé devant sa mère mourante soit respecté, et que son

mariage soit guidé par les Livres de Moïse. Jonathan n'était pas enthousiaste, soulignant les obstacles qui les

attendaient, mais céda finalement. Ils étudièrent ensemble les règles considérées périmées et superflues de nos

jours, mais qui devaient former les bases de leur mariage et de leur foyer.

 

Esther nous disait que Léa, après s'être remise de ses souffrances dans le camp de concentration, était devenue

très belle, son principal atout étant ses épais cheveux auburn descendant jusqu'à sa taille. Après le mariage, au

grand dam de Jonathan, Léa obligea Esther à les lui couper et à lui raser la tête. Trop pauvre pour acquérir une

perruque comme celle que portait l'épouse du rabbin, elle se confectionna elle-même une coiffe qu'elle ne quittait

jamais. Et chaque fois que ses cheveux repoussaient, Léa les rasait avec fermeté. Elle était devenue

complètement différente, avec sa calvitie.

- Est-ce qu'elle rasait ses cheveux en prison? demanda Sarah.

- Non. Pia nous a dit que les cheveux de Léa se transformaient en boucles rousses qui lui donnaient l'aspect d'une

Madonne italienne. Elle les cachait sous un foulard, et lorsqu'elle obtenait les ciseaux, une fois par mois, elle les

coupait au plus près. Mais lorsque les gardes s'en aperçurent, elle se fit mal noter et Pia fut chargée de l'empêcher

de le faire, désormais. Les autorités de la prison ne voulaient pas se voir accuser d'un traitement équivalent à une

punition!

Léa était une bonné épouse, quoiqu'ignorante. Elle avait mis un bébé au monde chaque année, le dernier étant

une fille.

- Elle devait être vraiment innocente! A l'âge des contraceptifs, se laisser encombrer d'une si grande famille,

alors qu'ils étaient si pauvres? commmenta Alice-la-sophistiquée, qui avouait jusqu'à dix-sept avortements.

- C'est contraire à la loi de Moïse, bien entendu!

 

Vu l'impossibilité de récupérer leurs biens familiaux, ils habitaient un petit deux-pièces-cuisine, dans une petite

ville, presqu'un village. Jonathan avait trouvé un travail sous-payé, comme employé à la Mairie. Lorsque les

bébés se mirent à arriver ponctuellement, Léa assuma des travaux de lavage et repassage, entre deux grossesses,

mais ils n'arrivaient pas à joindre les deux bouts. Selon Esther, c'était la faute à Léa si elle était devenue

fanatique. Elle habillait ses enfants de caftans, leurs cheveux tombant en boucles le long de leurs joues. Le

ménage était tenu de façon strictement kosher.Je ne sais pas si vous imaginez combien cela était difficile sous les

Communistes - même les Matzot pour Pâques étaient pratiquement introuvables.

 

Il n'y avait pas d'écoles juives et les enfants allaient dans un établissement d'Etat. Léa ne leur permettait pas d'y

aller le Samedi, ils rataient donc des cours. Cela provoqua des incidents sans fin avec les autorités et troubla les

enfants, qui ne pouvaient pas rattraper les autres et leurs notes pâtissaient en conséquence. L'aîné, Samuel, vînt

voir un jour Esther, pleurant amèrement de se voir si différent de ses camarades chrétiens ou juifs, habillés plus

ou moins pareillement et qui n'avaient pas de problèmes. Il voulait devenir médecin, mais il ne pouvait pas

avancer en ratant des cours et en recevant de mauvaises notes.

 

Esther avait insisté auprès de Léa pour qu'elle assouplit les règles, dans l'intérêt des enfants, mais Léa craignait

l'ire de sa mère défunte si elle ne respectait pas son engagement. Jonathan les privait tous de l'essentiel, afin de

payer les taxes scolaires à la synagogue où ils recevaient une instruction religieuse. Bien que le rabbin ne reçut

rien de l'Etat, ces taxes n'étaient pas élevées, mais elles constituaient une réduction supplémentaire pour un

revenu déjà très bas.

 

Les choses empirèrent lorsque Jonathan fut licencié. La Mairie réduisait son personnel, chose courante dans

l'économie communiste, mais frappant surtout les Juifs sans spécialité. Durant les mois de recherche d'un

nouveau travail, ils devaient vivre d'emprunts auprès des voisins et des amis.

Un jour, Jonathan annonça avec fierté que le joaillier de la ville l'avait engagé pour faire des livraisons à travers

le pays. Léa était trop absorbée par ses soucis pour s'étonner qu'un petit commerçant local puisse avoir des

clients si éloignés. Mais l'argent se mit à affluer au bout de quelques mois.

 

Et puis Léa se trouva enceinte de son huitième bébé. Jonathan était furieux: les dettes persistaient, d'autres

s'annonçaient. Il n'arriverait jamais à gagner assez pour donner de l'instruction à huit enfants ou plus, si Léa

persistait dans son obstination. Et cela n'était pas juste pour eux. Comme celle de Léa, sa famille avait compté

des intellectuels, et c'était à cause de Hitler que lui et son épouse n'avaient pu aller à l'Université, comme leurs

parents l'auraient souhaité. Jonathan voulait un meilleur sort pour ses enfants, mais cela était hors de question

tant que leur nombre allait en s'accroissant. Il suggéra à Léa un avortement, légal à l'époque et peu coûteux.

Léa était à l'agonie. En théorie, elle était d'accord avec son mari quant à l'incompatibilité entre la loi hébraïque et

l'éducation moderne; et plus ils avaient des enfants, plus c'était dur. D'autre part, si elle cédait à la tentation

d'avorter, elle n'aurait pas seulement commis un péché mortel, mais elle aurait aussi violé son serment à sa mère.

Tandis qu'elle se débattait dans les affres de l'indécision, son fils aîné attrapa une pneumonie, d'où achat de

médicaments coûteux au marché noir ainsi que des soins constants. Léa devant cesser ses lessives, l'argent devînt

encore plus rare. Elle comprit que cela risquait d'arriver à d'autres fils, et qu'il fallait mettre de l'argent de côté

pour faire face. Dans ces conditions, un autre enfant aurait rendu les choses désespérées. Elle fit donc taire ses

sentiments et se fit avorter.

 

Pendant les huit ou neuf mois suivants, leur vie se passa bien, jusqu'à ce que Jonathan ne revienne pas de son

dernier voyage. Il avait été arrêté, avec Esther, le joaillier et d'autres Juifs du village. Et Léa le fut aussi, quelques

jours après.

- Qu'est-ce qu'Esther avait fait? demanda Zoé.

- Elle avait servi de courrier au joaillier à plusieurs reprises.

- Quelle était donc l'accusation? et pourquoi étaient-ils considérés comme détenus politiques?

- C'est très compliqué. Un vieux juif orthodoxe de Transylvanie faisait passer des bijoux depuis la guerre. Son

réseau de distribution et de vente était tellement ingénieux qu'il durait depuis dix ans. Appa- remment, il utilisait

uniquement des Juifs pieux. Les petites gens comme Jonathan et Esther n'avaient aucune idée de ce qui se

passait. Ils furent donc accusés non seulement de trafic - ce qui n'a, après tout, rien de politique - mais aussi

d'utiliser une partie des profits pour faciliter l'émigration des Juifs roumains vers Israel. Cela leur valut

l'accusation d'activités anticommunistes, ce qui vous situe l'angle politique.

- Et comment furent-ils démasqués?

- Mauvaise chance. L'un des autres hommes avait été arrêté pour des raisons complètement différentes. Vous

connaissez toutes, ici, les méthodes d'investigation; quelque chose transpira, la Police Secrète suivit assidûment

la piste jusqu'à arrêter tous les vingt-cinq impliqués.

Pia m'a dit que Léa était dans un état affreux. Elle s'accusait de tout, en disant que puisqu'elle avait commis le

péché d'avorter, Dieu dans sa fureur avait puni aussi le joaillier et tout son réseau. Elle avait un vrai complexe de

culpabilité. De plus, elle était torturée par le souci de ses enfants, se demandant s'ils n'avaient pas été mis dans un

orphelinat d'Etat, où ils se seraient trouvés dans l'impossibilité d'observer les règles religieuses!

- Oui, dit Soeur Elisabeth en regardant Alice avec inquiétude. Condamné par toutes les religions,

un avortement peut bien faire s'abattre la colère de Dieu sur une femme!

Conciliante, ma soeur reprit:

- Apparemment, le vieux contrebandier était un homme merveilleux. Esther a dit que pendant son interrogatoire

elle avait été confrontée avec lui: haut et squelettique, ses os protubérants à travers son caftan miteux, il avait

l'air d'un prophète du Vieux Testament, avec sa barbe et ses cheveux blancs épars, ses traits prononcés et ses

yeux apeurés. Ne tenant pas de ses questionneurs, qui lui ordonnaient de ne pas s'adresser à Esther, il lui dit que

la Pâque devait commencer la semaine suivante et lui demanda de ne pas manger de pain ou de toucher des

aliments interdits, pendant sept jours. Bien que moins orthodoxe et constamment affamée, Esther fut tellement

impressionnée par cette fière attitude qu'elle se sentit forcée d'obéir!.

 

Léa resta fidèle à son voeu. Pia dit qu'elle fut extraordinaire: elle donnait de la viande, mangeait du pain

seulement les jours non fériés, ne subsistant que de légumes et de gruau. Vous savez, Pia est politiquement à

droite, pratiquement une Garde de Fer, et donc hostile aux Juifs. Eh bien, elle vénérait Léa! Malgré ses

complexes et ses soucis quant à son mari et à leurs enfants, son moral était prodigieux. Sa foi inlassable dans le

triomphe du Bien sur le Mal fut un extraordinaire encouragement pour ses camarades de cellule, Juifs ou

Chrétiens!

- Savez-vous ce qui est arrivé à ses enfants? demanda Sarah, en pensant à son propre fils.

- Oui. Dans sa fureur, Dieu se montra bon. Un parent éloigné de Léa fut arrêté quelques mois après elle; Léa

apprit par le téléphone arabe (elle avait appris le Morse) qu'après l'apposition des scellés sur son deux-pièces, le

rabbin avait recueilli les enfants et toute la communauté, Gentils et Juifs, contribuait secrètement à leur entretien.

De temps en temps, des poulets, des sacs de farine ou de patates ou une tête de chou était abandonnés sur leur

seuil durant la nuit. Les jours de fête, selon la tradition, les maîtresses de maison offraient des plats rituels au

rabbin, et en quantités énormes! Les enfants allaient à l'école - mais pas le Sabbath - et avaient trouvé un système

pour obtenir de leurs collègues (qui les considéraient auparavant comme des tire-au-flanc) les cours qu'ils

avaient ratés.

- Tu n'as pas dit quelle a été sa condamnation, dit Zoé.

- Cinq ans, pour ne pas avoir dénoncé son mari.

- Mais ne savait-elle pas ce qu'il faisait?

- Il ne le savait pas lui-même, comment l'aurait-elle su? Et qui les aurait cru? Ils ont été interrogés pendant des

mois.

- Et dans quel pénitentiaire se trouve-t-elle maintenant?

- Ah, ceci est le clou de mon histoire: elle n'y est jamais allée! J'ai appris au "moite" (ne me demandez pas

comment!) que tous les accusés du procès du joaillier ont été soudainement relâchés et ont pu émigrer. Léa et sa

famille se trouvent en Amérique ou en Israel, mes sources pensent au second. Mais où qu'elle se trouve, comme

vous l'avez dit, Soeur Elisabeth: Dieu avait eu pitié d'elle!

 

Notre Seder se termina avec l'histoire de Léa, et sa délivrance créa une profonde impression, en vue surtout des

prochaines Pâques. Une atmosphère d'abstinence s'instaura: comme d'habitude, ma soeur et moi ne mangeâmes

pas de pain durant les premiers deux jours, mais Rachel et Sarah s'en abstinrent durant l'ensemble de la Pâque, ce

qui constituait un véritable sacrifice,vu la minceur des rations!

 

Et ce ne fut pas en vain. Dans les mois qui suivirent, Rachel et Sarah furent libérées et - comme nous allions

l'apprendre plus tard - partirent pour Israël.

 

Leur libération, dans le sillage des pas de Léa, déclencha une étincelle d'espoir superstitieux. Des jeûnes

organisés, des prières collectives et des suppliques devinrent normales. Ma soeur et moi devions y succomber

lorsque Carla arriva dans notre cellule.

 

Agée de 40 ans, brillante comptable, Carla avait été condamnée à vingt ans de réclusion pour avoir soi-disant

appartenu à une organisation subversive. Catholique, elle nous raconta les pèlerinages sur la tombe du "Rabbin

Miracle".

 

Environ un siècle plus tôt, ce rabbin avait conduit à pied ses ouailles loin des pogromes de Pologne, jusqu'à une

petite ville roumaine. Homme humble et sage, ses conseils éclairés étaient d'un grand secours pour sa

communauté. Après sa mort, survenue à un grand âge, les gens transportèrent leurs ennuis vers sa tombe. Le

cérémonial était le suivant:

 

A la mémoire de la longue marche du rabbin depuis la Pologne, les prieurs, Juifs ou Gentils se rendaient à pied

jusqu'au cimetière, assez loin de la ville. Sur la route, chacun avait ramassé un caillou; toute demande ou

problème était scribouillés sur un bout de papier et placé sous le caillou et sur la tombe du rabbin. En

s'accumulant, les cailloux avaient formé une pierre tombale pyramidale qui ne cessait pas de grandir. Chaque

fois que la demande était satisfaite, ou le problème résolu, le demandeur retournait au tombeau pour retirer et

détruire son petit mot.

 

Carla avait entendu l'histoire racontée par une femme dont elle avait partagé la cellule dans une prison de la ville

en question. Grecque Orthodoxe, cette femme était convaincue que son mari priait le rabbin pour qu'il la libère,

puisque ce dernier avait déjà miraculeusement sauvé la vie de leur fils mourant.

- Eh bien, le croirez-vous! s'exclama Carla. Elle fut acquittée après six mois! Et vous savez combien cela est rare

parmi les politiques; elle avait manqué de dénoncer quelque fugitif et aurait dû en prendre pour cinq ans au

moins. Grâce au Rabbin-Miracle, elle put rentrer chez elle!

L'idée du Rabbin-Miracle plut à ma soeur et à moi, et nous décidions d'en faire quelque chose . Livia, notre amie

catholique, condamnée à 18 ans, Mitzi, la protestante, qui en avait pour quinze, et Tina, une Grecque-Orthodoxe,

eurent la même réaction. Comme nous ne pouvions pas visiter sa tombe, nous nous arrangions pour prier

ensemble, afin qu'il nous fasse libérer. Le meilleur moment c'était tout de suite après être allées au lit, lorsque

Mitzi disait "Jo Ejszakat" (bonne nuit en hongrois), signal du début de la prière.

En mars 1961, les huit ans de détention de Lucia, une protestante de 45 ans mariée à un Juif, prirent fin. Elle

vivait dans une ville près de celle du rabbin, et nous avait promis d'y faire un pèlerinage à notre place. Le petit

mot mentionnant nos noms, nos sentences et le temps déjà accompli (ma soeur et moi en tête, avec douze ans

chacune) devait être placé sous cinq cailloux, un pour chacune de nous. Elle ne savait pas à quel moment elle

pourrait s'y rendre, cela dépendait de la surveillance de ses déplacements, mais elle jura de faire de son mieux.

Forte, la brave Lucia ne nous avait jamais lâchées en prison, dans les moments durs, et nous savions que nous

pouvions compter sur elle.

 

Peu après le départ de Lucia, ce fut de nouveau la Pâque. Cette année-là, pas moyen de la célébrer. Ma soeur et

moi étions touchées par un terrible virus qui contaminait toute la prison, frappant les prisonniers de longue date

plus sévèrement que les nouveaux arrivés. A cause de la fièvre, on nous permit de rester au lit, mais les soins

s'arrêtèrent là. Après six semaines, les amères séquelles du virus étaient toujours là: un état de faiblesse nous

permettait à peine de nous lever en titubant pour l'appel et mon ouïe était fortement affectée. Emprisonnée de

nouveau entre les murs du silence et de la douleur, je me sentais devenir folle et je ne pense pas que ma soeur et

moi aurions pu survivre encore longtemps si nous n'avions pas été libérées le 14 juin de la même année.

Notre première pensée fut d'aller remercier le Rabbin-Miracle sur sa tombe. C'était vraiment le cas de dire

"Dayyenu". Car non seulement nos vies et mon ouïe furent sauvés, nous étions aussi libérées de l'esclavage , et

nous pûmes retrouver notre famille en vie et en sécurité; car pour couronner le tout, nous allions quitter le pays

pour la rejoindre, dans la liberté du monde occidental.

 

Hélas, la distance, l'absence de papiers d'identité et notre voyage imminent nous empêchèrent d'accomplir ce

devoir. Nous avons écrit à Lucia; elle avait dû changer d'adresse, car nous n'eûmes jamais de réponse.

F I N

 

 
Retour au sommaire 



- Copyright © 1998 Moïse Rahmani <mrahmani.ise@skynet.be> -