La question m'a été posée par Moïse Rahmani, qui m'a demandé pourquoi avoir choisi cette langue, en l'occurence le judéo-espagnol qui semblait disparaître, au lieu du turc ou du français que je possède.
Je dois une explication aux lecteurs de "Los Muestros". La Turquie est mon pays. Au début des premières années scolaires, le français m'a été enseigné par les professeurs de l'Alliance Israélite Universelle, et plus tard par les Pères Lazaristes au Collège Saint-Benoit à Istanbul.
Le judéo-espagnol, c'est ma langue maternelle, je le dois à ma mère. Ma mère n'était pas certes académicienne. J'adorais ma mère et la langue qu'elle parlait. Par ce préambule on peut m'accuser de velléité nostalgique, peu
importe, j'expliquerai plus bas les autres facteurs déterminants de mon choix.
Je pense pouvoir convaincre peut-être ceux qui, par snobisme (du moins en Turquie), ont dédaigné d'exprimer leurs idées et sentiments dans une langue qu'ils ont sciemment sous-estimée. L'agonie du judéo-espagnol a fait l'objet de recherches, d'études, de constatations très savantes. Ceux qui dans leurs livres ont soutenu la proche disparition de cet idiome, ont, par la suite, dans les symposiums de Londres ou d'Athènes mis de l'eau dans leur vin, pour expliquer par des références étymologiques qu'il fallait interpréter le mot "agonie" dans le sens ecclésiastique du grec "agonia" pour "lutte" ,"angoisse", et qu'il ne fallait pas croire que l'état de l'idiome en question était à l'article de la mort. Nous avons été satisfaits de cette interprétation, qui apparemment, illustrait les résultats des cours d'enseignement du judéo-espagnol dans les Universités d'Israël, de l'Inalco à Paris, et de certaines autres manifestations folkloriques dans divers autres pays.
Néanmoins il existe en Turquie, à Istanbul et à Izmir une population juive qui parle le judéo-espagnol et une collectivité importante à Bat-Yam (Tel-Aviv), émigrée de Turquie qui conserve dans leur foyer la langue judéo-espagnole telle qu'on la parlait plus ou moins à l'époque de l'Empire Ottoman. Nous considérons cet état de choses comme une promesse encourageante. Ces foyers sépharades, alimentés par une presse dévouée, par des publications qui proposent de mieux se connaitre, de maintenir vivace un patrimoine héréditaire dont nos enfants nous saurons gré, ont pour nous un dénominateur commun ; C'est la langue de nos ancêtres, le judéo-espagnol, qui est née autour du bassin méditérranéen.
Le moi est "haïssable" disait Pascal. Douze ans de coopération au journal "Shalom" et responsable de la rédaction de la feuille en judéo-espagnol, quatre livres dont un recueil de poèmes écrits dans cette langue, semblent nous autoriser à solliciter du lecteur délicat une clémence à l'égard de cet orgueil déplacé.
La réponse au " pourquoi avoir choisi cette langue? " est dans notre refus de laisser s'éffriter, comme une poignée de sable, le vocabulaire que nous ont légué les contemporains de l'époque de Cervantés. Prétention sans doute démesurée quand on s'imagine pouvoir ressusciter un certain parler qui n'a pas cours aujourd'hui en Espagne. Depuis 12 ans l'auteur de ces lignes s'est évertué a raviver dans le "Shalom" un idiome qui semblait tomber en désuétude, à bannir la trivialité dans tous ses écrits, à doter son style autant que peut se faire, d'un vocabulaire expurgé de toute immixion considérée étrangère.
Ces théories littéraires, nous les considérons vitales pour tout écrivain qui se respecte, bien entendu, il est plus difficile de les mettre en pratique, au service, d'une langue qui a subie plusieurs influences. Nous reviendrons à
ce sujet. Le choix du judéo-espagnol s'explique aussi par des considérations médiatiques, en premier lieu, il fallait maintenir en Turquie un organe de presse, porte-parole, de la collectivité sépharade. Le "Shalom" publié
par son fondateur Avram Leyon jusqu'à 1983 en langue judéo-espagnole, a été ranimé en 1984 avec un cadre directorial et une nouvelle forme de publication, accordant cette fois la primauté à la langue turque, et ne réservant plus qu'une page à la langue judéo-espagnole. Pendant douze ans la publication hebdomadaire de cette feuille en judéo-espagnol du "Shalom" peut être considérée plus volumineuse que la somme des écrits publiés par d'autres publications autour du bassin méditerranéen. La difficulté réside dans le nombre limité d' écrivains
de langue judéo-espagnole. Le Grand Rabbinat de Turquie, a délégué au soussigné, un mandat qui forcément prendra fin dans l'avenir, le souci d'assurer le maintien de cette faction s'impose, nous avons certes, parmi nos corréligionaires, des éléments qui pourront assumer la releve. Nous avons même des journalistes en langue turque de réputation internationale, mais il y en a peu en langue judéo-espagnole. Un de nos projets vise à la préparation d'un candidat sépharade, qui devrait avoir une audience plus large que la nôtre. Dans le cadre de notre parcours, nous amorçons également la création, presqu'une tentative, d'une chaire de judéo-espagnol auprès de la Faculté de Romanologie d'Istanbul. Il faut bien penser à l'avenir. Il ne faut pas rêver dit-on, mais
nous croyons qu'il y a des rêves constructifs. Ce qui paraissait utopique a la Sorbonne (Inalco), à Jérusalem, à Tel-Aviv, il y a quelques années ne l'est plus de nos jours.
Nous sommes d'avis qu'il faut prendre exemple sur ces institutions, et établir un programme d'enseignement. Avant de clôturer notre article, nous nous permettrons d'adresser une requête aux lecteurs âgés, grand-papas ou grand-mamans, qui connaissent le judéo-espagnol, créez des dialogues, afin que cette génération ait les oreilles pleines de cette langue que nos mères ont perpetué depuis 500 ans. A maintenir cette langue nous croyons, peut-être, aller à la recherce ou à la reviviscence de certains souvenirs d' enfance, heureuse et insouciante, ou, pour d'autres, à la recherche d'une identité. Quoiqu'il en soit nous ne voulons pas que l'on nous accuse d'avoir négligé un héritage, que même l'Inquisition n'est pas parvenu à spolier.
Voila pourquoi nous avons choisi de continuer à écrire et à chanter en judéo-espagnol !
Salamon Bicerano est le responsable de la page judéo-espagnole de notre estimée consoeur Shalom, d'Istanbul