L'histoire des Juifs de Salonique couvre plusieurs siècles durant lesquels la capitale de la Macédoine a connu bien des dominations et les occupations : Romaine, Byzantine, Normande, Franque, Lombarde, Vénitienne, Turque enfin, pour ne citer que les principales. Depuis la création de la première communauté, dans laquelle nous savons que l'apôtre Paul prêcha vers 49 de notre ère, il a toujours existé à Salonique un peuplement juif soumis, au même titre que les autres, aux aléas de l'histoire, mais qui finit par former, grâce à l'apport massif des Sépharades, la composante majoritaire de la population de la ville. G.Mintsis, en se basant sur une riche bibliographie, analyse les diverses strates qui ont composées ce peuplement juif - Romaniotes (population juive originelle assimilée), Ashkénazes (population juive provenant d'Europe de l'ouest et d'Europe centrale à compter de 1470), et Sépharades.
Ces derniers, expulsés d'Espagne en1492, continuèrent à immigrer dans l'empire Ottoman et principalement à Salonique jusqu'au début du 18° siècle depuis la Sicile, l'Italie du sud, le Portugal, la Provence. Certains d'entre eux, les Marranes, après avoir embrassé le catholicisme contraints et forcés, retournaient ainsi dans le sein du judaïsme. Il va sans dire que cette installation en masse des Juifs originaires d'Espagne modifia profondément l'aspect culturel et économique non seulement de la grande cité macédonienne mais aussi de l'ensemble de la région administrée durant plus de quatre siècles par la sublime Porte. Artisans ( travail des métaux et de tissage), commerçants, banquiers, médecins, les Sépharades se sentaiet, en tant que facteurs du progrès économique, le droit d'appeler Salonique "Notre Salonique", "la Métropole d'Israël" ou encore la "Mère d'Israël". Selon le témoignage de voyageurs, au 16° siècle, il aurait existé quatre-vingt synagogues dans la ville autour desquelles les Sépharades se regroupaient en fonction de leur pays, voire de leur ville d'origine (par exemple, Pulya, Otanto, Kalabria, Provansa). Chaque communauté était dirigée par un MARBITZ, assisté d'un conseil de sept membres, le MAAMAD HAKAHAL.
Diverses institutions à caractère social furent créées et vers la fin du 16° siècle, la haute administration unifiée de cet ensemble fut exercée par un "triumvirat" rabbinique.
Les Juifs saloniciens surent obtenir des Sultans des privilèges divers dont les deux principaux furent : la constitution de la communauté juive en unité administrative, relevant directement du gouvernement central, et le versement de la capitation, non point en argent mais en tissu, pour l'habillement des janissaires.
En dépit de la crise engendrée par l'affaire de Chabbataï Tsévi, Messie originaire de Smyrne qui, au 17° siècle, en se convertissant à l'Islam, entraîna dans son sillage un certain nombre de Juifs saloniciens, qui constituèrent le groupe des Dönme. Jusqu'au 18° siècle, la communauté sépharade conserva un niveau culturel élevé avec la création de nombreuses écoles du Talmud Torah (centre d'enseignement de théologie), de bibliothèques et d'imprimeries... Plusieurs savants sont issus de cette communauté. Mais à compter du 18° siècle elle connaît un déclin que l'on peut expliquer, entre autres, par le marasme économique né de la décadence de la "Sérénissime République de Venise" avec laquelle les Sépharades entretenaient des rapports commerciaux privilégiés.
Cependant à la veille de l'annexion de la ville par la Grèce, en 1912, les Juifs restent l'élément majoritaire de Salonique avec 64 439 âmes (contre 45 867 Turcs et 39 956 Grecs).
Cette puissante communauté qui avait réussi à traverser les siècles et des situations souvent dramatiques devait disparaître intégralement durant l'occupation allemande (1941-1944). L'extermination massive des Juifs saloniciens fut organisée par Max Merten, Dieter Wisliceny et Alois Brunner 1 qui envoyèrent, en dépit des efforts des Grecs orthodoxes, 48 974 Juifs macédoniens à Auschwitz et Birkenau dont 37 386 furent directement conduits dans les chambres à gaz.
1 Wisliceny a été exécuté en 1946.
Merten après avoir été condamné à 25 ans d'emprisonnement en Grèce fut libéré au bout de quelques mois et mourut de sa belle mort.
Brunner sous le nom de George Fischer vit à Damas en Syrie
*Bernard Pierron est membre du comité scientifique de notre excellente consoeur : Mésogeios