Histoire de ...

Malka Lévy

Quand nous étions enfants, papa nous racontait, à l'école comme à la maison, parmi tant d'autres, des histoires tirées du livre "Contes et Légendes d'Israël", comme celle très touchantes de rabbi Akiva. Après l'avoir longtemps recherché et enfin retrouvé, je suis heureuse de pouvoir relire ce livre, mais surtout de re-parcourir l'histoire qui m'avait alors fort frappée, celle des marranes en Espagne à l'époque de l'Inquisition au XVè s. Une image l'illustrait : des Juifs marranes, surpris par un dominicain du Saint Office, alors qu'ils fêtaient en cachette le seder de Pessah ; ceci ajoutait au récit une atmosphère encore plus pesante! Pour nous, c'était une page dramatique de notre histoire.

Les années sont passées. Nous ignorions que nous irions de surprise en surprise. En 1958, nous étions à la plage à Palma de Gran Canaria, quand nous entendions les noms tels que Blanco Flor : "Sienti, son nombris di andi mouzotrous !" En 1966, je séjournais en Israël, quand j'ai appris qu'un groupe de marranes d'Espagne y avait immigré. Des marranes ? Je croyais qu'ils faisaient partie des cours d'histoire !

Quelques années plus tard, Rivca, ma soeur, a rencontré un Portugais à Kinshasa qui lui a dit en être un. Elle a été très touchée par cette rencontre. 500 ans plus tard, Ils avaient survécu à toutes les souffrances et tortures !

A une soirée, il y a quelques années à Bruxelles, un cinéaste (dont le nom m'échappe malheureusement) qui nous présentait son film sur le Golem, nous a parlé des marranes de Belmonte. Ils se méfiaient terriblement et il les avait filmés avec sa caméra vidéo. A cette soirée, un marrane disait qu'il essayait de se "reconvertir" au judaïsme depuis plusieurs années. Plus tard, il y a eu le beau document les concernant à la T.V.

Il n'y a pas longtemps qu'une synagogue a été inaugurée dans cette ville. En cette même période, j'ai rencontré le prof. Nahon qui m'a alors dit que des documents des procès de l'inquisition avaient été retrouvés. Je venais aussi d'apprendre que cette machine infernale avait été arrêtes par Napoléon elle avait sévi jusqu'alors ?

Par quelque hasard heureux et inespéré, nous allions en rencontrer à Bruxelles. Comment croire que, malgré toutes ces vicissitudes, des personnes en Espagne et au Portugal, à la fin du 20me siècle se désignaient encore par ce vocable ? Ils auraient pu au bout de deux ou trois générations s'intégrer au peuple avec lequel ils vivaient pour qu'on les oublie complètement : je pouvais le comprendre, mais qu'ils aient traversé les siècles portant avec eux cette "maka" (plaie) envers et contre tout : cela me touchait profondément. Je n'en revenais pas.

Un jour je lisais une page inhérente aux séfarades ; il s'agissait du retour de marranes dans les communautés séfarades de Salonique et d'ailleurs. Papa me dit qu'en fait le Kol Nidre avait été rédigé pour eux, pour annuler les voeux forcés qu'ils avaient formulés pour se cacher derrière la façade chrétienne, pour tromper la menace des inquisiteurs sur eux : "KOL NIDRE - TOUS LES VŒUX...", pour qu'ils puissent retrouver leur foi, sans honte aucune, sans offense. En fait, cette prière est une prière de conversion séfarade aujourd'hui chantée dans toutes les communautés de quelque rite que ce soit, la vielle de Kippour. Elle a été écrite pour permettre aux marranes, qui quittaient l'Espagne pour rejoindre les leurs dispersés dans les communautés du bassin méditerranéen et d'Europe, de re-pratiquer leur religion en toute liberté. Leurs frères de sang leur ouvraient la porte toute grande. Ils pouvaient revenir, le Kol Nidre le leur souhaitait.

Ils voulaient enfin vivre leur foi au vu et au su de tous, avec les leurs. Pendant de nombreux siècles, ils ont vécu avec détermination leur foi pour Amonai, malgré la peur du prochain. Au bout d'un certain temps, ils auraient pu s'assimiler et vivre tout simplement en bons chrétiens, leur foi en D. Ne dit-on, pas que c'est le même ? Non, ils ont préféré encourir toutes les difficultés pour ne pas renier leur foi en Amonai. Ils ont vécu leur judaïsme, caché au péril de leur vie, dans la peur d'être débusqués, prêts peut-être à en donner le prix.

Voici quelques temps que des marranes se manifestent ouvertement. Quelques-uns uns se sont présentés chez nous. Parmi eux, Anna, une jeune portugaise, qui parle "ladino". Son mariage à été célébré l'année passée, au Portugal, par un curé (marrane probablement) avec un rite judéo-chrétien ! Nous avons rencontré aussi un jeune couple Alain et Isabelle qui veulent "revenir" au judaïsme. Certains parmi eux aujourd'hui préfèrent garder ce qualificatif, mais d'autres aimeraient se redire Juifs, retrouver leurs frères en D. tout simplement, sans détours. Ils ont vécu tous ces siècles dans la peur de la dénonciation et maintenant, ils vivent la difficulté de la réintégration. Ils veulent embrasser la foi d'Israël, son peuple, sa Torah au grand jour, prêts même à faire 'allyah.

Malgré toutes ces preuves d'un grand amour, nous leur mettons des entraves. Sommes-nous seulement capables d'un tel amour, celui inconditionnel qui rappelle les martyrs de l'inquisition ou la triste histoire de la mère Hannah et ses 8 enfants à Hanoucca ? Ils veulent vivre leur foi, dire leur attachement, leur amour pour Amonai, D. d'Israël, D. de nos pères Avraham, Isaac et Jacob et crier enfin sans immunités, sans craintes : "Chemah Israël".

Nos parents ne disent-ils pas : "Kapara d'avonot", por lous pikados de moestros padres ? N'ont-ils pas payé assez cher de leur vie, pour les péchés de leurs pères ? Le fait de résister 500 ans et de transmettre de génération en génération leur foi, cela ne suffit-il pas à prouver leur fidélité à leur D. et à leur peuple d'Israël?

Pendant 500 ans, ils l'ont été. Qu'est-ce que 500 ans devant l'Eternité ? C'était hier, c'est aujourd'hui. Ils arrivent, ils sourient comme s'ils étaient au rendez-vous de l'Histoire. Voilà nous sommes là, nous laissons tomber ce manteau d'opprobre, que nous avons porté contre vents et marrées, il est temps de rentrer dans les rangs. Certains leur disent qu'il s'agit d'un "retour" d'autres qu'ils devraient se "reconvertir", mais cela ne semble pas aussi facile que cela l'a été pour nos ancêtres au XVII et XVIIIè s. Pourtant il s'agit de la même prière et des même gens ; finalement, pourquoi un Kol Nidre ne leur suffit-il pas aujourd'hui ?

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- Copyright © 1998: Moïse Rahmani -