Un seder avec le Prophète Elie

Moussa Abadi Z.L.

La visite impromptue, au beau milieu d'un Seder, de Afifé Hélou chez mes grands-parents, se situe, si ma mémoire est bonne, un peu après les fiançailles de mon oncle. Il y avait là, réunis autour d'une table dressée dans le Salon, outre la famille au grand complet et les deux rabbins qu'on retenait d'une année sur l'autre pour la lecture de la Hagadah , la mère de la fiancée, ses frères et soeurs, un couple de voisins et Raphaël, leur petit garçon, qui avait été désigné pour poser les questions rituelles que les juifs se posent et se reposent depuis la sortie d'Égypte et, pour commencer, la première et la plus importante de toutes: "Qu'est-ce qui distingue cette nuit des autres nuits de l'année ?"

Au bout de la table, et pour la première fois, une chaise était restée vide. C'était la chaise qu'occupait le Prophète Élie, sous les traits de l'un des plus démunis, des plus pauvres et des plus méritants de notre Communauté. Il est écrit d'ailleurs en toutes lettres dans la Hagadah : "Que celui qui a faim vienne et mange".

Chaque grande famille se faisait un devoir d'accueillir ce prophète à sa table, avec tous les égards et les honneurs qui lui étaient dus, quand il daignait faire une halte dans telle ou telle maison que Dieu, dans sa Miséricorde, avait bénie "en toutes choses". Mais, comme nous venons de le dire, ce soir-là, la chaise du Prophète Élie, avec son coussin et son dossier doré, était inoccupée. Le prophète se rattraperait l'année suivante, au Seder qui suivrait, si Dieu le voulait, le mariage de mon oncle. C'était au moins le souhait que formulait mon grand-père, en psalmodiant une bénédiction, au moment de découper le gigot pascal et avant d'en distribuer les tranches à ses invités.

On avait déjà récité la première moitié de la Hagadah, écrite en hébreu et en araméen, et raconté l'étonnante histoire qui était arrivée à cinq rabbis, qui avaient passé toute une nuit à évoquer la miraculeuse délivrance du peuple hébreu, jusqu'à ce que leurs disciples vinssent leur rappeler que le jour allait bientôt se lever et que l'heure de dire le Shema du matin avait sonné. On avait goûté aux premiers matzos de Pessah, aux herbes amères trempées dans du vinaigre, à la confiture de raisins secs et aux oeufs durs, servis entiers sur un plat exclusivement réservé à des oeufs durs de Pessah, bref, la première partie du Seder s'était déroulée selon un rituel immuable dont l'ordonnancement, prétendait-on — mais il faut préciser en toute honnêteté qu'aucun talmudiste, aucun Hassid, aucun décortiqueur de la Thora n'en avait encore apporté la moindre preuve — remonterait précisément aux jours de la Libération du joug des Pharaons. Autrement dit, après que Jéhovah, que Son Nom soit mille fois béni, eut fendu les eaux de la Mer Rouge pour laisser passer son peuple.

"Chantons la gloire de l'Éternel qui nous a délivrés en noyant nos poursuivants et leurs montures dans les eaux de la mer".

On en était donc au gigot dont les deux premières tranches avaient été déposées par mon grand-père dans chacune des assiettes des deux rabbins, lorsqu'on entendit des coups répétés et impatients du heurtoir contre la porte. On n'attendait personne et personne ne s'était annoncé. Le couteau que tenait mon grand-père s'immobilisa au-dessus du gigot. Et chacun retint son souffle. Les coups du heurtoir se faisaient de plus en plus pressants. Nul doute que quelqu'un, un inconnu, appelait au secours.

Avec la permission de son père, Laura, la plus jeune de mes tantes, quitta la table et courut jusqu'à la porte sur laquelle le heurtoir cognait de plus belle. À peine l'eut-elle entrouverte qu'une femme poussa un cri de soulagement, écarta ma tante d'une main tremblante, referma la porte derrière elle en s'assurant que le verrou était bien mis, et se dirigea précipitamment vers le salon.

La chaise du prophète Elie, répétons-le encore, était inoccupée. Elle l'occupa. Et sans dire un mot, elle tendit son assiette — l'assiette du prophète Elie — vers mon grand-père, qui lui offrit la troisième tranche du gigot pascal.

Mais qui était donc cette femme et que venait-elle faire chez nous à une heure où aucune femme de bonne vie ne se serait risquée à franchir le seuil de sa demeure ? En réalité, tout le monde la connaissait. C'était La Femme de mauvaise vie du ghetto. Une grande et impardonnable pécheresse qui, non seulement se prostituait et qui, pis est, avec des goyim, mais défiait aussi les plus hautes autorités spirituelles de notre Communauté en vendant — oui, en vendant — ses deux filles, dix-huit et seize ans, au plus offrant. L'un de leurs derniers clients n'était autre que Georges Bakhos, le repasseur, de confession catholique-syriaque, que le Tribunal Rabbinique venait de mettre à l'index. Tout juif qui serait passé outre à ce jugement en lui donnant à repasser, ne fut-ce qu'un mouchoir, aurait payé sa désobéissance d'une excommunication, dont on aurait lu les attendus un samedi matin dans toutes nos synagogues. Je n'écris pas cela de gaieté de coeur, et Dieu sait que je n'ai jamais voulu ni la mort de cette pécheresse, ni celle de ses deux filles, mais puisque je rapporte ici un événement qui est resté gravé dans ma mémoire, je me dois de dire toute la vérité.

Afifé Hélou mangea en silence sa tranche de gigot, et sans que personne lui demandât la raison de son irruption en plein Seder chez mes grands-parents, elle murmura, comme si elle se parlait à elle-même : "Je n'avais pas le choix… Ils me poursuivaient pour me violer et peut-être me tuer… Il me fallait coûte que coûte trouver refuge chez n'importe qui". Et elle ajouta en se tournant vers mon grand-père : "Et ce n'importe qui, c'était vous".

Là-dessus, elle noua son écharpe autour du cou, quitta sa chaise et sortit en titubant du salon sans même nous souhaiter un "Joyeux Pessah".

Et c'est seulement après avoir entendu la lourde porte de la maison se refermer que mon grand-père reprit le découpage du gigot.

- Quelle honte ! Quelle honte ! s'écria la mère de la fiancée de mon oncle. Cette femme mériterait cent fois le pire des châtiments et si je ne m'étais pas retenue…

Mon grand-père venait de finir enfin le découpage du troisième gigot, et chacun se servait en posant deux questions à son voisin : "D'où viens-tu ?"
Et celui-ci répondait :
"De Mitzraïm".
- "Et où vas-tu ?"
- "A Yéroucholaïm".

Vint enfin le moment de reprendre la lecture de la deuxième partie de la Hagadah. Mon grand-père psalmodia une autre bénédiction, et s'adressa aux deux rabbins d'abord, puis à ses enfants, à ses petits-enfants, à ses invités et leur dit : "Cette femme, la plus misérable des créatures, que vous venez de voir sur cette chaise, n'est pas la prostituée dont vous souhaitez la mort dans les feux de l'enfer. La visite de cette réprouvée est un présent du ciel. Et savez-vous qui elle est au juste ?"

Et comme personne ne répondait, mon grand-père reprit : "Le Prophète Elie s'est présenté à nous en cette nuit qui ne ressemble à aucune autre nuit de l'année, sous les traits d'une femme traquée, maudite et désespérée. Pour nous mettre à l'épreuve. Béni sois-tu, Adonaï, qui nous a jugés dignes de subir cette épreuve !"

Et tous et toutes, d'une seule voix, crièrent : "Amen !"

©Editions du Laquet, février 1999

Retour au sommaire


- Copyright © 1999: Moïse Rahmani -