Depuis les rivages du Bosphore jusqu'au plus petit café de quartier, la Turquie résonne encore de sonorités étranges et familières. Il s'agit d'une mélodie très rythmée où des voyelles appuyées résonnent sur des consonnes muettes: en prêtant l'oreille, on reconnaît bien la langue française.
Il n'y a là rien de surprenant. La culture française, davantage peut-être que dans toute autre nation occidentale, a joué un rôle important dans l'émergence de la société turque moderne.
Et c'est précisément auprès de la Communauté juive de Turquie qui l'influence française est la plus évidente puisque cette communauté avait adopté, il y a soixante ans, le système éducatif français mis en place par l'Alliance Israélite Universelle ( AIU). Ainsi dès 1914, chaque communauté juive de Turquie comptant plus d'un millier de membres disposait déjà d'une école de l'Alliance; ce réseau d'écoles a progressivement supplanté les structures de l'enseignement juif traditionnel.
Le dernier point, la régénération au sens culturel du terme, était un des problèmes les plus importants que durent affronter les Juifs français au cours du 18ème siècle. Ce concept est à la base même du Consistoire, le système institué par Napoléon en 1808, qui était en charge de l'administration et de la police de la communauté juive. Il s'agissait également, en favorisant les évolutions et les adaptations, d'améliorer la position sociale du peuple juif.
Cette volonté " d'évolution et d'adaptation " tournait autour de trois grands domaines d'action: une réforme de l'enseignement pour l'intégration sociale des Juifs, un effort sur l'expression orale pour qu'ils adoptent un langage commun et une adaptation de la formation des rabbins pour que se dégagent de nouveaux chefs spirituels au sein de la Communauté.
Les Juifs "réformés" de France se voulaient eux-mêmes des exemples à suivre et souhaitaient créer un courant d'émulation. Dès 1851, les Juifs, sous leur impulsion, ont évolué pour former une communauté parfaitement assimilée et intégrée à la vie sociale. Bien qu'ils aient bénéficié des même droits que leurs compatriotes musulmans, les Juifs de l'Empire Ottoman avaient, à la fin du 18ème siècle, enregistré un recul sensible sur les positions avantageuses qu'on leur connaissait jusqu'au 16ième siècle. Les 150 000 membres de la Communauté Juive étaient en perte de vitesse, tant sur le plan économique que social. Des activités comme le négoce international et le commerce, autrefois leurs points forts, étaient progressivement prises en charge par les Grecs et les Arméniens. Les Juifs turcs s'étaient eux-mêmes isolés du reste de la société. Leurs enfants ne recevaient qu'une éducation sommaire et ne parlaient pas de langues européennes, si ce n'est le "ladino", le traditionnel idiome judéo-espagnol.
L'Alliance Israélite Universelle vint leur apporter son aide, s'attachant à provoquer une prise de conscience tant individuelle que collective. Ses méthodes, à l'image de celles qui avaient si bien réussi en France, donnaient la priorité à l'éducation: Les Juifs de l'empire ottoman, descendants pour la plupart de l'élite espagnole, seraient éduqués selon les modes européens, dans la plus élitiste des langues de l'Europe. La francisation des Juifs turcs avait commencé, créant des liens spécifiques entre les deux cultures, qui perdurent aujourd'hui.
Sa conduite était tout aussi ambitieuse que difficile. A la différence des missions religieuses auxquelles on l'a souvent comparée, l'Alliance n'envoyait pas de professeurs pour créer une école et attendre que les élèvent s'inscrivent. L'Alliance avait compris combien était importante la coopération des équipes locales et les avait convaincues de soutenir financièrement le projet.
En général, après s'être assurée des concours financiers locaux, elle déléguait un responsable français pour prendre en charge un établissement choisi avec les autorités de la Communauté. A charge pour lui d'en faire un établissement qui réponde aux voeux et aux méthodes de l'Alliance.
C'est ainsi qu'en 1864 le premier établissement scolaire de l'Alliance fut fondé en Turquie sur la commune de Volos, aujourd'hui rattachée à la Grèce. L'école fermera malheureusement ses portes dix ans plus tard, son financement ne pouvant plus être assuré; les expériences de culture du coton ruinèrent cette communauté lorsque survint la guerre de sécession aux Etats - Unis.
Chaque école de l'Alliance était administrée par un directeur envoyé de Paris qui assurait également l'enseignement de certaines matières. Ces directeurs avaient l'entière responsabilité des questions d'intendance des liaisons avec Paris. Dans les plus grands établissements, ils étaient assistés par d'autres professeurs français, comme par des enseignants locaux spécialement formés à cette tâche.
Hormis les classes consacrées à l'hébreu, au turc ou à une autre langue européenne, toutes les leçons étaient dispensées à l'Alliance en français et avec des manuels scolaires français. Puisqu'il s'agissait de la langue favorite de l'Etat ottoman, c'est en la maîtrisant qu'il était possible de gravir les degrés de l'échelle sociale. Comme l'allemand s'était par ailleurs imposé pour les transactions commerciales, la langue de Goethe figurait souvent dans les programmes scolaires de l'Alliance comme seconde langue vivante.
L'impact de l'Alliance sur la communauté juive a été déterminant. Au cours de la seconde moitié du 19ième siècle, l'enseignement traditionnel traversait une crise sérieuse. Les orientations apportées par le système d'éducation français allaient combler ce vide.
En 1891, 3 542 élèves des trois principales communautés juives à Edirne, Istanbul et Izmir suivaient les cours des écoles de l'Alliance. En 1908, leur nombre avait presque doublé pour atteindre 6 095 élèves. En 1911, plus de 35% des enfants d'âge scolaire dans la population juive étaient inscrits dans les écoles de l'Alliance. A son apogée en 1923, juste avant la nationalisation décidée par la nouvelle république turque, le réseau des écoles de l'Alliance comptait 28 établissements pour 9 904 élèves.
C'est à "l'éducation de l'Alliance" que l'on doit pour une grande part l'émergence en Turquie d'une classe moyenne juive vers la fin du 19 ième siècle. Les coutumes et les habitudes - jusque dans la façon de penser, de parler et de s'habiller - s'étaient transformées.
La communauté juive s'était ainsi largement imprégnée de la culture française et nombre de ses membres poursuivaient plus avant dans cette voie. Si l'on continuait à s'exprimer chez soi en judéo-espagnol, le français était d'usage pour la conversation en société.
Grâce à l'enseignement dispensé par les écoles de l'Alliance, la communauté juive turque était en mesure de communiquer non seulement avec la communauté juive internationale mais, d'une manière beaucoup plus large, avec l'humanité tout entière.