L'alliance Israélite Universelle

Un pont culturel entre l'orient et l'occident

la fondation du Cinquième Centenaire

Depuis les rivages du Bosphore jusqu'au plus petit café de quartier, la Turquie résonne encore de sonorités étranges et familières. Il s'agit d'une mélodie très rythmée où des voyelles appuyées résonnent sur des consonnes muettes: en prêtant l'oreille, on reconnaît bien la langue française.

Il n'y a là rien de surprenant. La culture française, davantage peut-être que dans toute autre nation occidentale, a joué un rôle important dans l'émergence de la société turque moderne.

Et c'est précisément auprès de la Communauté juive de Turquie qui l'influence française est la plus évidente puisque cette communauté avait adopté, il y a soixante ans, le système éducatif français mis en place par l'Alliance Israélite Universelle ( AIU). Ainsi dès 1914, chaque communauté juive de Turquie comptant plus d'un millier de membres disposait déjà d'une école de l'Alliance; ce réseau d'écoles a progressivement supplanté les structures de l'enseignement juif traditionnel.

"Un centre de progrès moral"

L'Alliance Israélite Universelle a été créée en 1860 par un groupe de six personnalités juives parmi les plus en vue à Paris, avec le concours d'Adolphe Crémieux qui en prendra plus tard la présidence. L'Alliance voulait pallier l'absence d'une structure sociale centrale dans la communauté juive et s'était donné pour mission de devenir " un centre de progrès moral, de solidarité religieuse et de protection pour tous ceux qui avaient à souffrir de leur condition de Juif" . Son programme s'appuyait sur le triptyque: solidarité, émancipation, régénération.

Le dernier point, la régénération au sens culturel du terme, était un des problèmes les plus importants que durent affronter les Juifs français au cours du 18ème siècle. Ce concept est à la base même du Consistoire, le système institué par Napoléon en 1808, qui était en charge de l'administration et de la police de la communauté juive. Il s'agissait également, en favorisant les évolutions et les adaptations, d'améliorer la position sociale du peuple juif.

Cette volonté " d'évolution et d'adaptation " tournait autour de trois grands domaines d'action: une réforme de l'enseignement pour l'intégration sociale des Juifs, un effort sur l'expression orale pour qu'ils adoptent un langage commun et une adaptation de la formation des rabbins pour que se dégagent de nouveaux chefs spirituels au sein de la Communauté.

Vers une communauté parfaitement assimilée

L'éducation, en particulier, joua un rôle important dans le programme de la réforme juive, s'appliquant à favoriser l'intégration sociale des générations futures. Abandonnant les méthodes de l'hébreu traditionnel et du Talmud au profit d'une scolarité plus moderne et plus ouverte, la première école juive moderne de France ouvrit ses portes à Metz en 1818, suivie par celle de Paris en 1819. Deux ans plus tard, ce ne sont pas moins de douze nouvelles écoles qui s'ouvraient dans sept départements.

Les Juifs "réformés" de France se voulaient eux-mêmes des exemples à suivre et souhaitaient créer un courant d'émulation. Dès 1851, les Juifs, sous leur impulsion, ont évolué pour former une communauté parfaitement assimilée et intégrée à la vie sociale. Bien qu'ils aient bénéficié des même droits que leurs compatriotes musulmans, les Juifs de l'Empire Ottoman avaient, à la fin du 18ème siècle, enregistré un recul sensible sur les positions avantageuses qu'on leur connaissait jusqu'au 16ième siècle. Les 150 000 membres de la Communauté Juive étaient en perte de vitesse, tant sur le plan économique que social. Des activités comme le négoce international et le commerce, autrefois leurs points forts, étaient progressivement prises en charge par les Grecs et les Arméniens. Les Juifs turcs s'étaient eux-mêmes isolés du reste de la société. Leurs enfants ne recevaient qu'une éducation sommaire et ne parlaient pas de langues européennes, si ce n'est le "ladino", le traditionnel idiome judéo-espagnol.

L'Alliance Israélite Universelle vint leur apporter son aide, s'attachant à provoquer une prise de conscience tant individuelle que collective. Ses méthodes, à l'image de celles qui avaient si bien réussi en France, donnaient la priorité à l'éducation: Les Juifs de l'empire ottoman, descendants pour la plupart de l'élite espagnole, seraient éduqués selon les modes européens, dans la plus élitiste des langues de l'Europe. La francisation des Juifs turcs avait commencé, créant des liens spécifiques entre les deux cultures, qui perdurent aujourd'hui.

Le renouveau de l'éducation.

Le Comité Régional de l'AI de Turquie fut fondé en novembre 1863 à la faveur d'une visite à Istanbul d'Adolphe Crémieux, le président de l'Alliance. Dans sa conception, le Comité constituait une plate-forme unique à partir de laquelle les réformateurs locaux pourraient poursuivre leurs objectifs dans la capitale. Au premier rang de leurs préoccupations figurait le renouveau de l'enseignement. Un programme mené conjointement par le Comité Central de Paris et le Comité Régional d'Istanbul pour la création de nouvelles écoles fut immédiatement mis en oeuvre.

Sa conduite était tout aussi ambitieuse que difficile. A la différence des missions religieuses auxquelles on l'a souvent comparée, l'Alliance n'envoyait pas de professeurs pour créer une école et attendre que les élèvent s'inscrivent. L'Alliance avait compris combien était importante la coopération des équipes locales et les avait convaincues de soutenir financièrement le projet.

En général, après s'être assurée des concours financiers locaux, elle déléguait un responsable français pour prendre en charge un établissement choisi avec les autorités de la Communauté. A charge pour lui d'en faire un établissement qui réponde aux voeux et aux méthodes de l'Alliance.

C'est ainsi qu'en 1864 le premier établissement scolaire de l'Alliance fut fondé en Turquie sur la commune de Volos, aujourd'hui rattachée à la Grèce. L'école fermera malheureusement ses portes dix ans plus tard, son financement ne pouvant plus être assuré; les expériences de culture du coton ruinèrent cette communauté lorsque survint la guerre de sécession aux Etats - Unis.

Un réseau de onze écoles.

De meilleurs résultats ont été obtenus à Edirne et Izmir où des écoles de l'Alliance ont été ouvertes en 1867 et en 1873. Par ailleurs, une donation d'un million de francs du baron Maurice de Hirsch avait permis la transformation de plusieurs écoles juives d'Istanbul en établissements de l'Alliance. D'autres établissements furent créés de toutes pièces et, entre 1873 et 1882, un réseau de onze écoles était installé dans la région.

Chaque école de l'Alliance était administrée par un directeur envoyé de Paris qui assurait également l'enseignement de certaines matières. Ces directeurs avaient l'entière responsabilité des questions d'intendance des liaisons avec Paris. Dans les plus grands établissements, ils étaient assistés par d'autres professeurs français, comme par des enseignants locaux spécialement formés à cette tâche.

Hormis les classes consacrées à l'hébreu, au turc ou à une autre langue européenne, toutes les leçons étaient dispensées à l'Alliance en français et avec des manuels scolaires français. Puisqu'il s'agissait de la langue favorite de l'Etat ottoman, c'est en la maîtrisant qu'il était possible de gravir les degrés de l'échelle sociale. Comme l'allemand s'était par ailleurs imposé pour les transactions commerciales, la langue de Goethe figurait souvent dans les programmes scolaires de l'Alliance comme seconde langue vivante.

L'impact de l'Alliance sur la communauté juive a été déterminant. Au cours de la seconde moitié du 19ième siècle, l'enseignement traditionnel traversait une crise sérieuse. Les orientations apportées par le système d'éducation français allaient combler ce vide.

En 1891, 3 542 élèves des trois principales communautés juives à Edirne, Istanbul et Izmir suivaient les cours des écoles de l'Alliance. En 1908, leur nombre avait presque doublé pour atteindre 6 095 élèves. En 1911, plus de 35% des enfants d'âge scolaire dans la population juive étaient inscrits dans les écoles de l'Alliance. A son apogée en 1923, juste avant la nationalisation décidée par la nouvelle république turque, le réseau des écoles de l'Alliance comptait 28 établissements pour 9 904 élèves.

Communiquer avec l'humanité tout entière.

A la veille de la première guerre mondiale, rares étaient les établissements scolaires de Turquie qui n'avaient pas rejoint l'Alliance ou qui n'aient pas été influencés par ses méthodes d'enseignement. Les autres écoles locales reprirent ses programmes scolaires et, plus que toute autre instance, le Talmud Torah s'identifia totalement dans les institutions de l'Alliance.

C'est à "l'éducation de l'Alliance" que l'on doit pour une grande part l'émergence en Turquie d'une classe moyenne juive vers la fin du 19 ième siècle. Les coutumes et les habitudes - jusque dans la façon de penser, de parler et de s'habiller - s'étaient transformées.

La communauté juive s'était ainsi largement imprégnée de la culture française et nombre de ses membres poursuivaient plus avant dans cette voie. Si l'on continuait à s'exprimer chez soi en judéo-espagnol, le français était d'usage pour la conversation en société.

Grâce à l'enseignement dispensé par les écoles de l'Alliance, la communauté juive turque était en mesure de communiquer non seulement avec la communauté juive internationale mais, d'une manière beaucoup plus large, avec l'humanité tout entière.

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