Je suis le prince-
Dont la poésie est l'esclave.
Je suis le luth
Des poètes et des musiciens
Mon chant est une couronne pour les rois,
Un diadème sur la tête des princes.
Me voici
Avec mes seize ans -
Et mon coeur comprend
Comme le coeur d'un octogénaire!
A l'époque, il est déjà l'auteur des fameuses "Azharot", un abrégé rimé des 613 commandements, ainsi que de nombreux hymes qui ont enrichi la liturgie synagogale . Incorporant dans ses poèmes le langage de la Bible, illui redonne vigueur et lui insuffle une nouvelle vie . "Anak", une autre de ses grandes oeuvres, complétée en trois ans, est une grammaire hébraïque versifiée, ordonnée par ordre alphabétique et illustrée d'acrostiches à des fins didactiques. A dix-neuf ans, après l'assassinat de son protecteur bien-aimé par des rivaux politiques, il décide de quitter Saragosse où l'envie et la malveillance rendent la vie insupportable et commence à errer de ville en ville, à la recherche d'un nouveau protecteur. Il écrit un de ses plus fameux poèmes à son départ de Saragosse.
Ma gorge est enrouée par mes cris,
Ma langue se colle à mon palais,
Mon coeur bat la chamade à cause
De ma grande douleur et de mon malheur,
Ma tristesse st grande et empêche
Le sommeil de s'épancher sur mes yeux.
Combien je me lamente, et combien
Brûle en moi comme un feu ma colère?
A qui parlerai-je, devant qui témoignerai-je,
A qui ferai-je part de ma douleur?
S'il y a un consolateur, qu'il me prenne
En pitié, qu'il me prenne par la main,
J'épancherai mon coeur devant lui,
Je lui dirai une part de mon malheur,
Peut-être , en parlant de ma tristesse,
Calmerai-je mon émotion?
Ibn Gabirol se tourne alors vers la philosophie morale et la spéculation métaphysique, et compose de longs ouvrages,tels "Tikoun middot ha-nefesh" - "Amendement des qualités morales" - un traité d'éthique rédigé en arabe où il attribue des traits de caractère aux cinq sens de l'être humain et rattache les vertus aux quatre propriétés essentielles - chaud, froid, humidité et sécheresse - des quatre éléments: terre, air, eau,, et feu. Autre ouvrage populaire d'Ibn Gabirol, un recueil de maximes, de proverbes et d'aphorismes tirés de sources juives et arabes, portant le titre "Mivhar Peninim" - "Choix de perles". Sa renommée repose cependant sur deux grands ouvrages qui se complètent l'un l'autre. Le premier "Mekor Haim"- conservé en latin sous le nom de Fons Vitae ou "Source de Vie"- dont la conception philosophique néo- platonicienne aura une influence considérable sur la scolastique du moyen - âge. Le second est son chef-d'oeuvreen hébreu "Keter Malkhut"- "La Couronne royale", qui exprime sa conception philosophique de Dieu dans un hymne d'une beauté et d'une grandeur sublimes. Il commence par un psaume de louange à Dieu et à Son attribut divin:
A toi Dieu la grandeur, la puissance,
La splendeur, l'éternité et la gloire.
Tu m'as créé, non en vue d'une nécessité,
Mais en don généreux,
Non contraint, mais avec volonté et amour
Avant même que je sois,
Tu m'as accueilli par ta grâce,
Tu as insufflé en moi l'esprit
Et tu m'as fait vivre.
Tu ne m'as pas abandonné
Après m'avoir fait sortir
A l'air de ce monde.
Mais tu m'as élevé
Comme un père miséricordieux.
Tu as encore agi grandement
Et ajouté à tout cela
En ce que tu m'as donné la foi véritable
De croire que tu es Dieu vrai,
Que ta Loi est vraie
Et que tes Prophètes sont vrais.
Tu ne m'as pas placé parmi ceux
Qui se révoltent
Et s'élèvent contre toi.
Le poème se termine avec la confession des péchés commis par les âmes qui descendent des sphères supérieures pour résider dans la matière, dont elles ne peuvent s'échapper que par le pouvoir de la connaissance. C'est pour cette raison que Keter Malkhut est incorporé dans la liturgie sépharade du Yom Kippour. Ses années d'errance mènent Ibn Gabirol de ville en ville, toujours en quête de quelque offre amicale d'appui ou de moyens de subsistance. A Grenade, il trouve un nouveau protecteur en la personne de Samuel ha-Naguid - il commencera par louanger , pour ensuite le critiquer cruellement. De nouveau lancé sur les routes, Salomon Ibn Gabirol trouve la mort dans d'obscures circonstances, certains disent à Lucèna, d'autres à Valence - il n'avait même pas quarante ans. Dans le trésor de poésie religieuse et profane qu'il nous a légué, sa majesté d'expression atteint des sommets qui font de lui un des plus brillant joyaux de la couronne du judaïsme espagnol.
N'es-tu pas inquiète, ô Sion!
Du sort d tes captifs,
Alors qu'ils se tourmentent du tien,
Eux, les rescapés de ton troupeau?
De l'occident et de l'Orient,
Du nord et du midi:
De partout, que nous soyons loin ou près.
Reçois nos voeux de félicité.
Agrée les voeux de bonheur d'un captif
De tes larmes qui secrète des pleurs
Aussi abondants que la rosée de l'Hermon
Et brûle de les verser sur tes montagnes.
Pour plaindre ta détresse, je hurle comme les chacals,
Mais quand je rêve du retour de tes captifs,
Je suis une cithare toute vibrante de tes hymnes.
Fier de son héritage juif et désireux de le défendre contre les détracteurs chrétiens et musulmans, Juda Halevy s'attelle à son fameux ouvrage polémique "al- Khouzari" , qu'il mettra vingt ans à achever. Fondé sur l'histoire de la conversion des Khazars, il présente d'abord les doctrines chrétienne et islamique, puis une longue exposition du judaïsme et de ses croyances sous forme de dialogue entre le roi des Khazars et le philosophe juif. Sa nostalgie poétique de Sion et son raisonnement intellectuel sur la destinée divine du peuple juif nourrissent en lui un désir irrésistible de gagner la Terre Sainte pour se consoler des souffrances et de l'humiliation de l'exil. Sa poésie devient de plus en plus passionnée.
Mon coeur est en orient et je suis à l'extrémité
De l'occident
Comment pourrais-je goûter mes aliments
Et les savourer?
Mais, pourrai-je accomplir mes voeux et mes serments?
Sion est dans le servage d'Edom
Et je suis moi-même esclave des Arabes.
Quant au bien-être de Séfarad, qu'il me serait
Facile d'y renoncer!
Si ardent est mon désir de contempler
Les poussières du sanctuaire dévaste.
Mais les Croisés ont conquis la Palestine et Jérusalem est la capitale du Royaume latin de Baudoin III. Il est extrêmement dangereux pour les Juifs de s'y rendre. La famille et les amis de Juda Halevy s'efforcent de le dissuader de son projet. Juda Halevy avait noué de solides liens d'amitié avec le grand érudit Abraham ibn Ezra, qui fut souvent son compagnon de voyage et dont le fils, Isaac, a épousé la fille unique. En 1140, accompagné de son gendre et de quelques amis, Halevy de rend d'abord en Egypte où il est reçu avec de grands honneurs et persuadé de prolonger son séjour de plusieurs mois. D'après le récit qui nous est parvenu, Juda Halevy, malgré tous les obstacles, finit par arriver en vue de Jérusalem, la cité dorée de ses rêves. Comme il se prosternait pour en embrasser le sol sacré, il fut piétiné à mort par un cavalier arabe qui passait par là. Plusieurs de ses élégies à Sion et au Pays d'Israël ont été mises en musique , et ses compositions liturgiques sont incluses dans le rituel synagogal du Shabbat et des fêtes, ou sous forme de psaumes pénitentiels. De tous les poètes de l'Age d'Or, il fut le plus connu et le plus largement lu. Ses mots ont résonné au fil des siècles avec un son prophétique.
A la différence de ses prédécesseurs, Ibn Ezra écrit toutes ses oeuvres en hébreu et traduit plusieurs traités savants rédigés en arabe au bénéfice des communautés juives de l'Europe chrétienne. Il quitte l'Espagne pour Rome en 1140, passe à Lucca en 1145, puis à Mantoue et à Vérone. Durant son séjour en Italie, il écrit plusieurs ouvrages de grammaire hébraïque et de commentaires bibliques, ainsi que des traités d'astronomie. En 1147, nous le retrouvons en Provence , d'où ses pas le portent à Narbonne, Béziers, Rouen et Dreux. Après un bref mais prolifique séjour à Londres, il regagne le Nord de la France où il rencontre les illustres petits-fils de Rashi- Samuel ben Meir (Rashbam) et Jacob ben Meir (Rabbenou Tam)- avec lesquels il était déjà en correspondance. En 1160, de retour à Narbonne, il s'installe à la traduction d'un ouvrage astronomique en arabe. Son influence sur les communautés juives de France fut si grande que, plus d'un siècle plus tard, Jediah Bedersi de Béziers parle avec enthousiasme de "a joie des érudits de ce pays, de ses dévots et de ses rabbins quand Ibn Ezra s'arrêtait dans leurs communautés. Il commença à ouvrir les yeux dans nos régions et écrivit pour notre peuple le commentaire sur le Pentateuque et les Prophètes". Tout en étant incomplets, ses commentaires critiques et exégétiques de la Bible forment la pierre angulaire de l'école rationaliste. Fondant ses interprétations du texte biblique sur le sens littéral des mots, Abraham ibn Ezra n'hésite pas à faire d'audacieuses allusions à des opinions qui contredisent la doctrine traditionnelle Son côté poète itinérant l'amène à produire une extraordinaire variété de poèmes profanes sous forme de dialogues, de devinettes et d'épigrammes, ainsi que de psaumes et d'hymnes religieux et liturgiques. Après lui, des générations de poètes ont imité son maniement spirituel de la langue hébraïque.
à suivre ... Texte tiré d'une étude de la Wizo.
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