Dans le "B'nai B'rith news" n°8, août septembre 99, un encart "APPEL POUR LA TURQUIE" mentionne qu'en 1492 le peuple turc a accueilli les Juifs chassés par l'Inquisition.
Il semble important d'ajouter que le peuple turc et ses institutions ont soutenu efficacement le peuple juif beaucoup plus récemment : pendant la guerre 39-45. Il s'agissait de bien plus que d'un simple soutien : la politique des représentants de la Turquie était de considérer les Juifs turcs où qu'ils soient comme leurs ressortissants et à ce titre de refuser de donner leurs listes aux Allemands dans les pays occupés.
Je souhaite citer ici l'exemple des Juifs turcs qui se trouvaient en France pendant l'occupation. Tous ceux, du moins, qui s'étaient déclarés au consulat, ont été informés qu'il n'était plus possible de les protéger en France. Le Consulat Turc en France a donc organisé leur rapatriement vers la Turquie, en train, à travers l'Europe occupée.
J'insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas là d'un fait isolé, mais de la politique de la Turquie. Il me semble important que ces faits soient connus. Voici le récit que ma mère d'Estelle Dorra - Cohen de son nom de jeune fille, à fait de leur rapatriement en février 1944.< /I>
Nous vivions dans l'angoisse et la peur, mêlées cependant d'insouciance et de futilité, commettant tous, grands et petits mille et une imprudences, insouciants du danger.
la Directrice de mon lycée, le lycée Hélène Boucher, s'était occupée de cacher, avec l'aide de familles françaises, quelques fillettes restées seules après les premières rafles.
Parmi les frères et les cousins, quelques-uns étaient prisonniers de guerre, d'autres internés à Drancy. Je me souviens d'une nuit où nous avons quitté la maison parce que nous avions été informés que l'on viendrait nous prendre. Un ami grec chrétien nous a accompagnés, la nuit, dans les rues jusqu'à une cachette, passant entre les contrôles, courant avec nos valises, transpirant et tremblant, exactement comme dans l'équipée du film "La traversée de Paris". Peu à peu le danger approchait.
Vers la fin de l'année 1943, le Consulat de Turquie nous a fait savoir qu'il ne pourrait plus assurer notre protection en France : nous allions être rapatriés en Turquie. Je ne me souviens pas des formalités, mais elles furent longues et compliquées.
Je nous revois seulement, une cinquantaine d'années en arrière, en février 1944, vingt à trente familles, dans un unique wagon spécial du train qui devait traverser l'Europe en guerre Des caisses de nourriture étaient prévues pour une semaine au moins, les femmes portaient tous leurs bijoux, ces mêmes bijoux qui devaient servir plus tard à nous permettre de vivre un temps indéterminé, de l'argent était également caché dans les semelles de chaussures de chacun, grands et petits.
Nous avions avec nous un "Transport Fürhrer", Monsieur Gabay, chargé des discussions avec les différentes autorités tout au long de ces huit à dix jours de voyage.
Dans cet "Orient Express" très particulier, nous avons voyagé un ou deux jours sans problèmes, circulant et vivant dans les couloirs, bavardant avec les autres voyageurs de notre âge, sympathisant avec tous. Les familles se connaissaient. Certaines sortaient de Drancy, étant "Turcs reconnus".
A notre arrivée à Vienne, notre wagon fut détaché du train. Nous avons attendu, puis nous nous sommes enhardis peu à peu à sortir pour rejoindre la ville. quelque uns sont restés tout à côté de la gare, dans les cafés alentour. D' autres, comme des oiseaux fous, se sont éparpillés dans toutes les directions, se prenant pour des touristes en voyage d'agrément.
Mon père et moi avons sauté dans un tram et circulé à travers la ville. Nous avons rencontré des "travailleurs volontaires" venant de France.
Nous avons également vus un grand nombre de soldats blessés, un bras ou une jambe en moins, ce qui ne se voyait pas à Paris.
Cette escapade était une folie, mais peut-être il y a t-il un D. pour les inconscient, comme il y en a un pour ceux qui boivent trop de raki… De retour à la gare, un événement grave était survenu pendant notre absence : une dame de notre groupe, parlant l'allemand, avait sans méfiance, raconté que nous étions des juifs retournant dans leur pays. Pauvres de nous !
Notre wagon fut rattaché à un autre train, et "Faus Raus", en arrière. Des cris, des jurons en allemand ! Qu'allait-il nous arriver ? Nous sommes tous restés muets, silencieux et terrorisés. Les croyant priaient D. . Notre wagon fut de nouveau détaché, et nous sommes restés toute la nuit dans une plaine enneigée, sans chauffage, sans eau, tremblant de peur et de froid.
Enfin, grâce à D., et aussi, grâce au bon M. Gabay, qui s'est démené de toutes parts, les choses se sont arrangées. Nous voilà de nouveau en direction d'Istanbul. Pendant la traversée de la Hongrie, nous avons eu une escorte de soldats hongrois. Plus tard, ce fut la Yougoslavie, nous regardions par la fenêtre, essayant d' apercevoir quelque uns des vaillants partisans de Tito… Puis la Bulgarie, la neige, la neige, et les paysannes avec leurs fichus sur la têtes, nous apportant du pain lors des arrêts fréquents. l'envie de rire, de dire n'importe quoi était revenue.
Enfin, la Turquie ! Nous fûmes hébergé quelques jours dans " l'Hôtel International" une chambre minuscule pour chaque famille, les uns sur les autres, les femmes cuisinaient toutes ensemble dans une cuisine improvisée.
Par la suite, chacun a retrouvé, qui un frère, qui un cousin, qui des amis. Nous avons essayé de raconter la vie à Paris, mais les gens ne voyaient que nos chaussures à semelles de bois, les longues boucles d'oreilles scintillantes des jeunes filles, et les coiffures en hauteur au dessus du front : Ah ! ces parisiennes, elle n'ont pas l'air bien malheureuses !