Depuis deux ans, nous fêtons Roch Achana et Kippour à la nouvelle synagogue Chaarei Tzion, au n° 303 chaussée d'Alsemberg, à Bruxelles. Nous nous y sentons très bien et sommes gentiment accueillis. L'amabilité du rabbin Abergel et de toute la communauté nous touche beaucoup. Parfois, les mélodies sont proches des nôtres.
Pendant le service, je ressens un certain manque : mon regard est arrêté à gauche, par un mur totalement blanc et devant moi, par un rideau qui m'empêche de voir les hommes au-delà. Non pas que je souhaite les voir, mais pourquoi ne les verrai-je pas ? C'est un tableau vivant ! La plupart des synagogues de par le monde n'ont pas recours à ce truchement. Par contre, ce rideau restreint l'espace. Sur le mur, pas d'inscription, sur laquelle arrêter mes pensées. Pas moyen de voir l'ehal, la teva,… Il nous est juste loisible de voir les chapeaux des dames devant nous. Je n'oublie pas que j'y suis volontiers admise et je me dois de respecter leur optique. C'est ma première impression, mais je m'y suis adaptée.
Ne suis-je pas là pour prier, pour me recueillir ? Mais peut-on prier des heures durant sans interruption ? Oui, me dit papa. Je reconnais que je me retrouve avec quelques dames qui ont la faculté de se concentrer. Parfois, certaines échangent doucement quelques mots et moi, je me laisse aller à mes souvenirs. Je repense aux jours de fête célébrés à la synagogue de Lubumbashi et à celle de Rhodes. Là, je ne puis m'empêcher de regarder les objets en cuivre, la teva en bois : don de M. Hillel Franco, les ehalot, avec la plaque en hébreu à leur gauche qui raconte l'entrée des soldats israélites de l'armée anglaise, dans la synagogue peu après la déportation. Ils y ont réparé le tabernacle qui avait été saccagé. A ce sujet, un fait me revient à la mémoire. Cela s'est passé à Rhodes, il y a quelques années, un jour de Kippour : un monsieur âgé est entré, s'est approché de papa, assis à la teva, absorbé dans ses prières. Ce monsieur a juste eu le temps de l'interrompre pour lui glisser à l'oreille qu'il était anglais et s'est trouvé dans cette même synagogue en 1944, parmi les soldats … Il n'a fait qu'entrer et sortir. Papa regrette de n'avoir pas eu le temps, ni l'opportunité de lui demander son identité et son adresse. Il était probablement là, pour un pèlerinage, 50 ans plus tard : le cimetière des soldats anglais se trouve en face du cimetière juif.
Je croyais connaître toutes les plaques commémoratives de la synagogue par coeur, mais … « les ans en sont la cause ». Il me suffirait de rechercher mes notes et mes photos pour les citer toutes. Je revois en pensée la plaque en marbre au balcon, au nom de M. Nissim Mallel. J'essaye de me souvenir de celle au-dessus de la porte entre les deux ehalot: est-ce de la famille Notrica, au nom de leur mère ?
Quand nous sommes là, nous avons le plaisir de prendre part également au service, avec toutes nos connaisances et nous entonnons en choeur tous ces chants qui nous touchent et que nous aimons. J'avoue qu'au cours de la cérémonie, je ne suis pas toujours plongée dans mes prières, j'essaye par moments de déchiffrer les textes inscrits sur les plaques murales : - "No tri ca, Tou ri el, Me na che,…" Il y en a en français, mais celles en hébreu ou en espagnol me posent quelques difficultés. Un sentiment de satisfaction m'anime et s'accroît au fur et à mesure que je lis des mots espagnols ou hébreux, des noms sépharades, en caractères hébraïques. Je pourrais éviter de me laisser distraire. Il y a un temps et une place pour chaque chose. Je les passerai en revue après la prière. Pourquoi sont-elles dans la synagogue, ces plaques ? Si elles y sont, n'est-ce pas pour les regarder et nous en souvenir ? N'est-ce pas une forme de prière aussi que d'avoir une pensée pieuse et émue pour ceux qui ont disparu et ont laissé des traces indélébiles ? La prière, les chants, l'émotion de me trouver là avec la famille et les amis et la lecture de ces plaques : c'est tout un amalgame qui me remplit d'une joie intérieure et se manifeste par de la bonne humeur. Nous sommes tous heureux d'être là. Ine ma tovou manayim chevet ahim gam iahad !
Nos parents nous ont transmis la nostalgie et la tristesse qu'ils éprouvent à revoir cette synagogue désertée de toute sa population. La « kavana » s'y ressentait intensément, la prière était profonde et venait du coeur. Ne l'appelait-on pas « La tchika Yerouchalaïm » ? En ces jours de fête, c'est une consolation malgré tout de la voir fréquentée par des personnes de passage. Quand nos parents sont là, ils repensent à l'endroit où les leurs étaient assis. Ils se souviennent … Et nous, que dirons-nous de celle de Lubumbashi où nous avons passé de si beaux moments et qui est totalement abandonnée ? Peut-on l'oublier
Je pense à M. Maurice Soriano qui a atteint un âge avancé, à Mme Lucia Soulam, aux Modiano, à M. Benzakein, hazan d'Israël ainsi qu'à Amdour, un ami américano-israélien qui sert de chamach. Ils ont tous deux la gentillesse de nous écrire une petite lettre pour nous dire comment se sont passés les Yamim Noraïm.. Seront-ils là cette année-ci ? Y serons-nous ?
Je le souhaite vivement. C'est avec émotion que je reverrai ces plaques commémoratives et les relirai avec plaisir.