Il faut avouer que le juif errant est par vocation un enraciné : c'est-à-dire que, obligé de changer de pays pour vivre, il garde dans son coeur les traditions et la langue de sa patrie comme un bagage précieux qu'il laisse en héritage à ses descendants. Pour nous juifs sépharades qui avons vécu pendant des siècles en Espagne, cette terre n'était plus une terre d'exil, mais elle était devenue une seconde patrie ; nous avions contribué à enrichir la langue et la culture espagnole avec nos études. Une heureuse entente entre judaïsme et civilisation espagnole avait donné ses fruits ; la langue judéo-espagnole et, dans cette langue, plusieurs chants pour les fêtes juives et de curieuses "consejas", où l'esprit ibérique se mêle à la manière de penser des juifs ; le tout état transmis des pères aux fils oralement. Après l'édit d'expulsion de 1492, les juifs qui n'acceptèrent pas de se convertir au catholicisme furent obligés de connaître encore une fois l'amertume de l'exil. Ils s'établirent dans de différents pays de l'Europe et surtout dans les pays qui donnent sur la Méditerranée. On attendrait de la part de ces juifs haine et rancoeur envers l'Espagne, qui leur avait réservé ce traitement : mais au contraire ils continuèrent à aimer Sépharade et ils gardèrent avec jalousie la langue et les traditions judéo-espagnoles. Ce qui prouve qu'un édit de souverains intolérants n'a pas la force d'effacer des siècles d'histoire; ce qui prouve que l'image du juif vindicatif est une image fausse, créée par la propagande antisémite ; les juifs savent pardonner, l'enseignement du pardon est juif avant que d'être chrétien (du reste la pensée chrétienne à ses origines dans presque toute pensée juive).
Quant à moi, je suis née à Milan, mon père était de Rhodes et ma mère de Patmos ; comme j'ai passé toute ma vie à Milan, je dois admettre que l'Italie est ma seconde patrie, après Israël ; et pourtant je pense avec nostalgie aux chants en judéo- espagnols que mon père m'avait appris pour les jours de fête ; entre tous à "oun cavretico que me merco mi padre...", chant populaire et naïf en apparence, mais qui contient une grande vérité : dans ce monde il y a toujours une hiérarchie de forces. Je pense avec nostalgie aux chansonnettes du folklore judéo-espagnol : "En Istanbul havia una judia ...", "diziocho anios tengo...". Je me souviens aussi de plusieurs expressions dans le judéo-espagnol de Rhodes : je voudrais en faire un modeste petit livre pour que ce langage ne soit pas oublié. Souvent je me surprends à fouiller dans ma mémoire pour trouver un proverbe que mon père répétait dans ses discours, une expression dont ma mère ornait ses phrases; des mots turcs ou grecs transformés en mots espagnols ; je me surprends à fouiller dans ma mémoire "à la recherche du langage perdu", en bonne élève de Proust. Je ne crois pas que le judéo-espagnol puisse devenir encore une langue vivante parce qu'on peut pas aller contre le cours de l'histoire. Je n'approuve pas la graphie internationale artificielle qu'on a adopté pour cette langue. Je pense qu'il faut conserver le souvenir du judéo-espagnol avec sa graphie originale, qui est celle de l'hébreu ou de l'espagnol. Pour montrer combien encore les sépharades éprouvent de la nostalgie pour l'Espagne après 500 ans, je tiens à faire connaître un passage d'une lettre que ma tante Graziella, une soeur à mon père, mariée Alhadeff, vient de m'écrire. Ma tante a passé sa jeunesse à Rhodes et ensuite elle a vécu en Afrique du Sud : "Mi piace leggere le poesie di Garcia Lorca perchè esse mi fanno andare col pensiero alla Spagna, a quelle abitudini di vita, a quelle mentalità che sono spagnole, ma anche nostre, avendole noi conservate col amore nella communità ebraica di Rodi. Le poesie di Garcia Lorca mi fanno tornare a casa mia ..."
Il y a aussi une autre raison plus générale pour laquelle non seulement le juif sépharade mais tout homme réserve un coin de son coeur à l'Espagne. C'est que l'Espagne est le pays des grands sentiments, de ces sentiments qui élèvent à un niveau plus haut notre existence. L'Espagne est le pays où l'amour intense pour la vie se joint étrangement à un mépris courageux de la mort ; la conduite du toréador témoigne de cet amour et de ce mépris. Le toréador est l'homme jeune qui apprécie fort les biens de ce monde et qui pourtant joue avec sa vie à l'aide d'un drap rouge pour montrer à la foule comme l'intelligence peut avoir raison de la force brutale de la bête. L'Espagne est le pays où le sentiment de l'honneur atteint les sommets les plus hauts; je pense à la légende du Cid et à la belle transposition littéraire de Corneille.
L'Espagne est le pays où le pire des criminels réussit à trouver le chemin de la grâce : c'est le sujet de "La Dévotion à la Croix" de Caldéron de la Barca, que Camus a voulu traduire en soulignant la modernité du drame qui annonce déjà le "tout est grâce" de Bernanos. L'Espagne enfin est le pays de l'intolérance religieuse qui a obligé à l'exil milliers de juifs et a persécuté cruellement ceux qui, restés en Espagne, feignant de s'être convertis au catholicisme, continuaient à pratiquer la religion juive. Mais l'Espagne est aussi l'unique pays qui a osé dresser le drapeau de la liberté contre les dictatures nazie et fasciste qui écrasaient l'Europe. Pour cette liberté, qui est une exigence du coeur humain, sont mort entre autres Louis Company et Garcia Lorca ; pour cette liberté sont venus combattre en Espagne, volontaires de toutes les parties du monde, des juifs aussi, il faut le rappeler. La bonne cause, comme il arrive souvent, n'a pas gagné et les révoltés ont été vaincus par Franco : mais le drapeau brodé par Mariana Pineda est resté la seule lumière dans la grise Europe jusqu'à l'arrivée des américains.Comme sépharade, et aussi comme citoyenne du monde, j'ai cru bien de devoir cet hommage à l'Espagne, qui a été maître aux autres nations de la grandeur de l'homme.