LE DERNIER CONVOI

Marie Morhaim

13 juin 1940. Les troupes allemandes entrent dans Paris. Nous habitons alors ma grand-mère, ma mère, mon frère et moi, rue Duc dans le 18è. Mon père est resté bloqué à Istanbul par la soudaineté des événements. Pour nous la vie va continuer, presque normale. Nous ne sommes pas touchés par les mesures antisémites imposées par l'état français. Non astreints au port de l'étoile nous ne subissons pas les vexations et les restrictions quotidiennes qui marquent nos coreligionnaires. Nous sommes turcs, protégés par les autorités de la Sublime Porte, avec lesquelles Berlin entretien des relations ambiguës. L'ancienne alliée du Kaiser va-t-elle basculer du côté de l'Axe ? Va-t-elle au contraire s'engager aux côtés des forces alliées ? Ou bien, va-t-elle se réfugier dans une neutralité qui ne présente que des avantages ? Ce flou savamment entretenu par la diplomatie d'Ankara va se dissiper au fur et à mesure des victoires du camp démocratique. Les Nazis n'ont plus d'espoir. Les Turcs ne prendront pas parti. Ils décident alors d'appliquer aux Juifs ottomans vivant en France la loi commune. Dès la fin de l'année 1943, le Consulat informe chacun des intéressés qu'il risque la déportation à tout moment. Dans la deuxième quinzaine du mois de mars 1944, une convocation nous atteint : Un départ est organisé par les représentants du gouvernement turc afin de nous permettre de regagner la mère patrie. Nous sommes sauvés par le gong !

10 avril 1944. Gare de l'Est. Un train de voyageurs pas comme les autres est à quai. Chargés de valises et de ballots, les Sépharades de Paris montent lentement dans les wagons. Le dernier convoi de Juifs «protégés » va quitter la France de Pétain.

Voyage sous bonne garde. Il nous est interdit de quitter le wagon. Cependant, à Vienne, mon frère et moi profitons d'une halte prolongée pour tromper la vigilance de l'escorte. Nous nous précipitons sur une fontaine pour remplir à la hâte quelques bouteilles d'eau fraîche. Au bout de neuf jours de

voyage ponctués d'arrêts interminables, souvent en rase campagne, sans cesse exposés au bombardement et aux mitraillages de l'aviation anglo-américaine, nous finissons par atteindre la ville frontière d'Iderné.

Et c'est ici que les ennuis commencent ! Contrôle des papiers. Policiers et douaniers se concertent. On nous ordonne alors de descendre. Le train va continuer sa route vers Istanbul… sans nous. Nous sommes assignés à résidence dans une bâtisse et je crois comprendre, d'après les explications de ma mère, que son passeport n'est pas en règle. Deux jours plus tard mon père arrive. Embrassades, retrouvailles émouvantes. Il repart le soir même pour Galata… Seul. ma grand-mère et ma mère essaient de nous rassurer et leur optimisme semble avoir raison de nos craintes quand, sans crier gare, on nous embarque pour Istanbul où nous retrouvons notre père… Catastrophé. Palabres, discussions, et interventions multiples n'ont rien changé à la détermination des turcs : Nous sommes expulsés. Les autorités nous mettent alors en mains un stupéfiant marché : Ou nous retournons à la case départ ou nous prenons la direction de la Palestine, alors sous mandat Britannique.

Deux jours plus tard, après un petit arrêt à Beyrouth, nous nous trouvons enfin réunis ma grand-mère Vida, mon père Mordo, ma mère Zelda, mon frère Albert et moi-même au Beith Haolim de Haifa. Et c'est alors que… mais ceci est une autre histoire.

J'ai appris par la suite que ma mère était détentrice d'un passeport d'apatride portant la mention «ex turque». Le consulat turc à Paris s'était montré magnanime en la plaçant sous sa protection alors qu'elle ne possédait plus sa nationalité d'origine. Notre expulsion du territoire turc a été la conséquence logique de la stricte application de la loi malgré les risques calculés que cette mesure pouvait entraîner.

Marie MORHAIM

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