Commémorer la déportation et la libération des camps, c'est se jouer du temps en ravivant les mémoires. Si le recul favorise un dialogue plus serein, un meilleur éclairage de l'événement et son intégration référentielle dans notre cadre de pensée, c'est toujours à l'heure de ce rendez-vous qu'il nous ramène dans une authenticité poignante. Loin d'en diluer la portée, le témoignage de l'enfant de déporté confère à cette remémoration active un coefficient de pondération temporel qui la transcende, une mise en relief des arêtes vives de l'événement que, dans une inconscience souvent pathétique et douloureusement vécue, les générations suivantes se chargent de répercuter. S'impose-t-il avec évidence à notre esprit que la mise au monde d'une personne exige un préalable de quatre ascendants ? Que quand on parle de 6 millions de morts, c'est l'investissement de 24 millions de personnes sur 2 générations dont on évoque l'annihilation quasi instantanée ? Je dois au rabbin Chalom Benizri la prise de conscience cruciale du vide qu'occupait dans ma vie l'absence de mes grands-parents, lorsqu'il me lança : « Mais bien sûr ! Parce que connaître ses grands-parents, c'est connaître toutes les générations qui les précèdent ! » Incontournable vérité. Dans son témoignage, mon père évoque l'accès difficile au statut d'adulte qu'il s'est vu contraint d'effectuer en 20 minutes. Un traumatisme pareil peut-il ne pas laisser de marques ? Et des marques contagieuses : car il existe une transmission de la souffrance aussi. La vie comporte certaines situations de passage qui pour être menées à bon terme nécessitent un dialogue ouvert. Mais face à de tels traumatismes, une certaine pudeur, et la décence, imposent le silence. On se trouve alors confronté à un obstacle, dont la résolution sera déléguée aux relais suivants. Une projection dans le temps dont la cible ne cessera de s'élargir : des milliers de personnes encore à venir sont déjà implicitement réquisitionnées pour ce travail! J'ai plus de 40 ans aujourd'hui, et je peux dire avoir consacré l'essentiel de mes forces vives à trouver une réponse aux multiples interrogations que cette situation imposait à moi.
Je fais partie de la communauté de Rhodes, une communauté dont je me revendique et à laquelle me lie une affection profonde. Je ne suis pourtant jamais arrivée à y trouver mes repères. Car, dans ma jeunesse, l'évocation par mon père de la rmana Signourou dont la mère était l'arrière-petite-cousine du neveu du papou Eliahu ne retenait pas mon intérêt. Quand on est jeune, ce genre d'évocation suscite toujours le rire par son côté désuet. Pour réaliser par la suite combien ce type de repérage était important : c'est comme si je m'étais trouvée confrontée à une désintégration du ciment communautaire qui me laissait en quelque sorte à la dérive.
Aux prémices de mon questionnement, je dois reconnaître en avoir beaucoup voulu à cette communauté pour ce dont elle m'avait privée, pour toutes les clefs qu'elle ne m'avait pas transmises. Peut-être, à la réflexion, doit-on lui trouver des circonstances atténuantes. C'est une communauté déracinée par la déportation, et décapitée de ses forces spirituelles. Les survivants, jeunes, n'avaient pu bénéficier eux-mêmes d'une transmission accomplie. Reconstituée tant bien que mal au Congo, voilà que les événements de 1960 lui imposent un second déracinement mortel. En définitive, elle a fait ce qu'elle a pu avec ce dont elle disposait. Mais il faut lui reconnaître le mérite d'avoir su transmettre ce qui fait l'essentiel de l'âme juive et des valeurs morales qui lui sont attachées.
J'ai eu la chance de rencontrer des personnes provenant de communautés épargnées par la déportation, et dans lesquelles la transmission avait pu s'effectuer intacte de génération en génération. Grâce à elles, j'ai eu ce bonheur inestimable de récupérer des clefs manquantes.
Au nom de ce patrimoine miraculeusement reconstitué et des fantômes qu'il a réintégrés dans ma vie, au nom du travail qui se trouve toujours sur mon métier, je veux souligner l'importance du témoignage du déporté qui, en brisant le mur du silence, jette dans le présent un éclairage sur des situations énigmatiques auxquelles il restitue leur sens. Mais aussi, et surtout, parce qu'il constitue le refuge et la clef de compréhension contre l'aliénation, cet état où l'on cesse de s'appartenir, et contre, non pas la solution, mais la dissolution finale.
Intervention du 27 août 1995 (roch ‘hodech eloul 5755), à l'occasion de la commémoration du 50e anniversaire de la libération des camps.