LA CROYANCE DES JUIFS EN LA KAPPARA

Henriette AZEN

Elle se manifeste chez les judéo-espagnols et les judéo-arabes par l'expression identique calque adressée à une personne aimée. Les premiers disent : " Me baya yo Kappara por ti ". Les seconds expriment exactement la même chose en disant : " Nemché yènè Kappara aêlék " ce qui signifie : " Que je meure à ta place ". Que de fois n'a-t-on pas entendu une mère juive " souhaiter partir en sacrifice pour ses enfants "! C'est un reste de la croyance ancestrale qui consistait dans les temps les plus reculés à faire couler le sang d'un animal, le sacrifier pour faire plaisir à Dieu.

Pour la fête de Kippour ou jour du Grand Pardon qui a lieu dix jours après Roch-Achana, ou jour de l'an juif, il est de tradition depuis toujours de consommer des poulets avant et après cette importante journée de jeûne que l'on passe en prières dans les synagogues. La croyance juive est que dans la période de dix jours qui nous sépare du premier de l'an, Dieu sait qui vivra et qui mourra dans l'année à venir. Chacun souhaite être inscrit dans " le livre de la vie " aussi est-ce avec ferveur que l'on demande pardon à Dieu pour les péchés que l'on a pu commettre consciemment ou inconsciemment.

Les Juifs sont plus ou moins pratiquants tout au long de l'année, mais le jour de Kippour est un jour sacré. Les synagogues et autres lieux de prières sont archi-pleins d'hommes et de femmes qui s'humilient à la face de Dieu. Ils font pénitence en jeûnant au moins 26 heures puisque le jeûne débute très tôt la veille pour qu'après le dîner on puisse se rendre dans la synagogue pour la célèbre prière du " Kol Nidré ". Toute la journée de jeûne les Juifs prient le Dieu miséricordieux de leur pardonner. " Mi âbon "(ma faute en hébreu) retentit de la bouche de chaque homme qui, joignant le geste à la parole porte la main sur son coeur. Tous sont recouverts du Talet ou châle de prière, symbole du linceul rappelant à chaque instant avec humilité que la vie et la mort se côtoient tout le temps.

Deux ou trois jours avant, les familles juives achètent les poulets qui ont été égorgés par des Rabbins. Dans toutes les boucheries Kacher il y a une grande affluence.Depuis que nous sommes en France la tâche est simplifiée et les femmes n'ont qu'à passer leur commande et achètent les poulets déjà déplumés.

Tandis qu'autrefois quand nous étions en Algérie " Entonses i aora no ", toutes les familles achetaient les poulets vivants et impérativement un par personne. On sacrifiait un coq pour chaque homme et une poule pour chaque femme de la famille. Pour la femme enceinte on sacrifiait une poule, une poulette et un petit coq car l'enfant qu'elle portait pouvait être une fille ou un garçon.

A une jeune fille fiancée, la belle-famille faisait parvenir une belle poule blanche ornée au cou d'un joli noeud de ruban rouge. Son fiancé lui offrait un bijou en or.

Les poulets vivants achetés plusieurs jours avant étaient bien nourris par les gens qui avaient de la place où les mettre en attendant ce que certains ont appelé : " La nuit de la Saint-Barthélémy des poulets ". Les rabbins habilités à pratiquer l'abattage rituel se rendaient dans chaque maison où ils étaient attendus avec une impatience fébrile. Cela se passait en fin de soirée. Je me souviens que maman suppliait son frère le rabbin Salomon Bibas de venir assez tôt pour qu'elle puisse avoir le temps de les préparer.

Quand mon oncle arrivait, maman avait déjà préparé une cuvette à demi remplie de cendres provenant de la combustion du charbon de bois qui avait servi à faire cuire le repas précédent dans un Kanoun ou fourneau en terre. Le rabbin saisissait le poulet, le maintenait au dessus de la tête de chacun à son tour et prononçait une prière en disant le prénom de chaque membre de la famille. Cela signifiait que le poulet qui allait être égorgé était sacrifié et s'en allait Kappara pour celui qui était nommé, d'où le terme de Kippour, jour du jeûne. Après cette prière le rabbin ramenait en arrière les ailes du poulet ainsi que la tête qu'il maintenait immobile d'une main. Tenant un rasoir de l'autre main, après s'être assuré du tranchant efficace de la lame, il enlevait un peu de duvet du cou pour que soit net l'endroit précis où d'un seul coup d'un seul, il trancherait la carotide du poulet. Le sang qui giclait était habilement dirigé vers le bas et tombait sur la cendre pendant quelques secondes. De sa main experte le rabbin lâchait le poulet qui atterrissait dans une grande bassine où il se débattait un moment pour expirer peu après.

Avant de se coucher maman passait une longue partie de la nuit à procéder aux différentes opérations pour garder propres les poulets qui devaient être plumés et " chaêrés "(terme arabe dont la racine est chaêrar = cheveux, poils): cela consistait à présenter le poulet sur toute sa surface au dessus des braises afin d'en griller les poils.Tous les poulets étaient ensuite vidés de leurs entrailles, lavés et saupoudrés de sel. Ils étaient enfin rincés au bout d'un moment, trois fois dans une bassine et une fois à l'eau courante du robinet comme le prescrit la tradition.

Avant de demander un service à quelqu'un, les femmes juives, qu'elles soient judéo-espagnoles ou judéo-arabes emploient toujours les expressions citées au début de ce texte. La personne sollicitée entendant en préambule une telle preuve d'amour fait toujours son possible pour rendre le service demandé. De nos jours et jusqu'à la fin des temps, le grand amour des mères juives se manifestera aussi intensément.

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