Alexandrie, le 23 juillet 1952. Lorsque je me réveillais, ce matin-là, j'eus une impression bizarre que je ne pus définir tout de suite. Oui, c'était bien ça: un silence total dans ma rue. J'enfilais ma robe de chambre et sortis sur le balcon. La rue était déserte, à l'exception de rares passants qui marchaient d'un pas inhabituellement pressé. Aucune voiture ne circulait et le rideau de fer de plusieurs boutiques était encore baissé malgré l'heure avancée.
Je quittais le balcon et m'en allais, inquiet, allumer le poste de radio. Celui-ci aussi était étrangement muet. Au bout de quelques minutes , il diffusa enfin une marche militaire, puis une autre, puis une autre encore, qui fut, elle, interrompue par un communiqué lu d'une voix monocorde. Dès les premières paroles, stupéfait, j'approchais mon oreille du poste: durant la nuit , un groupe d'officiers s'appelant les "officiers libres" avait pris le pouvoir et renversé le roi Farouk.
Ce communiqué fut repris plusieurs fois de suite. Les membres de la famille qui, à mes appels répétés, étaient accourus vers le poste de radio, se regardaient sans dire un mot. Ce fut ma grand- mère, la Nonna (1), qui murmura, "Que Dio mos guarde de mal" (2) et ajoutât aussitôt: "Es bueno esto para mosotros?" (3) . Ce fut la question que chacun de nous se posa en lui- même. Personne ne sachant quoi lui dire, on se contenta de lui répondre, après un long soupir: "Ya veremos" (4).
"Est-ce que c'est bon pour nous?" a toujours été, pour le Juif, une façon détournée - parce que point porteuse d'inquiétude - de se demander "Jusqu'à quel point est-ce mauvais pour nous?" Depuis des siècles, combien et combien de nos coreligionnaires , dans tant et tant de pays, se sont-ils posés avec angoisse cette question au moindre événement politique, au plus léger mouvement de foule, à chaque rumeur colportée, en un mot à tout frémissement, proche ou lointain. Car le Juif, à travers les âges, a appris, et à quel prix, qu'un incident, aussi éloigné fut-il, pouvait se métamorphoser à son égard en un tremblement de terre meurtrier.
Dès le lendemain, les kiosques à journaux furent pris d'assaut et les langues allèrent bon train. On apprit ainsi qu'un certain Général Néguib était à la tête du "putsch" qui avait renversé le roi, mais personne n'avait entendu parler auparavant de ce général. L'appréhension de la communauté juive d'Egypte allait en grandissant. Lorsqu'ils lurent dans la presse que le Général Néguib était un homme d'une intégrité absolue et d'une modestie proverbiale - Néguib souhaitait continuer à vivre dans son modique logement au coeur d'un quartier populaire du Caire - les Juifs eurent, comme le reste du peuple, un a priori favorable pour cet homme, qui d'ailleurs avait une bonne tête de grand-père souriant, avec sa pipe rivée à la bouche.
Les esprits s'apaisèrent tant soit peu, mais les Juifs restèrent attentifs à tout indice pouvant signifier qu'il avait lieu de penser " qu'il fallait peut- être faire ses valises". En d'autres termes, prendre la redoutable décision et se résoudre à un déracinement total, à affronter une nouvelle vie faite d'inconnues, dans un pays inconnu, où on ne connaît personne et où personne ne nous connaît. Jour après jour, nuit après nuit, on plonge alors dans des abîmes de réflexion, avec des "évaluations " de la situation , toutes aussi subjectives les unes que les autres.
C'est dire que l'on s'agrippe désespérément à la moindre nouvelle et à la moindre rumeur, tant soit peu apaisante, où plutôt que l' on interprète comme telle, pour ensuite la magnifier à souhait dans le sens que l'on souhaiterait qu'elle fut réellement.
On se joue alors la plus invraisemblable - mais aussi la plus compréhensible, parce que profondément humaine - des comédies, afin de se convaincre que même si "tout cela" n'est pas forcément "bon pour nous", on ne peut pas nécessairement en déduire que "tout cela" soit "réellement mauvais pour nous". L'esprit peut donc recouvrer la sérénité perdue et la vie quotidienne son cours normal… Et avec une ahurissante béatitude, on abandonne avec soulagement tout projet de départ, projet qui nous a tellement perturbés - sans raison- et qui heureusement n'a plus lieu d'être.
Il faut reconnaître aux Juifs d'Egypte - dont je suis - que l'événement qui les fit s'assoupir fut de taille: aussitôt la prise de pouvoir par les "officiers libres ", le Général Néguib se rendit personnellement, le soir du Yom Kippour, à la grande synagogue du Caire pour présenter ses voeux à la communauté juive. Ils interprétèrent ce geste comme témoignage de la bienveillance de Néguib à l'égard de la communauté , ils n'eurent pas tort, car il multiplia par la suite ses déclarations de sympathie et manifesta souvent ses bonnes intentions envers toutes les composantes des habitants du pays. Ce qui, plus généralement créa, à juste titre, une impression favorable, tant sur la population égyptienne que sur l'opinion internationale. La "Révolution des Officiers Libres" s'effectua sans qu'une goutte de sang ne soit versée, mais aussi elle eut l'extrême adresse politique de n'attenter ni à la liberté, ni aux jours du roi Farouk, Prince des Croyants et Gardien de la Foi, qu'elle se contenta d'exiler avec sa faille, le 26 octobre 1952, sur son fabuleux yacht, le "Mahraussa".
Obnubilé par les déclarations bienveillantes du Général Néguib, personne ne s'intéressa aux hommes qui se tenaient discrètement derrière lui et à ce qu'ils représentaient. Derrière lui, certes, mais en apparence seulement. Lorsqu'il fut jugé que la révolution était suffisamment bien assise, le Général Néguib, façade de respectabilité du groupe des "officiers libres", fut démis de ses fonctions en novembre 1954, et plus tard, placé en résidence surveillée par ses propres compagnons d'armes.
Un nom commença à circuler comme étant celui du véritable cerveau de la révolution. Il s'agissait d'un colonel, un certain Gamal Abdel Nasser, que personne, d'ailleurs ne connaissait. Nasser fut proclamé Président de la République d'Egypte, devenue plus tard République Arabe Unie, et celui qu'on appela désormais le Raïs (5) commença alors à faire beaucoup, beaucoup parler de lui… Et cela ne fut pas du tout " bon pour nous" , en fait, ce fut le commencement de la fin de la communauté juive d'Egypte. Toute la presse et la radio annoncèrent, pour le 26 juillet 1956, un très important discours du Raïs.
A l'heure dit, comme toute la population égyptienne, j'avais mon oreille collée au transistor. Le discours traînait en longueur, les mots " colonisation, libération, dignité, nation arabe, impérialisme" revenant sans cesse, sans aucun fait nouveau , lorsque Nasser, sautant soudain du coq à l'âne, se mit à parler du Canal de Suez. Bizarre, pensai-je. Après avoir rappelé avec insistance le nombre d'ouvriers égyptiens morts pendant le percement du Canal, lequel devrait par conséquent, ajouta Nasser, appartenir à la nation égyptienne ( ce qui fit dire le lendemain aux Juifs que dans ce cas, les Pyramides devraient appartenir à la nation juive), le Raïs évoqua la figure de Ferdinand de Lesseps dont, dit-il, " il avait l'image devant les yeux". Cette façon inattendue, presque maladroite, de se référer au Canal de Suez et à Ferdinand de Lesseps dans un discours avec lesquels jusque là ils n'avaient aucun rapport , me frappa. Calmement, je m'en souviens, je fis alors la remarque suivante aux membres de la famille ui m'entouraient: Nasser mettra la main sur le Canal de Suez". Les uns me répondirent que cela ne se pourrait puisque le Canal était international, d'autres qu'aucune nation du monde libre n'accepterait un tel acte, qui déboucherait inévitablement sur une guerre, Nasser ne prendrait jamais un tel risque. Malheureusement, j'avais vu juste.
On rappellera, pour la petite histoire- que Nasser avait donné ordre à l'armée égyptienne d'occuper le Canal et d'investir les bâtiments de la Compagnie Universelle du Canal de Suez dès qu'il prononcerait dans son discours le nom de Ferdinand de Lesseps (probablement inconnu de la plupart des " troufions" qui exécutèrent l'ordre). En effet, après avoir évoqué le nom fatidique, Nasser poursuivit par ces mots:"… Tandis que je vous parle en ce moment, des égyptiens, vos frères, se préparent à administrer la Compagnie du Canal. En ce moment même, ils prennent pour nous la direction de la compagnie du Canal". Les événements qui suivirent ce discours mémorable secouèrent le monde; puis le monde, comme à l'accoutumée, les oublia rapidement. Mais ils demeurent toujours vivants dans la mémoire de chaque Juif d'Egypte.
Quelques jours après ce discours, je fis un rêve étrange . Je rêvais que j'étais allongé sur une pelouse fleurie qui donnait sur une falaise surplombant la mer. Myriam, qui était alors ma fiancée ( aujourd'hui ma femme depuis trente-trois ans ) était à mes côtés. Alors que nous regardions tous deux le ciel d'un bleu limpide où brillait un soleil radieux, je m'aperçut qu'un groupe de quatre Arabes assis non loin nous dévisageait. Au bout d'un moment, ils se levèrent et vinrent vers nous, menaçants. Deux d'entre eux s'emparèrent alors de moi, tandis que les deux autres traînèrent Myriam jusqu'au bord de la falaise, puis la poussèrent dans le vide. Je me débattais en criant. Tous les quatre me soulevèrent alors en me tenant par les jambes et par les bras, ils me conduisirent également au bord de la falaise, et après m'avoir fait tournoyer au-dessus de leur tête, me lâchèrent dans le précipice. Je me réveillais en sursaut, le coeur battant dans ma poitrine. Rêve prémonitoire, s'il en est…
Quatre mois plus tard, en novembre 1956, Myriam fut expulsée du pays, avec un préavis de quatre jours. A mon tour, je quittai précipitamment et définitivement l'Egypte, le 21 décembre 1956.
(1) "Grand- mère" en italien. C'est ainsi qu'on l'appelait dans beaucoup de familles juives d'Egypte.
(2) Que Dieu nous garde du malheur.
(3) Est- ce que cela est bon pour nous?
(4) Nous verrons bien.
(5) Le chef, le président.