MES PREMIERS SOUVENIRS DU QUARTIER JUIF DE RHODES

PASQUALE CACOPARDI

On m'a dit : écrit une page de tes souvenirs du quartier juif de Rhodes. Il y a de ça, 50-52 ans ! une bricole ! Et voilà que j'essaye.

Un miracle de parfums de rosées, de cannelle, de miel,.

J'avais 7-8 ans quand j'y suis allé et presque 10 ans lorsque je l'ai quitté, à l'aube du 1er juillet 1943, direction l'aéroport de Maritza où un avion militaire m'a rendu à la "Mère Patrie", à destination de Brindisi où je suis arrivé comme "réfugié de l'Egée ". Le 7 juillet nous étions en Sicile, mon père, ma mère, mes deux soeurs de 8 et 4 ans et moi. Trois jours après, le 10 juillet, les Anglais débarquaient à Augusta, en Sicile.

Je suis né à Rhodes (Egée) - A présent on dit : Grèce, le 19 septembre 1933 aux environs de Rosh Hashanna, mais je ne sais pas à quel endroit exactement. Ma mère devait avoir 20 ans et était juive de Rhodes. Mon père avait 26 ans, il était sicilien, de peau mâte, chrétien, à ma naissance il ne se trouvait pas à Rhodes pour des raisons de travail

Ainsi vont les choses. On les surnomma Otello et Desdemona parce qu'il était noir et qu'elle était blonde. Mes grand parents maternels étaient contraire à l'union de leur fille avec un chrétien, il ne lui donnèrent pas leur consentement. Ma mère dû attendre sa majorité ( alors 21 ans), le 12 octobre 1934 et le jour suivant, convertie au christianisme elle épousa mon père. Ainsi, je suis né juif, mais je ne le suis jamais devenu. Je suis devenu chrétien à l'âge de 5 ans, car seulement en 1938 mon père fut en état de nous emmener en Sicile.

Un voyage en mer sur le "Conte Biancamano" pour nous baptiser, ma soeur de deux ma cadette et moi-même, dans l'église du village. Notre marraine fut notre grand mère paternelle. La force des grands parents !

Nos parents de Sicile qui voyaient ma mère pour la première fois furent très surpris de constater qu'aux repas elle ne mangeait pars les cochonailles et la viande de porc. Leur rapports furent toujours difficiles, pendant la brève parenthèse que fut ce voyage en Sicile. D'un autre côté, les rapports avec les parents maternels de Rhodes étaient eux aussi difficiles. Comme il arrive souvent, le plus dur était le grand-père. Personnellement, je me le rappelle comme un vieux pétulant et inoffensif, mais il ne pouvait se comporter autrement face à la communauté ! Ma mère avait une soeur, Amélie, émigrée en Amérique vers 1937-1938, à Los Angeles, ou bien avant les autres frères et soeurs plus âgés avaient également émigrés. Là-bas elle aurait épousé un jeune juif de Rhodes "un novio muy hermozo", mais elle n'eut pas beaucoup de chance.

Mes grand-parents restèrent donc seuls dans la maison de la rue Sigismondo Malatesta, ils étaient très vieux, mon grand-père ne travaillait plus. Il semble qu'il avait un négoce de fruits et légumes que je n'ai jamais vu, car alors ma mère passait par une autre rue.

Nous habitions ailleurs, une maison dans le quartier grec près de l'église orthodoxe de Sainte Anastasia. En 1939 une madone de cette église pleura, les Grecs voyant en cela de tristes présages, ( ils n'eurent pas torts) portèrent en hommage à cette vierge en pleurs de fins et longs cierges jaunes.

Par la suite, une fois par semaine, ma mère me conduisait avec ma soeur chez ma grand-mère. A chaque fois, mon grand-père ne se trouvait pas à la maison. Je n'en garde aucun souvenirs précis, si ce n'est l'impressions de faire une traversée, et de passer d'un monde à un autre monde différent, quand je traversais le quartier juif.

Par rapport aux autres enfants , je considérais comme un grand privilège le fait d'aller et venir à son aise, ma grand-mère était une femme d'une grande douceur,elle m'enlaçait et m'embrassait si tendrement qu'elle en pleurait. De tous les enfants qu'elle avait, ma soeur et moi étions ses seuls petits enfants connus, mais nous étions chrétiens. En cachette, quelques années auparavant, ma grand-mère avait voulu assister à la procession de la Via Crucis, elle avait vu l'effigie en plâtre de ce juif crucifié et tout ensanglanté. Elle en fut si perturbée et impressionnée qu'elle en perdit toutes ses dents, ainsi nous raconta ma mère. Elle me parlait une langue très mélodieuse que je ne comprenais pas, mais dont intuitivement je saisissais le sens. Moi qui vivais dans le quartier grec, et avais une servante grecque qui me parlait sa langue, Je parlais grec en plus de l'italien, mais pas l'espagnol . Aujourd'hui j'ai complètement oublié le grec, par contre je comprends assez bien l'espagnol.

D'une vitrine ou d'un placard, l'endroit changeait toujours, de son l'ample cuisine, ma grand-mère sortait une confiture faite de pétales de roses ou de coings, ou des douceurs au massepain, en pâte d'amande. Peut-être y avait-il d'autres choses à base de sésame et de miel. Voilà, mes premiers souvenirs du quartier juif de Rhodes, ce sont ces biscuits, ces douceurs, qui étaient pour moi un vrai miracle de parfums de roses, de cannelle, de miel, et quoi d'autre encore !

Puis un jour ma grand-mère mourut, comme ça, à l'imprévu. En ce temps là les gens mourraient sans crier gare, à l'improviste, sans savoir pourquoi. Mon grand-père resta seul, c'est alors que toute notre famille se transféra dans sa maison. Ma mère l'assista quelques années, puis il mourut lui aussi en 1941 ou 1942, de crève-coeur je crois. Il a sa tombe au cimetière juif de Rhodes près de sa femme, Matilde Hasson. Ma mère connaît l'endroit exact.

Il s'appelait Joseph Mizrahi, Ma mère porte ce nom, je sais que Mizrahi est un nom très connu en Israël et par le monde, ma mère est la seule de sa famille à l'avoir gardé car ses frères et soeur, émigrés en Amériques, l'on changé en Eastern, mais depuis ma mère n'a plus eu de prénom. Elle s'appelait Violetta, quand elle s'est convertie elle a pris le prénom de Maria, mais dans le quartier on l'appelait Zimbul. A présent, en Sicile où elle vit depuis 50 ans, elle a 80 ans , on l'appelle "Signora Maria" et peut-être a-t-elle mentalement traduit en "Signora Zimbul".

Les souvenirs de son quartier ?

Avant tout sa maison, toute sur un seul étage, deux entrées, deux portes, qui donnaient sur deux cours bien distinctes, une en ciment , l'autre en cailloux blancs et noirs. C'était peut-être initialement deux maisons mitoyenne, unifiées par la suite. Dernière un jardin fruitier, verger pratiquement abandonné, tout autour des cours, des murs blanchis à la chaux garantissaient une totale intimité "privacy" avec au début des haies basses ou surélevées, et des fleurs simples, roses, géraniums, gardénias, candides et très parfumées. Pour ombrager le tout, des pergolas de raisins Sultana, à l'époque l'unique raisin sans pépins. Chaque maison, la mienne comprise avait dans un coin une boule de canon, en fer ou en pierre blanche.

Mais pour moi, l'endroit le plus existant, le plus fabuleux, était le grenier, on y accédait par un escalier de bois, vernis en bleu. Là se trouvaient des caisses de livres d'écoles, des collections de revues en tout genre, vieux cahiers, anciens habits, chapeaux à voilettes et sacs de dames. Chaque objets était porteur d'histoire, Il y avait des livres d'histoires français avec de superbes illustrations, ainsi que des revues de mode des années 1915-1920, également en français . Et puis il y avait d'autres livres, dans une écriture incompréhensible, ainsi au travers des explications approximatives de ma mère qui avait fréquenté les écoles israélites de l'Alliance, je reconstruisait un peu du passé. Je parcourais à pied les étroites ruelles pavées où les autos ne pouvaient passer, et descendais vers la place ou se trouve la fontaine des hippocampes, et puis la place du feu, où mon père avait un bureau d'expéditions. De là j'avais le choix pour rejoindre mon école des "Fratelli Cristiani" hors des murs, au delà de la Porte St. Georges, ou traverser le quartier Turc, ou parcourir la rue des Cavaliers, ou longer le bord de mer du Mandracchio et les jardins d'hibiscus rouges.

Ma mère avait repris contact avec la communauté, amis et copines d'enfance, ceux qui n'étaient pas partis en Amérique. Le point de rencontre pour les dames était la maison d'une couturière qui travaillait devant sa porte, sur une petite place où débouchait notre rue. Cet endroit s'appelait "La punta de la cay". Lorsqu'elle n'était pas à la maison, on pouvait trouver ma mère à "la punta de la cay". Dans le quartier, nous les enfants, nous jouions dans la rue avec deux bouts de bois pris dans des caissettes de fruits. Avec l'un on faisait sauter l'autre plus petit, appuyé sur caillou, on le frapper en l'air pour l'envoyer le plus loin possible. En été nous avions toute la mer pour nous baigner.

Rhodes était un village, tout le monde se connaissait, c'était rempli de militaires des forces de terre, de l'air, et de mer, ça chantait " Signorine non guardate i marinai, Juna, Vivere, Parlami d'amore Mariù, Il cammelliere, Vincere, Lili Marlène…" Les fils de l'époque était "Luce, Il piccolo alpino, Ore 9, Lezione di Chimica, Stallio e Olio, Macario, La cena delle beffe, Michele Serra pilota, Noi vivi, Addio Kira, Giarabrub " (Colonnello non voglio il pane, dammi fuoco per mio moschetto).

Moi j'étais petit, mais je regardais les filles de 18, 20 - 25 ans, avec des permanentes et des souliers orthopédiques, et parmi elles des jeunes fille juives effrontées, qui s'entretenait avec tous les jeunes militaires. Puis il y eu aussi les soldats de la Wermarcht, aux bottes luisantes, grands, beaux, blonds. Ils étaient invités dans les maisons italiennes pour danser le fox trot au son du grammophone à manivelle.

Pour moi, Rhodes se termina à l'aube du 1er juillet 1943, pour ces enfants juifs avec lesquels je jouais et dont , aujourd'hui, je ne me rappelle plus les noms, il m'est resté comme seule impression, le regard intrigant de quelques fillettes…. Tout fini un an plus tard , en juillet 1944.

Je me suis toujours demandé, si cela eut été ma fin à moi aussi, si au lieu de devenir chrétien j'étais "resté" juif, comme j'étais né.

Et si ma mère avait réussi à émigrer vers Los Angeles, bien longtemps avant de connaître mon père ?

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