Présence Juive dans la littérature française

SUITE & FIN

Léon Alhadeff

Avec la révolution de 1789, la France entre dans une ère de franche émancipation, par la reconnaissance des droits de l'homme et plus tard, par la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Le Christianisme n'étant plus religion d'Etat, quiconque se sent désormais libre de ses opinions, même si elles sont hostiles au clergé. Mais ce changement ne touche pas les Juifs dans l'immédiat, les sentiments de chaque Chrétien étant viscéralement éduqués par les préjugés antisémites du passé.

C'est pourquoi, dès le début du 19e siècle, la littérature prend trois orientations concernant la culture juive. Il y a des écrivains rationalistes, neutres et indifférents, tandis que les autres montrent des tendances entre une forte hostilité et une sympathie ouverte.

Dans ce siècle romantique de la littérature, plusieurs poètes trouvent une large inspiration dans l'Ancien Testament. Ainsi Chateaubriand, dans " Le génie du Christianisme " exalte les liens entre les deux religions monothéistes. Dans " l'itinéraire de Paris à Jérusalem " il montre son admiration pour l'attachement du peuple juif à son héritage ancestral. Le passage suivant en est un témoignage éloquent : " Tandis que Jérusalem sort ainsi du désert, voyez cet autre petit peuple qui vit séparé du reste des habitants… Pénétrez dans la demeure de ce peuple, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui, à leur tour, le feront lire à leurs enfants. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager ; rien ne peut l'empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, on est surpris sans doute, mais pour être frappé d'un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem, il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée, esclaves et étrangers dans leurs pays, il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. Les Perses, les Grecs, les Romains ont disparu de la terre ; et ce petit peuple existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose parmi les nations porte le caractère du miracle, nous pensons que ce miracle est ici ".

L'inspiration par l'Ancien Testament est aussi évidente chez Lamartine ; on y remarque le drame " Saül ". A la fois intellectuel et homme politique, il se caractérise par une forte sympathie pour les Juifs. Dans ses " Souvenirs d'un voyage en Orient " il a une vision prophétique qui se concrétisera un siècle après : " Cette terre, réorganisée par une nouvelle nation juive, mise en valeur par des mains intelligentes, serait à nouveau la terre promise de jadis, si la Providence la rendait à son peuple, et si le courant des événements mondiaux lui apportait la paix et la liberté ".

Alfred de Vigny et Victor brillèrent aussi par la forte influence de culture juive. Plusieurs oeuvres du premier sont émaillées d'images hébraïques : " Moïse ", la Fille de Jephté ", " La colère de Samson ", Quant à Victor Hugo, bien qu'à l'écart de l'orthodoxie religieuse, ses ouvrages sont teintés de thèmes bibliques : " La conscience " " Booz endormi ", " Le glaive ", Il exalte les prophètes Isaïe et Ezékiel. Dans ses " Contemplations " il déploie sa profonde admiration de la Kabbalà, sous l'influence de son grand ami juif Alexandre Weil.

Un des plus grands romanciers de l'époque, Gustave Flaubert, est aussi marqué par l'influence juive dans son ouvrage " Hérodias ". Ayant visité la Palestine, il en laisse des souvenirs guère flatteurs pour les traces de plusieurs siècles de colonisation néfaste et ruineuse des Islamiques. On ne peut parcourir ce merveilleux 19e siècle sans une évocation du grand historien Jules Michelet et de son hommage émouvant au Judaïsme dans son " Histoire de France " (tome 10, chapitre 1) : >I>" Pendant le Moyen-âge, les Juifs ont acquis un titre immense à la reconnaissance universelle. Ils ont été longtemps le seul anneau qui rattache l'Orient à l'Occident. Il fut une heure où toute la barbarie, les Francs, les iconoclastes grecs, les Almohades d'Espagne s'accordèrent pour faire la guerre à la pensée. Où se réfugia-t-elle la pensée alors ? Dans l'humble asile que lui donnèrent les Juifs. Seuls, ils s'obstinèrent à penser et restèrent longtemps la conscience mystérieuse de la terre obscurcie ".

Le 19e et le 20e siècles sont profondément séparés par la brèche de l'Affaire Dreyfus. Les remous politiques qui divisèrent la France marquèrent aussi la littérature de l'époque. Parallèlement à une recrudescence de l'antisémitisme, beaucoup d'écrivains furent entraînés dans les courants partisans : dreyfusards ou anti-dreyfusards.

Mais déjà depuis la défaite de Sedan et la Commune, les Juifs sont cloués au pilori comme facteurs du désastre national. Edouard Drumont n'hésite pas à fonder un Parti Antisémite, seul exemple dans l'histoire. Parmi ses partisans, on remarque Paul Adam, Léon Claudel, Léon Daudet, Charles Maurras. Dans leurs oeuvres, le Juif est un intriguant rapace, qui engendre la corruption et compromet la sécurité nationale. Pour d'autres, la position est ambiguë. Paul Bourget voit les Juifs d'un oeil critique, sauf dans " l'étape " qui illustre un Juif idéaliste. Guy de Maupassant se plaît à dépeindre la Juive sous les traits d'une prostituée, mais en lui reconnaissant des sentiments nobles parmi son entourage chrétien ; il va plus loin dans Mademoiselle Fifi, où la Juive Rachel seule fait face à l'officier prussien – arrogant et brutal, et émerge comme un symbole de patriotisme français. Dans " La femme de Claude " d'Alexandre Dumas fils, la Juive Rébécca personnifie la vertu et la pureté féminine dans une société égoïste et décadente. Une autre héroïne juive, farouche et fière, apparaît dans " La Juive " des frères Rosny.

L'affaire Dreyfus elle-même inspire plusieurs grands écrivains dans une attitude favorable aux Juifs. Dans sa " Vérité ", Emile Zola exalte le triomphe de la justice sur les préjugés antijuifs du cléricalisme chrétien. Anatole France partage ces sentiments dans " L'anneau d'améthyste ", " l'Ile aux pingouins ". Quant à Roger Martin du Gard dans " Jean Barois ", il se penche sur l'Affaire par les deux principaux personnages : un journaliste chrétien libéral et son ami juif, l'admirable Woldsmuth. Citons encore quelques grands écrivains, fervents catholiques, qui brillèrent par leur intégrité envers les Juifs ; Charles Péguy, Léon Blois, Paul Claudel et Guillaume Apollinaire.

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Les esprits étant calmés après l'Affaire, la période entre les deux guerres est caractérisée par un désir presque unanime de mieux intégrer les Juifs dans la vie française et de consolider l'union nationale. Malgré son ultra-nationalisme et ses préjugés antijuifs, Maurice Barrès montre cette tendance dans " Les diverses familles spirituelles de la France " où, pour lui, les Juifs occupent une place semblable à celle des Bretons des Basques et des Alsaciens. Jérôme et Jean Tharaud étudient avec respect les aspects de la vie et des traditions juives. Romain Rolland analyse la contribution très large des Juifs à la civilisation du monde occidental, leur rôle de porteurs de justice pour tous ; dans sa série Jean-Christophe, les personnages juifs montrent leur dévouement et leur passion pour le progrès.

Chez d'autres, il y a des situations nuancées sur fond de tradition antijuive. Il en est ainsi de Jean de Lacretelle et de Henri de Montherland. Dans la " Chronique des Pasquier " de Georges Duhamel, le héros Justin Weil apparaît comme un ami loyal, mais on y relève aussi les difficultés d'une vraie synthèse franco-juive. Dans " Thérèse Desqueyroux ", François Mauriac n'hésite pas à rendre hommage à Jean Azvedo, ce jeune Juif qui apporte un souffle de fraîcheur dans l'atmosphère bigote en milieu chrétien.

Comme pour l'Affaire Dreyfus, la période entourant la dernière guerre suscite deux courants opposés pour ou contre les Juifs, mais avec une portée fort limitée. Dans le camp antisémite le plus virulent, nous trouvons Céline, Léon Daudet, Pierre Drieu La Rochelle et encore Charles Maurras. Dans le camp opposé, Antoine de St. Exupéry, par sa " Lettre à un otage ", montre sa tendre compassion pour son ami juif Léon Werth tandis que " La citadelle " reflète sa pensée mystique d'inspiration juive. Il y a aussi des neutres, comme Jean Paul Sartre, lui s'attache froidement mais objectivement à analyser le problème juif contemporain. D'une manière générale, la littérature de nos jours se caractérise parmi les écrivains chrétiens par un désintéressement des problèmes juifs. Je tacherai d'en expliquer les raisons plus loin.

Comparée à l'influence prolifique de la culture juive en milieu chrétien, la contribution d'écrivains juifs peut paraître dérisoire, forcément à cause de leur absence totale de France depuis 1394 jusqu'à l'époque de 1er Empire. Pour analyser cette contribution, il faut faire une distinction entre diverses attitudes.

Celle des renégats fut souvent, pour leurs anciens coreligionnaires, plus pernicieuse que celle des Chrétiens antisémites. Parmi les quelques cas d'apostasie pour la plupart négligés par les annales, j'en rappellerai deux qui firent sensation en leur temps. Celui de Nicolas Denin de la Rochelle au 12e siècle, excommunié par le rabbinat de Paris pour ses attitudes hérétiques. Devenu moine franciscain, il dénonça publiquement le Talmud comme blasphématoire contre la Chrétienté, provoqua une dispute contre son ancien maître rabbi Yehiel, suivie de la destruction par le feu de 24 charrettes d'ouvrages talmudiques. Plus près de nous, un autre Juif apostat René Schwob, consacra son talent à un antisémitisme fielleux dans ses ouvrages.

Plus importante est la place occupée par ceux qu'on peut dénommer des demi-juifs ; d'ascendance partiellement juive, leur attitude est empreinte parfois d'indifférence, souvent de sympathie et même de nostalgie teintée de gêne. Parmi les cas les plus connus au 16e siècle : Nostradamus – astrologue, médecin et historien – et l'essayiste Michel de Montaigne. Dans les contemporains, Marcel Proust, s'identifiait par son alter ego Charles Swann, pour dépeindre l'atmosphère assimilationiste de son entourage ; Jean-Jacques Bernard, moins célèbre que son père Tristan, qui, lui, resta juif ; le critique Gustave Cohen ; le poète Max Jacob, converti au Catholicisme, mais néanmoins mort en déportation comme Juif ; l'écrivain ésotérique Oscar Milosz ; le romancier Romain Gary ; l'écrivain dramatique Eugène Ionesco ; la philosophe Raïssa Maritain.

Il y a enfin la contribution bien plus vaste de personnalités marquées par leur identité juive. Nous distinguerons ici deux groupes : ceux dont les ouvrages traduisent des attaches aux sources ancestrales, et d'autres qui en font entièrement abstraction.

La France étant restée vidée de ses Juifs pendant quatre siècles, il va de soi qu'une contribution juive ne put démarrer que tard au cours du 19e siècle, et encore très timidement car, malgré les lois antiségrégationnistes de trois révolutions successives, l'émancipation juive se trouvait farouchement contrecarrée par l'inertie d'une longue tradition d'antisémitisme chrétien.

Dans ces débuts hésitants, nous voyons apparaître des écrivains à tendances multiples sur un fond de judaïsme mitigé. Eugène Manuel, un des fondateurs de l'Alliance, Catulle Mendès, poète et auteur théâtral. D'autres écrivains dramatiques comme Adolphe d'Ennery, Ludovic Halévy, Georges de Porto-Riche, le grand Tristan Bernard.

L'issue heureuse de l'Affaire Dreyfus met fin, dans la classe intellectuelle juive, à un siècle d'atmosphère empreinte de timidité qui persistait malgré son émancipation totale. A l'aube de ce siècle, la place des écrivains juifs dans la littérature théâtrale est dominante : Fernand Nozière, André Pascal Alfred, Savoir, Pierre Wolff, le célèbre Henri Bernstein. Dans d'autres secteurs on relève André Suarès, Julien Benda, Benjamin Crémieux, Maurice Sachs, André Maurois, Henri Duvernois.

Malgré une atmosphère assimilationiste, nous trouvons aussi des personnalités qui ont redécouvert leurs sources et sont devenues des sionistes ardents : les poètes Gustave Kahn et André Spire, Henri Franck et Edmond Fleg. Préoccupés par un conflit d'identité : le romancier Jean-Richard Bloch, qui voit les Juifs comme le ferment révolutionnaire par excellence ; Albert Cohen qui illustre la vie juive dans des communautés disparues. Les oeuvres d'Armand Lunel illustrent la vie juive provençale loin dans le passé. Joseph Kessel allie ses dons de journaliste et d'écrivain à un attachement sans bornes à Israël. Myriam Harry, bien que demi-juive, se révèle une fervente sioniste ; Lily Jean-Javal, poétesse et romancière ; Pierre Paraf, Pierre Neyrac, Henri Marx, sans oublier Elie Wiesel dont l'oeuvre est un tableau vivant des séquelles psychiques de l'Holocauste, Albert Memmi, Georges Friedmann, Saul Friedlander et j'en passe, car nous vivons une prolifération de talents issus de tous les milieux, se confondant sur le seul dénominateur de l'identité juive et oubliant ses différences ethniques d'origine.

Parallèlement, après une longue période de silence ou de timidité d'expression, on assiste à une renaissance de la pensée juive que rien ne peut désormais freiner, et surtout pas l'antijudaïsme viscéral d'antan. c'est ainsi que nous voyons de nos jours défiler en nombre impressionnant des philosophes et des sociologues juifs de tendances variées, qui méritent le respect dans les milieux intellectuels les plus disparates : Henri Bergson, Vladimir Jankelevitch, Emmanuel Levinas, Claude Levi Strauss, Raymond Aron, Alain Finkielfraut, Andre Glucksmann, Bernard-Henry Levy et tant d'autres, qui affirment, à nouveau, celle qui fut de tous temps une des vocations du peuple juif.

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Depuis la fin de la dernière guerre, on croit discerner chez les intellectuels chrétiens un désintéressement aux problèmes juifs. Comment expliquer cette perte d'intérêt sur un sujet qui a pourtant passionné le monde occidental pendant des siècles ?

Il y a d'abord une gêne généralisée d'une grande proportion ; pas de la majorité des Français, suscité par leur attitude déplorable envers les Juifs sous le régime de Vichy. Ceux qui s'y sont compris trouvent qu'ils ont déjà trop dit que pour oser davantage. Quand aux autres, ils ne sauraient accentuer leur sympathie pour les victimes sans trop stigmatiser l'opprobre de leurs compatriotes dans l'ignominie. Pour corroborer cette opinion, qu'il suffise de relever combien le pouvoir s'est efforcé encore d'effacer ou de banaliser cette page noire de l'histoire de France. Par ailleurs, avec la condamnation de la Shoa et la restauration d'un Etat juif, beaucoup considèrent clos le grand débat sur les Juifs, débat qui s'est étendu sur deux millénaires d'histoire. En font, bien sûr, exception les antisémites viscéraux et opportunistes toujours prêts à alimenter leur fiel par une animosité maladive ou simplement une soif de nuire par les slogans classiques chers aux Protocoles des Sages de Sion.

Un autre courant se trouve dans la laïcisation et de rationalisation de la culture, très étendue de nos jours, tendance à qui écarte l'influence des grandes religions monothéistes (sauf la résurgence de l'intégrisme islamique), en les plaçant aux côtés des anciennes mythologies.

La Chrétienté aussi a amorcé un tournant capital après vingt siècles de haine antijuive. D'une part, l'Eglise a mis fin à un aspect dogmatique de sa doctrine – la culpabilité juive dans la fable de Jésus -, mais, plus important que cela, sa tutelle sur la masse de ses fidèles s'est dangereusement amenuisée, à tel point que, paradoxalement, le judaïsme devient aujourd'hui un soutien précieux à un christianisme chancelant.

Qui eut pensé, il y a à peine cinquante ans, à un dialogue et encore moins à des amitiés judéo-chrétiennes, sans être taxé d'utopiste ou de rêveur ? Désormais, les textes juifs – bibliques, talmudiques, midrachiques et autres – naguère traités de mystères diaboliques, sont de nos jours accessibles à tous, et prennent une place éminente dans l'exploration de la pensée.

Et enfin, on peut conclure que, partant d'une longue ère de ségrégation, les Juifs se sont intégrés dans la vie nationale, tout en gardant leur identité propre, mais en intégrant aussi leur culture, sans la confondre dans le grand patrimoine commun de la civilisation mondiale, auquel toute l'humanité peut désormais puiser sans discrimination.

Léon Alhadeff

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