LE MARTYRE DES JUIFS DE RHODES

Esther Fintz Menascé



(traduit de l'italien par Giulia Deon Robazzi)


Même sous l'occupation allemande, la comunauté juive de Rhodes, diminuée, meurtrie et épouvantée, continua à espérer,
mettant toute sa confiance en l'aide de Dieu. Dans les demeures juives, des sceaux avaient été appliqués à tous les postes de
radio, ce qui avait contribué à augmenter la sensation d'isolement du reste du monde chez ces habitants de l'île sans aucune
défense.

Pendant les dix premiers mois de l'occupation, les Allemands ne semblèrent pas s'intéresser aux Juifs, leur donnant l'illusion
de n'avoir pris contre eux aucune mesure spéciale et cela tandis que, partout ailleurs en Europe, des dizaines de milliers de
Juifs étaient arrêtés, déportés, anéantis dans les camps de concentration, brûlés dans les fours crématoires ... Les Juifs de
Rhodes continuèrent à vivre dans un état d'extraordinaire innocence, comme le témoignent les paroles de cette ex-déportée
rhodienne, Clara Menascé Gabriel, prononcées le 19 octobre 1984 et publiées plus tard par une revue juive de Belgique : Des
camps de concentration, nous ne savions rien. On ne voyait pas les Allemands qui étaient sur l'île : ils occupaient les points
stratégiques. N'oubliez pas qu'il y avait 47.000 soldats italiens et 9.000 Allemands.

Les Juifs n'ont pas essayé de se cacher : nous vivions comme dans un pays libre. Ce n'était d'ailleurs pas des Allemands qui
étaient là, mais des Autrichiens. Il y en avait beaucop. Ils racontaient que les Allemands les avaient enrôlés de force. Ils
appartenaient à la Wehrmacht. Il n'y avait pas de SS. De nombreux militaires italiens fuyaient vers la côte d'Anatolie mais
les Juifs civils, presque tous ayant à leur charge une famille (femmes, enfants, vieux parents), comment pouvaient-ils, sous la
nuée de balles allemandes, penser à fuir et à s'embarquer? Seulement quelques adolescents le firent. D'autres militaires
italiens furent déportés en Allemagne le 17 février 1944 pour avoir refusé de collaborer avec les nazis, mais les Juifs
persévérèrent dans leur espoir, trompés par l'attitude du commandement allemand, qui les invitait à préparer le pain azyme
pour la Pâque prochaine ...

Les bombardements aériens semblaient être le danger le plus immédiat, pendant les premiers mois de l'année 1944. Le port
était l'objectif principal des bombardements britanniques mais bien souvent, c'était le quartier juif, situé tout près, à en subir
les tristes conséquences. L'incursion du 2 février provoqua la mort de huit personnes dans le quartier, tandis que celle du
premier jour de la Pâque, en avril, encore vingt-six. Ceux qui pouvaient le faire, évacuaient et s'installaient dans les villages
voisins. En plein été, pendant les premiers jours du mois de juillet, deux ou quatre SS ou six civils, d'après les différents
témoignages, arrivèrent à Rhodes pour parler au général Ulrich Kliemann, établi avec d'autres officiers de la Wehrmacht (la
plupart d'origine autrichienne) au Grand Hôtel des Roses, et sur "la nature de leur mission", comme l'a écrit Franco Bonacina,
personne n'eut de doute : "réaliser une féroce politique raciste", d'après le dire de Don Edoardo Fino, aumônier militaire à
Rhodes (l'historien Abraham Galante parlera d'une mise au point du programme criminel de "dévaliser, déporter et
exterminer" la communuté juive locale).
La première ordonnance de Kliemann adressée aux Juifs de Rhodes date du 13 juillet : "Tous les Juifs ne doivent s'éloigner
qu'entre un rayon de 12 kilomètres, et précisément dans les villages de Trianda, Cremasto et Villanova"; c'était évidemment
une manoeuvre préliminaire, de la part des Allemands, pour restreindre le cercle autour des Juifs rhodiens, qui au contraire,
dans leur naïveté, l'interprétèrent comme une mesure de sûreté militaire. Cinq ou six jours plus tard, un officier allemand se
présentait au président de la communauté juive pour lui notifier un nouvel ordre du commandement allemand. Ce jour, qui
marqua le destin de la communauté, a été décrit par Bension Ménasché, dans une lettre envoyée à l'historien Galante : "C'était
mercredi 19 juillet 1944, lorsqu'un officier du commandement supérieur allemand se présenta, à 3 heures de l'après-midi,
chez moi, me croyant président de la communauté, pour me faire une communication. Après lui avoir dit que je n'étais pas le
président de la communauté, je lui ai ajouté que j'étais disposé à aller avec lui chez M. Jacob Chalem Franco, président. Une
fois chez ce dernier, l'officier nous dit que, d'ordre du commandement général allemand, tous les Juifs devaient se présenter le
lendemain matin au commandement aéronautique, situé au Tchemenlik.

Notre préoccupation qui était grande devint grave : ce fut ce jour-là que le destin fatal de la population juive du Dodécanèse
était fixé et ce fut à partir de ce moment que commençait notre tragédie. Nos coreligionnaires habitant la cité et les villages
de Trianda, Cremasto et Villanova ignoraient complètement ce qui se passait. " (Il faut préciser que Bension Ménasché eut la
chance d'appartenir au groupe d'environ quarante Juifs de Rhodes que le consul turc, Selahattin Ulkümen, parvint à arracher
aux Allemands, soit parce qu'ils étaient de nationalité turque, soit parce qu'ils avaient épousé des femmes de nationalité
turque, ou encore parce qu'ils étaient d'une nationalité différente de la nationalité italienne. Encore une fois la Turquie
musulmane offrait sa protection et le salut aux Juifs persécutés par des peuples chrétiens : les Espagnols quatre siècles
auparavant, les Allemands maintenant ...).

Ce jour-là du mois de juillet de l'année 1944 commença donc le martyre des Juifs de Rhodes, qui se serait conclu avec la
destruction de neuf dixièmes de leur nombre : tous les enfants, toutes les personnes âgées, la plupart des autres [...]. Le camp
de concentration, la déportation et l'extermination furent les trois phases principales de leur martyre (comme celui de la
plupart d'ailleurs des six millions de victimes de l'Holocauste). Ils furent tous concentrés dans l'ex-emplacement du
commandement aéronautique italien, dans la localité appelée en turc Tchemenlik, à l'ouest de la ville fortifiée, où la
"Kommandantur" locale siégeait à cette époque (aujourd'hui cet endroit est nommé, de façon peu appropriée à vrai dire,
"Hôtel Soleil"). Entre l'après-midi du mardi 18 juillet, jour précédant cette concentration, et le lundi 24 juillet, jour successif à
la déportation (les dates figurent dans la plupart des témoignages), le commandement allemand promulga, une après l'autre,
une série d'ordonnance concernant les Juifs, avec la régulière menace d'exécution capitale dans le cas où elles ne seraient pas
respectées.

Tard dans l'après-midi du même jour, pendant lequel l'officier allemand se présentait au président de la communauté, l'ordre
suivant était annoncé par des crieurs publics spéciaux qui, à bicyclette, le hurlèrent dans les rues des villages où de nombreux
Juifs avaient évacué : "Tous les hommes juifs, à partir de l'âge de treize ans, ont l'ordre de se présenter demain matin à sept
heures au commandement de l'aviation avec leur permis de travail et munis de leur carte d'identité". Ainsi les faits sont
évoqués dans un document : d'autres élèvent l'âge minimum pour être considérés "hommes" à quinze ans ou seize, tandis
qu'aucun témoignage ne fait mention de l'âge maximum (les Juifs âgés à Rhodes étaient nombreux), ni de l'exemption de se
présenter pour raisons de santé.

Malgré tout cela, les Juifs rhodiens voulurent croire, dans leur ingénuité, d'avoir été convoqués pour réaliser quelque travail
comme le déblayage des décombres ou la construction de fortifications, étant donné que l'île avait été durement bombardée
par les Alliés, tombant de cette façon dans le piège perfide tendu par les Allemands qui, avec la mention des permis de
travail, trompèrent plus facilement leurs victimes : "On s'y rendit, croyant à la parole des autorités", affirme un des
"convoqués", Salomon Galante, en précisant que l'ordonnance rédigée en allemand, langue que peut-être aucun ou très peu de
Juifs restés à Rhodes comprenait, indiquait qu'il s'agissait "d'un contrôle d'identité urgent" (un contrôle qui menaçait
d'exposer à des peines très sévères tous ceux qui ne s'y soumettraient pas ...). En effet, le lendemain matin, tous les Juifs
tombèrent spontanément dans le piège, et en leur retirant définitivement leur carte d'identité et leur permis de travail, les
Allemands les réduisirent aussitôt à de simples numéros, à des "pièces" (Stücke).

Immédiatement après s'être assurés avec une extrême facilité tous les Juifs de sexe masculin, les Allemands procédèrent à la
confiscation de leurs biens en les utilisant comme otages. Le même jour, ils donnèrent l'ordre à toutes les femmes juives de
rejoindre dans un laps de temps de douze heures, avec leurs enfants et les paralytiques, leurs conjoints, munies d'argent, d'or,
de bijoux, de valeurs, d'effets personnels et de quelques provisions en leur faisant croire, sournoisement, que tout cela
servirait à pourvoir aux besoins de l'entière communauté juive qui aurait été "internée" dans un lieu imprécis, une autre île de
la mer Egée ... Pour rendre cet ordre plus efficace, les Allemands obligèrent le président de la communauté, Jacob Chalem
Franco, lui aussi une des victimes sans retour de la déportation, à se rendre, accompagné par un officier de la Gestapo et par
un interprète, de foyer en foyer, exhortant les "soeurs" à se présenter aussitôt avec tous leurs biens : le mari de chaque femme
qui ne se serait pas présenté à l'appel aurait été immédiatement fusillé.

On peut imaginer l'appréhension, l'angoisse, la terreur des Juives de Rhodes, qui ne purent qu'obéir sans hésiter. Une fois tous
réunis dans ce qui devint leur prison, les Juifs furent dépouillés de leurs avoirs : à l'aide de mensonges et de stratagèmes, les
Allemands les invitèrent à remettre tous les biens au président de la communauté et ensuite, sournoisement, ils
réquisitionnèrent - ou plutôt volèrent - le tout.

Sidney Fahn, un Juif qui n'était pas originaire de Rhodes mais qui fut arrêté avec ses coreligionnaires, fut frappé par la
docilité avec laquelle les Juifs de Rhodes se laissèrent piller : d'après son récit, seulement une petite fille se révolta en tenant
fermement à son cou l'étoile de David qu'un officier des SS lui arracha après l'avoir frappée violemment à coups de pied.
Leur vol perpétré, les Allemands laissèrent les Juifs complètement à jeun et acceptèrent d'introduire seulement, dans la prison
improvisée, la nourriture et l'eau sollicitées surtout par les Italiens et leurs institutions religieuses. A ce propos, l'aumônier
militaire Fino écrit : [...] "Tandis que les Allemands et les Grecs ne perdaient pas une minute pour dévaliser les maisons des
Juifs, le Gouvernement civil italien et la Mission catholique cherchèrent à sauver tout ce qui leur était possible, en entassant
les objets personnels des prisonniers dans les lieux les plus sûrs de la Mission [...].[...]" L'archevêque Mons. Acciari organisa
un service de secours par l'intermédiaire de Frère Angelino des Ecoles Chrétiennes et de Mère Sophie des Missionnaires
franciscaines de Gemona. On put ainsi donner à ces pauvres victimes du pain, des fruits, des boissons, du lait et environ
9.000 rations de soupe jusqu'à l'heure de l'embarquement. L'ancienne religieuse Mère Sophie, qui était allée dans cette
caserne pour regrouper les enfants et les malades, et les accompagner au refuge afin de leur dispenser les soins nécessaires,
fut indignement injuriée, éloignée et jetée par terre sans pitié.
Avec les ordres de concentration et ceux de déportation, les Allemands émanèrent d'autres ordonnances de menaces et de
confiscation : le 20 juillet, une ordonnance adressée à la population de l'île qui n'était pas juive, intimait l'ordre de ne cacher
aucun Juif sous peine d'être fusillé; le 22, une ordonnance déclarait que tous les biens meubles et immeubles des Juifs étaient
confisqués; le 23, une autre encore imposait à tous ceux qui avaient en main de l'argent, de la marchandise ou tout autre objet
de valeur appartenant à des Juifs, de les apporter immédiatement aux autorités allemandes.

L'aumônier militaire Fino écrit à ce propos : Le curé de Campochiaro, qui avait caché un Juif dans la paroisse, subit les
terribles conséquences de cet acte et risqua la déportation. Un certain Papas de Dimilia dénonça ce fait au commandement
allemand qui fusilla sur le champ le pauvre fugitif. Le curé de Campochiaro, défendu par un officier catholique, le Comte
Wedel, échappa à la déportation, mais fut ensuite obligé de quitter la paroisse.
Tandis que les deux mille Juifs de Rhodes passaient les premières journées de leur martyre affamés et dans l'angoisse,
"hoping against hope", selon l'expression fort significative d'une rescapée de la déportation, Violette Fintz, qu'un bateau les
conduise vers l'île promise, leurs maisons, restées sans gardiens, étaient systématiquement pillées par les Allemands et les
Grecs. Jusqu'à ce que, le 24 juillet, les autorités allemandes donnèrent l'ordre au gouvernement civil italien de cataloguer et
d'entasser dans des magasins spéciaux les marchandises, les meubles, les ustensiles, toutes choses en somme appartenues aux
Juifs : les Italiens exécutèrent les ordres et deux mois plus tard, les Allemands leur demandèrent les clés des magasins et
expédièrent le tout en Allemagne.

L'ordre d'embarquement - ou mieux de déportation - arriva le dimanche 23 juillet à midi. Pour empêcher la population de
l'île d'assister à la scène dramatique du transfert des prisonniers de leur prison au port, les Allemands firent sonner l'alarme de
l'attaque aérienne, mais beaucoup de gens ne descendirent pas dans les refuges, conscients qu'il s'agissait bien d'autre chose ...
l'artilleur allemand, Erwin Lenz, qui passait par hasard tout près de la "Kommandantur", vit, comme il le déclara après la
guerre, à peu près mille deux cents Juifs debout, le visage tourné vers le mur, sous un soleil brûlant : des Grecs et des Turcs
leur avaient apporté de la nourriture mais ils furent éloignés brutalement; Lenz commenta à haute voix que les victimes
avaient très peu de bagages et un des gardes répliqua : "Ils n'en ont pas besoin car ils ne vivront pas longtemps". D'après les
témoignages recueillis, on imposa aux Juifs de marcher jusqu'au port tête basse, sans regarder personne, au risque d'être
exécuté immédiatment.

La longue colonne des Juifs - hommes, femmes, vieillards, malades - se dirigea vers le port, les personnes âgées chargées de
trop lourds bagages, les femmes portant dans leurs bras des enfants encore petits, et sur les deux côtés de la route, les soldats
allemands sur le pied de guerre, accompagnés de chiens-loups moins féroces qu'eux, prêts à fouetter tous ceux qui ne
marchaient pas rapidement [...]. L'aumônier Fino témoigne : "Ils furent à l'improviste tous rangés en colonne dans l'attente
du départ et [...] escortés jusqu'au port, parmi les insultes de la populace et les coups de fouet des soldats".

Voici le témoignage poignant recueilli par Gemma Voli : " une Italienne qui tentait en vain de saluer une amie prisonnière me
raconta : "Nous vîmes tout à coup une vieille femme qui tomba épuisée par terre, après avoir traîné péniblement sa valise; les
soldats lui donnèrent des coups de pied en lui ordonnant de continuer à marcher; elle se leva, mais après quelques pas, elle
tomba de nouveau : alors, elle fut traînée par les cheveux et son corps balayait la route. A nos cris d'horreur, les Allemands
épaulèrent leurs fusils et nous obligèrent à nous éloigner".

Arrivés au port, les deux mille Juifs de Rhodes furent embarqués sur trois péniches de débarquement, trois "charrettes"
servant habituellement au transport du charbon, embarcations étroites, sales, étouffantes, et de cette misérable façon
commença la deuxième phase de leur martyre : le voyage vers Auschwitz, une destination pour eux encore inconnue. Un
voyage fort long, soit pour la distance à parcourir (environ deux fois la longueur de l'Italie), soit pour le temps employé (à
peu près quatre semaines), sans oublier les conditions inhumaines du transport des déportés.

La traversée de la mer Egée, de Rhodes au port du Pirée, dura plus d'une semaine, pendant laquelle tomba la triste date du 9
de Av, jour traditionnellement significatif pour les Juifs, qui pleurent depuis les temps bibliques la destruction du Temple. A
Leros, on fit un bref arrêt : pour la première fois, on distribua aux prisonniers quelque chose à boire et à manger; dans cette
île, une quatrième péniche s'unit à celles arrivées de Rhodes : elle avait à bord une centaine de Juifs arrêtés à Cos (chaque
coin des territoires occupés par les forces du troisième Reich devait être "Judenrein", "nettoyé" de ses Juifs).

L'arrivée et le débarquement au Pirée, entre le 31 juillet et le 1er août, plongèrent immédiatement les déportés dans le climat
de violence de l'univers concentrationnaire. D'après le témoignage de quatre survivantes, tous les prisonniers furent
"violemment frappés" comme s'ils étaient "des moutons trop paisibles ou rebelles", femmes et enfants aussi, tous giflés
brutalement. Une vieille femme fut tuée à coups de révolver et son cerveau gicla de partout. Violette Fintz raconte : "From
the moment of disembarkation the cruelties by the Nazis were unbelievable; they lashed and wipped many of us, and the
women were pulled by their breasts and their hair. Many had broken noses and broken teeth". Primo Levi expliquait, dans
son livre "I sommersi e i salvati", les violences autrement inexplicables que les bourreaux allemands employèrent pour
accueillir leurs prisonniers : Il faut rappeler que le système concentrationnaire, depuis ses origines (qui coïncident avec la
prise du pouvoir par les Nazis en Allemage), avait, comme but primaire, de briser la capacité de résistance des adversaires :
[...] le nouveau venu était un adversaire par définition [...] et il devait être tout de suite démoli afin qu'il ne devienne, pour les
autres, un exemple ou un germe de résistance organisée. Pendant la traversée, on compta, parmi les Rhodiens, les premiers
morts (sept, semble-t-il) : ils furent jetés à la mer et donnés en pâture aux poissons; une quinzaine d'autres cadavres restèrent
étendus sur le quai du Pirée. Les autres prisonniers furent chargés sur des camions et transportés à Haidari, le camp de
concentration près d'Athènes, devenu tristement célèbre pour avoir vu défiler de nombreux groupes de déportés en route vers
les camps d'extermination, mais aussi parce qu'il constituait une sorte de "dépôt de condamnés à mort". En effet, c'était parmi
ces prisonniers que les Allemands choisissaient de fusiller un certain nombre de personnes, à titre de représailles, chaque fois
qu'il y avait, en Grèce, un acte hostile contre eux. Dans leurs "listes de la mort", il n'y avait aucune distinction entre les
jeunes et les vieillards, les femmes et les enfants, de façon que tous vivaient dans un état d'angoisse perpétuelle.

A peine arrivés à Haidari, les Juifs rhodiens durent supporter une nouvelle épreuve, car les groupes familiaux furent
désormais désunis à cause de la séparation rigide entre hommes et femmes. D'après certains témoignages, les hommes furent
obligés à rester debout toute la journée sous un soleil brûlant (on était en plein été), tandis que les femmes furent déshabillées
brutalement et ensuite ignoblement perquisitionnées par les SS, qui cherchaient dans leurs corps des bijoux cachés : au
moindre signe de pudeur, elles étaient giflées et fouettées au visage. Les bagages de tous les prisonniers furent séquestrés,
leurs dents en or arrachées et même leurs lunettes confisquées. Ils furent ensuite laissés trois jours entiers sans nourriture et
sans eau.

Violette Fintz raconte : "A man was dying of thirst. They gave him urine to drink, to quench his thirst. He died that
afternoon". Cet homme s'appelait Michel Ménasché, mais n'était pas mon grand-père. A propos de la mort de mon
grand-père, les informations recueillies par son frère Jacques Ménasché (depuis longtemps établi à Paris où il parvint à se
sauver) racontent qu'il succomba, après son arrivée à Haidari, sous les coups des Allemands pour avoir protesté contre la
dénudation imposée à tous, hommes et femmes ensemble, et contre la recherche outrageuse des bijoux mentionnée ci-dessus.

Débarqués en Grèce, les Allemands transportèrent les Juifs dans un camp et donnèrent l'ordre de se déshabiller, hommes,
femmes et enfants, sous prétexte de chercher les bijoux et valeurs qu'ils avaient pu dissimuler. Michel, [...] indigné de cette
indécence, eut le courage de protester avec véhémence; il était religieux et cette exhibition lui parut une monstruosité. Les
Allemands, furieux de cette attitude, le battirent cruellement jusqu'à ce que mort s'ensuivit.

Le voyage des Juifs rhodiens reprit le 3 août : hommes et femmes furent réunis et tous chargés, à la gare d'Athènes, sur des
wagons habituellement destinés au bétail. Ils partirent ainsi avec le dernier convoi dirigé d'Athènes à Auschwitz (destination
qu'ils continuaient d'ignorer). Les Allemands décidèrent l'extermination des Juifs de Rhodes quand, désormais, la guerre
semblait se résoudre négativement pour eux : la déportation de la communauté rhodienne se situe, pour citer deux dates
particulièrement significatives, entre le débarquement en Normandie (le 6 juin 1944) et la libération de Paris (le 24 août
1944). Mais même sur le front oriental - et celui italien - les Allemands reculaient, et cela explique les continuels
déplacements de leurs prisonniers d'un camp de concentration à un autre, toujours plus près de l'Allemagne et à l'intérieur de
l'Allemagne [...].

Le convoi où étaient entassés les Juifs rhodiens, dans des wagons plombés, presque sans lumière et avec de rares victuailles
procurées par la Croix Rouge Internationale, voyagea deux semaines environ, jusqu'à la moitié du mois d'août, et traversa une
bonne partie de l'Europe occupée par les Allemands : la Grèce, la Yougoslavie, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Pologne.
Le train avait comme escorte des soldats allemands, mais aussi des soldats républicains italiens, si on tient compte du
témoignage recueilli auprès du commandement italien de Wietzendorf après la libération. Pendant le long et interminable
parcours, beaucoup de personnes moururent (peut-être une centaine) et les cadavres furent jetés par les soldats le long du
chemin de fer, en pleine campagne, une vingtaine dans un fleuve, donnés en pâture aux animaux, aux oiseaux et aux
poissons. Salomon Galante se souvient que "tous les deux ou trois jours, les SS ouvraient les portes et criaient 'Raus mit den
Toten. Dehors les morts!' On sortait les morts en pleurant et en récitant le Kaddish et on mettait leurs cadavres en tas, près
des rails ...". Pendant l'interview faite par Gorry Bowes-Taylor, publiée dans le journal du Cap "The Argus" du 7 mars 1985,
Violette Fintz déclara, à propos du voyage d'Athènes à Auschwitz : "One instance to make you understand what it was, the
thirst and the hunger in this train. I had next to me a lady which had a baby of a year. This child was so thirsty and hungry
she was licking the sweat of the mother. When I see a baby cry today, after 40 years, never mind he is black, red, any child, I
can't stand it".

Tandis que l'arrivée à Auschwitz est ainsi décrite par un autre survivant resté anonyme et cité par Bension Ménasché, lors
d'un discours commémoratif pour le troisième anniversaire de la crémation de la communauté rhodienne, tenu le 16 août
1947 : "A peine descendus du wagon [...], ce qui s'offrait à nos yeux, ce fut la vue de hautes colonnes de fumée et l'odeur de
linge et de chair humaine brûlés. Après un voyage triste, long et fatigant, nous ne pouvions pas nous tenir debout. Les
enfants, qui faisaient pitié à voir, se tenaient accrochés au cou de leurs mères, dans un état de désespoir. Des SS
commençaient à battre les hommes et les femmes les plus âgés, ainsi que les enfants en bas âge, qui fixaient leurs yeux sur
leurs mères implorant aide [...]. Les agents brutaux intervenaient et à force de coups de poigne, arrachaient les petits aux bras
de leurs mères, sans leur permettre de les embrasser pour la dernière fois. Ceci fait, le camion partait transportant ces pauvres
mères qui jetaiet leurs derniers regards sur leurs petits chéris et criaient : 'Que el Dió esté con vosotros'".

A Auschwitz se déroula la troisième phase du martyre des Juifs rhodiens, qui n'étaient pas encore initiés au "sinistre rituel"
avec lequel, comme le témoignent les paroles de Primo Lévi, étaient accueillis les nouveaux venus dans les Lager : sur ce
point, les SS avaient les idées claires et c'est sous cet aspect qu'il faut interpréter tout le sinistre rituel, différent d'un Lager à
un autre, mais unique en substance, qui accompagnait l'entrée d'un prisonnier : coups de pied et de poing sur le visage; la
profusion des ordres hurlés avec une colère vraie ou feinte; la dénudation totale; le rasage des cheveux; l'habillement
composé de vieux chiffons. Il est difficile de savoir si tous ces détails avaient été mis au point par quelque expert ou
perfectionnés sur la base de l'expérience, mais il était certain qu'ils étaient voulus et non pas accidentels : une mise en scène
existait et elle était bien visible. Aussitôt, on procéda à la première sélection : les personnes âgées, les malades, les enfants,
les jeunes et les moins jeunes jugés en un coup d'oeil inaptes à un travail temporaire (à peu près les deux tiers du groupe)
furent exécutés sur le champ par asphyxie et successive crémation ou bien par crémation directe, c'est-à-dire brûlés vivants;
les autres furent destinés à des travaux épuisants dans les mines et les caves de pierre, ou au transport à pied de barils ou
d'autres choses. On lit dans le témoignage recueilli par le commandement italien à Wietzendorf : Les Juifs de Rhodes
arrivèrent ainsi au camp d'Auschwitz en Pologne. On fit descendre du train les survivants sans bagages et on établit
rapidement une division en deux groupes. Le premier composé d'hommes, de femmes âgées, de malades et de mères avec
leurs enfants. Le groupe était composé de 1.000 personnes environ. L'autre, d'hommes et de femmes aptes au travail, à peu
près de 500 personnes. Les 1.000 discriminés furent emmenés dans le bloc de désinfection et éliminés le jour même, une
partie par asphyxie préventive et successive crémation des cadvres, une partie brûlés vivants.

De cette façon, Violette Fintz raconte comment elle fut séparée de sa mère, à peine descendue du train : When I came off the
train I held my mother with one arm and my young sister holding her other arm. The SS with a huge dog approached us and
tore my mother away by the hair. She stood in the middle of the road calling, 'My daughters', and I just had the courage to
turn around and said, 'Ciao mamma', and I never saw her again."

Entrés dans le camp d'Auschwitz, les Juifs rhodiens, innocentes victimes, entendirent des propos qui leur semblèrent tout à
fait étrange. A Laure Hasson, une des rescapées qui tenait dans ses bras un petit neveu, un Grec de Salonique, murmura :
"Donne cet enfant à une autre, mais fais attention que ce soit à une vieille!" (Laure ne comprit pas l'avertissement et donna
l'enfant à sa jeune belle-soeur, qui en était la mère); encore un avertissement enregistré dans la déposition de quatre Juives
rhodiennes rescapées d'Auschwitz fut celui donné par un Juif de Rome : "Ne dites jamais d'être malades. Même avec 40 de
fièvre, ne le dites jamais"; et un autre prisonnier leur confia : "Vous souffrirez, mais les vieux ne souffriront pas".

Les jeunes Rhodiennes tardèrent à comprendre la fin atroce de leurs mères : elles chantaient en exécutant les travaux qu'elles
étaient contraintes à faire, la très belle chanson italienne "Mamma", nous raconte Violette Fintz, espérant que leurs mères les
auraient entendues d'où elles se trouvaient, tandis que les autres femmes "tried to make us understand by gesticulating and
showing us the crematorium with the flames ranging up towards the sky that our mothers were coming out there from the
chimneys". La réalité d'Auschwitz était trop inhumaine pour que des esprits humains normaux puissent seulement la
concevoir. Mais ensuite, les Rhodiennes comprirent dans quel enfer elles se trouvaient et elles apprirent à garder près d'elles
leurs compagnes malades - dysenterie, typhus abdominal, typhus pétéchial se propageaient parmi les prisonniers - car de la
soi-disant infirmerie, où l'on passait en 24 heures à la crémation "pour discrimination", on pouvait entendre les pleurs et les
prières faites par les malades aux Allemands pour éviter d'être éliminées; on peut lire encore, dans le témoignage de
Wietzendorf : Les sélections normales étaient faites par un médecin allemand, nommé Tabor, qui venait exprès de Berlin et
qui était décrit comme un individu aux yeux de lynx. L'annonce de son arrivée provoquait, dans tout le camp, une vague de
terreur car sa présence signifiait l'élimination assurée d'un certain nombre de prisonniers.

Pour les Juifs de Rhodes, il y avait également le problème de la langue. Il leur était difficile de comuniquer avec la plupart de
leurs malheureux compagnons dans le même camp (tout contact entre internés de camps différents, même si contigus, était
interdit; interdiction de s'entraider ou de se conforter réciproquement; une jeune femme hongroise fut massacrée car on l'avait
découverte en train de parler à sa mère qui se trouvait dans un camp voisin) mais aussi de comprendre les ordres qui leur
étaient donnés, hurlés continuellement, sur un ton plein de menaces, en allemand. Ordres et appels, dès les premières heures
du matin, dehors par n'importe quel temps, et de nouveau l'après-midi, debout en colonnes pendant des heures, et des
contrôles continus, des comptages sans fin ...

Sur les jeunes filles de Rhodes, les médecins allemands expérimentèrent la stérilisation. Dans le témoignage des quatre
jeunes filles rhodiennes recueillies à Dachau par Giovanni Melodia, le lendemain de la libération, on peut lire : "Toutes les
femmes qui travaillaient à la cuisine affirment qu'une femme médecin SS mettait dans les chaudières un produit chimique qui
donnait à la soupe une saveur particulièrement acide et qui provoquait dans la bouche, dans l'estomac et ensuite dans
l'intestin, la sensation d'une brûlure très vive, et une démangeaison externe au niveau du ventre, enflures et taches rouges qui
ressemblaient à de petites écorchures rectilignes. Tous les deux jours, la femme docteur venait les contrôler au bloc, elle leur
faisait soulever leur jupe, même dans la rue devant tout le monde, et elle examinait s'il y avait des traces d'enflures et des
taches, et dans ce cas les femmes étaient conduites à l'infirmerie. Toutes eurent les symptômes décrits ci-dessus, mais pas de
façon simultanée. A toutes ces femmes se manifesta l'interruption des règles. Seulement maintenant, après 10 mois, grâce
aux soins des médecins de ce camp libéré, deux ont constaté le retour normal de leurs règles, les deux autres pas encore [...].
"Probablement, les Allemands n'obtinrent pas le succès désiré parce que le temps que les Rhodiennes passèrent à Auschwitz
fut relativement bref; malgré cette brièveté de séjour dans les Lager, le pourcentage des morts fut très élevé parmi les
Rhodiens : quatre-vingt-dix pour cent environ [...].

Le médecin qui écrivit une lettre expédiée de Buchenwald et ensuite publiée par Don Edouard Fino, ne peut être
malheureusment compté parmi les rescapés. La lettre fut écrite après le 19 janvier 1945 et elle constitue le témoignage
impressionnant de la "non-vie" des Lager nazis. Mais si ce médecin parle fort peu de ses compagnons rhodiens et de lui-
même, un passage évoque les années heureuses passées dans l'île, à l'enseigne de la chaude intimité familiale, et indique aussi
son jeune âge : Je n'en pouvais vraiment plus. Je fermai les yeux et je continuai à marcher lentement, traînant mes pieds. Je
repensais à tout mon passé : à mes vingt-deux ans d'étude et de sacrifice, à l'espoir de mon père, aux attentions affectueuses
de ma mère. Tout allait finir dans cette vaste plaine de Pologne.

De sa vision dépersonnalisée de l'enfer hitlérien, je voudrais citer ici un autre détail : "Je me souviens d'une pauvre femme
très maigre, qui avait à peu près 50 ans. Elle se traînait sur la route glacée, avec une chaussure en corde au pied gauche et un
sabot de bois hollandais au pied droit. On entendait frapper sinistrement sur le verglas ce sabot, avec une cadence régulière
qui accélérait parfois à cause de l'aboiement des chiens qui suivaient la colonne. Je devais ensuite reconnaître pendant la nuit
cette pauvre femme avec son sabot de bois : cadavre le long de la route". En évoquant le sacrifice de ce martyr inconnu de
Rhodes à travers son propre témoignage, c'est le sacrifice de tous les martyrs juifs de Rhodes et de Cos que j'ai l'intention de
commémorer ici.

Qu'il me soit permis toutefois, à titre de conclusion de ce triste paragraphe, d'évoquer par leur nom, un à un, les membres les
plus proches de la famille de mon père, complètement exterminée : mon grand-père Michel M. Menasché, mort pendant le
voyage de Rhodes à Auschwitz; ma grand-mère Gioia Haïm Menasché, gazée et incinérée à Auschwitz; ma tante Norma
Menasché Capelluto, gazée et incinérée à Auschwitz; mon oncle Salvator Capelluto, mort de fatigue dans une mine de
charbon; ma petite cousine Rachel Capelluto, gazée et incinérée à Auschwitz (elle avait neuf ans); mes deux autres cousines,
soeurs cadettes de "Rachelica", les jumelles Julie et Fortunée Capelluto, gazées et incinérées à Auschwitz (elles avaient cinq
ans). Que leur mémoire, et celle de tous les autres martyrs, nous soit une bénédiction.



Note : Un des lecteurs de mon livre Gli ebrei a Rodi a reconnu l'auteur de la lettre anonyme publiée par Don
Edouard Fino : son frère Nissim Alhadeff, heureusement un des rescapés, et aujourd'hui, professeur aux Etats-Unis.

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