LES SÉPHARADES DE YOUGOSLAVIE DANS LA LITTÉRATURE

Isaac Papo

La population sépharade de la Yougoslavie issue du traité de Versailles, lors de ses vingt-trois ans de vie ardue, était peu nombreuse, pas plus de 27-28.000 personnes, c'est-à-dire environ la moitié de la communauté bulgare et moins d'un tiers des communautés grecque et turque.

C'était le résultat de la fusion de trois composantes à l'évolution différente.

La plus caractéristique des trois était la communauté bosniaque qui, durant près de quatre siècles, avait vécu, d'abord sous la domination ottomane, dans une province lointaine et isolée et, par la suite, mieux reliée aux centres importants de l'Empire, sous celle de l'Autriche.

La communauté sépharade en Serbie résidait en majorité dans la capitale. Aussi ancienne que celle de Sarajevo, (elle avait été fondée au XVIème siècle) elle était célèbre pour les études rabbiniques qu'on y faisait mais elle était jusqu'au début du XIXème siècle très peu peuplée—moins de 3.000 personnes.

Quant à la communauté de Macédoine, après une longue période de désordre et de stagnation économique, elle ne fut annexée par la Serbie qu'en 1912 et ainsi détachée de son débouché naturel, Salonique. De zone périphérique d'un grand Empire, elle était ainsi réduite à devenir la périphérie d'un Etat balkanique continuellement en difficulté. A la veille de l'extermination, les communautés, florissantes par le passé, de Bitolja-Monastir (alors capitale de la Macédoine turque), de Skopje et de Stip avaient en tout à peine plus de 7.000 habitants, dont bon nombre d'indigents. Malheureusement, après quelques décennies de vie difficile et surtout dans l'anonymat, la destruction presque totale de ce groupe, qui avait conservé jusque là son riche patrimoine culturel originel, a eu pour conséquence la conservation de seulement quelques témoignages personnels de survivants et d'émigrés.

Les communautés de Sarajevo et de Belgrade, elles aussi en grande partie anéanties, sont par contre bien représentées dans la littérature, malgré les barrières de l'isolement de la zone balkanique, trop souvent ignorée en Occident et celle de la langue serbo-croate dans laquelle la presque totalité des oeuvres sont écrites. On peut se demander ce que seraient devenues les oeuvres de Ivo Andri*, publiées, et plusieurs fois rééditées un peu partout, sans la notoriété que lui a apportée le Prix Nobel…

C'est justement Ivo Andri qui a tiré de l'oubli la minorité sépharade (1,2,3,4). Andri, qui connaissait en profondeur le monde sépharade, dont il n'ignorait pas la langue (il fut aussi ambassadeur à Madrid pendant la IIème République.) n'en représente pas seulement la société traditionnelle, mais affronte aussi son existence et ses thèmes les plus récents jusqu'à l'Holocauste et pendant son déroulement. Est également bien connue du public francophone, la fidèle chronique familiale de Moshe Abinun (5). Au contraire, jusqu'à ces dernières années, on a ignoré un autre narrateur de talent, Isak Samokovlija.

A ce propos, Radivoje Konstantinovi*, qui a réuni les textes de Andri sur des sujets juifs, non seulement sépharades, sous le titre "Titanic et autres contes juifs" (Belgrade, Paris 1987), écrit dans sa postface: "J'ai délibérément écarté deux essais consacrés aux écrivains juifs de Bosnie, Isak Samokovlija et Kalmi Baruch et une nouvelle inachevée "Avant le désastre". Les deux essais ne peuvent intéresser que le public yougoslave…"

Si le penseur, linguiste, et traducteur, Kalmi Baruch est bien connu des philologues et des hispanistes du monde entier, Isak Samokovlija, considéré dans sa patrie comme un des plus importants écrivains nationaux, a finalement, bien qu'en partie seulement, été mis a la disposition du lecteur occidental, grâce à une traduction en anglais de certains de ses récits sous le titre "Tales of old Sarajevo" qui contient huit nouvelles, dont sept sur des sujets juifs sépharades et un sur les gitans, ainsi que l'essai de Andri et une note biographique et critique exhaustive de Zdenko Lesi*(6).

Andri, ami et soutien important de la carrière littéraire de Samokovlija écrit à son propos: C'est pour nous une grande chance (et ceci démontre l'importance de l'art) que la communauté sépharade de Bosnie Herzégovine ait donné à la littérature un écrivain d'un tel niveau, réservant ainsi dans sa littérature, tant du point de vue artistique que du point de vue du témoignage de valeurs humaines son identité particulière. Cette oeuvre est digne d'être reçue, lue et relue dans tous les milieux culturels".

Les personnages de Samokovlija appartiennent presque exclusivement aux classes populaires et les moins aisées de Sarajevo, ou, plus précisément à celles du quartier juif de Bjelave. Même si tous ses personnages, de la veuve Sarucha de "Kaddish" à "Samuel "le portefaix", de la nouvelle homonyme représentent des protagonistes réels de la vie quotidienne des communautés sépharades, les thèmes traités ont une valeur universelle, et pas seulement esthétique. En divers points, affleure la langue maternelle de l'auteur, c'est-à-dire le judéo-espagnol et dans "Samuel le portefaix", on trouve même une ritournelle traditionnelle.

Samokovlija affronte dans sa nouvelle, "La juive blonde"(1928), dont il a tiré une pièce de théâtre très appréciée à son époque, le thème de l'assimilation, thème objet d'un vif débat dans une société en rapide évolution vers la modernité. Evoquant aussi la destruction du foyer juif de Bjelave, il a regretté que les victimes n'aient pu opposer plus de résistance à l'extermination.

Samokovlija était chirurgien à l'Hôpital de Sarajevo, et c'est grâce à sa profession qu'il avait par miracle échappé à l'extermination. Il ne put consacrer à temps plein à la littérature que les dernières années de sa vie de sorte que sa production n'est pas très abondante et se compose de quelques recueils de nouvelles, tandis que son unique roman est resté inachevé. Il faut souhaiter qu'un écrivain aussi talentueux et surtout aussi représentatif de la culture sépharade soit mieux connu dans la littérature internationale.

Rebecca West, dans son livre publié en anglais en 1941 et traduit en français seulement en 2000 (7) raconte son long voyage à travers la Yougoslavie en 1937, avec son mari et un couple, un poète serbe, de père ashkénaze et sa femme, allemande. L'auteur s'y intéresse surtout à des thèmes historiques, anciens et récents. Le thème juif sépharade n'y est pas affronté en soi, mais certains sépharades y sont décrits. Certains personnages sont plutôt folkloriques, comme la danseuse du ventre,"Astra", juive de Salonique, rencontrée dans les cabarets de Skopje et de Sarajevo. D'autres appartiennent à la bourgeoisie de Sarajevo, comme un banquier dont on ne dit pas le nom, et surtout une femme charmante et vive, nommée Bulbul, originaire de Travnik mais qui habite à Sarajevo, avec son mari et parent, Selim.

L'auteur visite à Travnik les parents de Bulbul, qu'elle décrit de façon très sympathique. La communauté de la capitale est l'objet de commentaires bienveillants, mais en gros superficiels. Rebecca West, en visite dans une Bitolja en pleine décadence, dit avoir entendu un couple de vieux juifs parler à voix basse en espagnol. ... Si elle décrit les sépharades de façon bienveillante mais sans considérations générales à leur sujet, elle s'arrête par contre sur les effets négatifs de la germanisation sur les juifs et sur les Croates!

On a très récemment publié le roman ou plutôt la chronique familiale de Ana Gord "Parfum de pluie sur les Balkans. Roman sépharade" (8) paru en serbe en 1886 et dans sa traduction française en 2000. Ce livre, volumineux, traite de façon romancée, de l'histoire de la famille de l'auteur, de 1914 à la libération de la Yougoslavie par les partisans en 1944 ; ce n'est donc pas un témoignage direct mais l'histoire rapportée par ses aînés. Ce livre offre des restes de judéo-espagnol, bien conservés et employés en caractères latins, usage propre aux sépharades serbes et bosniaques dans un cadre assez typique de la vie quotidienne et des mentalités de la petite bourgeoisie de Sarajevo.

Le roman est pourtant centré sur la crise des modèles traditionnels et l'assimilation, qui, entre les deux guerres mondiales, n'était pas seulement culturelle mais commençait à toucher plus directement des couches de plus en plus nombreuses de la population et semblait se traduire par un nombre considérable d'unions mixtes avec des chrétiens, orthodoxes ou catholiques. L'auteur reprend le thème déjà traité par Samokovlija dans "La Juive blonde" mais sans les discussions fortement polémiques des années vingt. Ana Gord semble considérer le phénomène comme parfaitement naturel dans une phase de modernisation d'une société qui allait se rapprochant des modèles des minorités juives occidentales.

L'auteur se limite à rapporter les résistances de la mentalité traditionaliste, comme celles d'un combat perdu d'arrière-garde. Il s'avère aussi que ce type d'unions avec des non Juifs a permis aux intéressées d'échapper à l'extermination. Il est évident que du point de vue culturel l'auteur est totalement assimilée au milieu serbe. Elle appartient aux écrivains d'origine juive bien intégrés dans la société actuelle mais qui gardent le souvenir de leurs racines culturelles et leur sont attachés. Il convient de rappeler que Ana Gord cite amplement Samokovlja et le considère comme représentatif des écrivains sépharades de son pays.

On ne peut en dire autant d'autres écrivains assimilés comme Oskar Davitcho qui dans les années de l'après- guerre fut l'un des auteurs de poésies et de romans en serbe les plus réputés. Sur Davitcho, il semble que ses origines sépharades n'ont pas laissé de traces ni suscité le moindre intérêt (ce que j'ai pu constater personnellement lorsque je l'ai rencontré en 1956).

David Albahari, écrivain serbe d'origine bosniaque (Pécs 1948), grâce à son indubitable qualité artistique, a été traduit en différentes langues et a atteint une notoriété internationale. son récent roman "Mamac", écrit en 1996 et publié par Gallimard sous le titre "L'appât"(9), raconte l'histoire de sa mère, bosniaque convertie à la religion juive en 1938, pour se marier avec un juif ashkénaze. Persécutée et poursuivie par les oustachi, elle a fui de Zagreb et erré à travers la Yougoslavie. Son mari a été fusillé tandis que ses enfants sont morts des suites d'un accident de chemin de fer. Le père de l'auteur, gynécologue juif sépharade bosniaque, avait perdu sa première femme et ses enfants dans le camp de concentration de Nis. David Albahari est donc né du mariage des deux survivants de la tragédie, après la guerre. Le récit des péripéties de sa mère, recueilli sur trois bandes de magnétophone, constitue l'élément central de son bref mais intense roman-vérité.

L'oeuvre de Albahari traite de thèmes de la société juive en général, entre les deux guerres mondiales et surtout du débat culturel entre traditionalistes et partisans de l'assimilation et aussi des événements de guerre récents dans l'ex Yougoslavie.

Ce qui apparaît dans toute cette littérature, c'est une société en phase de transformation accélérée entre les deux grandes guerres. Selon les chiffres officiels (10), à la fin des années 30, seul un tiers de la population de Belgrade parlait le judéo-espagnol en tant que langue maternelle, tandis qu'à Sarajevo la moitié des habitants le parlaient. Cependant, ces données n'indiquent pas avec précision combien, tout en considérant le serbo-croate comme leur langue d'usage courant, connaissaient le judéo-espagnol et entretenaient encore des liens avec la culture sépharade.

De toute façon, la communauté sépharade de Yougoslavie fut la protagoniste, entre les deux guerres mondiales, d'un intense débat non seulement culturel mais aussi politique, entre sionistes, "assimilationistes et sépharadistes", ce dernier mouvement étant propre aux communautés serbes et bosniaques.

La grande production théâtrale en judéo-espagnol (D. Albala, Y.Levi, L. Papo, E. Ruso,) et les revues "Jevrejski zivot (la vie juive), "Jevrejski glas" (la voix juive) "Zidovska svijet" (la conscience juive) , "El mundo sefardí" "El almanaque judio" (11), en serbo-croate, témoignent de la vitalité des communautés sépharades de Yougoslavie.

Elles ont produit un nombre considérable d'intellectuels de haut niveau, en plus des auteurs Samokovlija e Kalmi Baruch déjà cités. Parmi tant d'autres, je rappellerai les frères Benko et Haim Davitcho, Abraham Capon , Moris Levi auteur d'une histoire des juifs de Bosnie-Herzégovine, publiée en allemand en 1911, Isak Pollokan, sans oublier le fondateur du sionisme messianique pré-Herzlien, Yehuda Alkalay.

Le Docteur Angel Pulido avait pu rencontrer personnellement ou correspondre dès le début du siècle avec des intellectuels et des personnalités représentatives de la bourgeoisie de Sarajevo et de Belgrade, parmi lesquels Abraham Capon, Benko Davitcho, Moris Levi et B. Alkalay, ces deux derniers, président et vice-président de la société de la culture "La Esperanza" de Vienne . Les oeuvres de Pulido (12,13) publiées en 1904-1905, très dépassées et quasi oubliées, ont récemment été rééditées en fac-similé à Grenade et à Barcelone.

A propos de la communauté de Bosnie, dans son admirable essai "Au cimetière juif de Sarajevo",(14) Andri dit: "Et lorsque, à partir du XIXème siècle, les conditions de vie devinrent pour eux aussi, un peu plus, seulement un peu plus favorables et plus modernes, malgré l'état d'aliénation forcée qu'ils partageaient avec les autres confessions, ils montrèrent des signes indubitables d'énergie et de talent, le goût de la nouveauté, un désir inné de progrès… Ce n'est que lors de la deuxième guerre mondiale que la ténébreuse et meurtrière invasion fasciste, les prenant au dépourvu, mal préparés à ce genre de combat, parvint à les disperser et à les anéantir".

Toutefois, même la fureur criminelle et la bêtise de l'armée des envahisseurs allemands, des oustashi et d'autres collaborateurs n'ont pas réussi à effacer le souvenir d'une petite communauté aux faibles ressources certes, mais riche en intelligence et en esprit.

Isaac Papo

Isaac Papo est né à Milan en 1926 de parents originaires d'Edirne, immigrés en Italie en 1923. Il étudie à l' école juive de Milan de 1938 à 1942 et, en tant que sujets espagnols, sa famille peut quitter cette ville en septembre 42, pour Barcelone

Il débute ses études de médecine qu'il termine à Milan en 1949 après un séjour à la Salpêtrière, à Paris. Spécialiste en neurochirurgie, il a été pendant trente ans, jusqu'à sa retraite en1995, Chef de Service de neurochirurgie à l'Hôpital régional d'Ancône.

En 1996, il s'installe à Aix-en-Provence. Depuis une vingtaine d'années, Isaac Papo s'occupe très activement de la mémoire séfarade, participant notamment à de nombreux congrès et faisant quelques cours.

BIBLIOGRAPHIE


1 Andri* Ivo: Le pont sur la Drina, Belfond, 1994
2 " : La chronique de Travnik, Belfond 1997
3 " : Titanic et autres contes juifs, Belfond, Belgrade-Paris 1987
4 " : La demoiselle, R. Laffont, 1987
5 Abinun Moshe: Les lumières de Sarajevo, Lattès, 1988
6 Samokovlija Isak: Tales of old Sarayevo, Vallentine Mitchell, Londres - Portland Or., 1997
7 West Rebecca: Black lamb and grey falcon. A journey through Yugoslavia, Viking Press, 1941 - Agneau noir et faucon gris. Un voyage
à travers la Yougoslavie, L'âge d'homme, Lausanne, 2000
8 Gord Ana: Parfum de la pluie sur les Balkans. Roman sépharade. L'âge d'homme, Lausanne, 2000 (original serbe publié en 1986)
9 Albahari David : L'appât, Gallimard,1999 (en serbe "Mamac",1996)
10 Benbassa Esther, Rodrigue Aaron: Juifs des Balkans. Espace judéo-ibériques, XIV-XX siècles. La Découverte, 1993
11 Vidakovi*-Peztrov Krinka : Los sefardíes en Yugoslavia. Rassegna Mensile di Israël, 49,118-151, 1983
12 Pulido Fernandez : Angel Los israelitas españoles y el idioma castellano, Madrid 1904 (Reimpresón Riopiedras, Barcelona 1992)
13 " : Españoles sin patria y la raza sefardí, Madrid 1905 (Reimpresión, Granada 199)
14 Andri* Ivo: "Au cimetière juif de Sarajevo" (voir 3).

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