LES CALOMNIES CRIMINELLES (2EME PARTIE ET FIN)

Léon Alhadeff

La première partie de cet article a été publiée dans los Muestros n° 44

La profanation d'hostie

Le succès retentissant et durable remporté par les calomnies de meurtre rituel et leur impact criminel, contribuant à la destruction de communautés entières, incitait les militants de l'antijudaïsme à outrance à rechercher d'autres moyens de diffamation.

Si les fausses accusations de meurtre rituel reposaient sur des précédents, celles non moins fausses de profanation d'hosties n'avaient pas la moindre relation avec des croyances antérieures ; elles étaient le fruit spontané d'imaginations poussées diaboliquement à nuire.

S'agissant de supercherie sur toile de fond religieuse, la légende est fondée sur le sacrement chrétien de l'eucharistie. Elle rappelle la scène préludant à la passion le soir de Pessah, au cours de laquelle, en rompant le pain azyme, Jésus dit : " çà c'est mon corps ", ce qui est consacré plus tard par le dogme de la transsubstantiation. La croyance s'est perpétuée par un rite auquel culmine la messe, avec l'élévation solennelle de l'hostie, qui est une galette de pain sans levain, puisque la Cène dont elle tire origine a lieu pendant la première soirée de Pessah, alors que Jésus annonce sa fin proche.

Ce dogme fut officialisé au 2e Concile du Latran de 1215. Par la suite, l'imagerie populaire répandait la conviction que, dans certaines circonstances, l'hostie profanée pouvait dégager un pouvoir surnaturel, puisque renfermant le corps de Jésus. De là à imaginer que les Juifs, croyant (ce que paradoxalement, ils ne pouvaient guère, s'ils restaient Juifs) que l'hostie renferme le corps de Jésus, étaient, par la haine qu'ils lui portent, incités à répéter sur elle les scènes de la passion, en simulant la torture, la perçant de coups de couteau etc… Toujours suivant les forgeries populaires, l'hostie ainsi torturée manifestait son essence miraculeuse en éjectant du sang, ou en s'envolant, ou en émettant des voix.

Quelques calomnies autour de cette légende se répandaient dès le début du 13e siècle, aussitôt après le 4e Concile du Latran. Le premier cas historiquement connu est celui de Berlin en 1243, qui se termine par la condamnation au bûcher d'un grand nombre de Juifs, dans un site dénommé Judenberg (colline des Juifs). En France, le seul incident retentissant eu lieu à Paris en 1290. Tous les détails en ont été transmis jusqu'à ce jour par une gravure déposé au Musée Carnavalet, reproduisant des anciens vitraux de l'Eglise des Carmes de la rue des Billettes. En voici la légende.

A l'approche de Pessah, un Juif nommé Jonathan achète une hostie à une femme qui lui devait de l'argent. Aussitôt rentré chez lui, il perce l'hostie avec un couteau. Un jet de sang jaillit et l'éclabousse. Saisi d'une grande frayeur, il jette l'hostie au feu. Le miracle se poursuit : l'hostie s'élance hors du brasier et vole dans la pièce. Voulant s'en débarrasser, il la jette dans l'eau bouillante, qui rougit du sang qui continue à couler. Désespéré d'en finir, il va chez ses voisins chrétiens, auxquelles il avoue son "crime ". Il est saisi et livré à l'autorité ecclésiastique qui le condamne au bûcher. Ses biens sont confisqués ; dans sa demeure une chapelle est construite, qui porte le nom de "chapelle des miracles ". Par décret du roi Philippe le Bel, l'ensemble de cette demeure devient la propriété des Frères de la Charité de Notre-Dame ; elle appartient aujourd'hui au couvent des Billettes. Le plus grand nombre d'incidents se concentre dans les pays germaniques, où le peuple reste plongé dans l'obscurantisme et devient le plus réceptif au forgeries de ce genre. Par un bref survol de ces pages d'ignominie antijuive de source chrétienne, on peut relever que les calomnies de profanation d'hosties ont déchaîné des développements tragiques dans les villes suivantes : -Allemagne : Sternberg, Brandenburg, Beeliz, Roettlingen, Passau, Nurnberg, Erdberg, Deggendorf,
Konstanz, Knoblauch
- Autriche : Vienne, Salzburg, Mittelberg, Poelten, Korneuburg, Furstenfeld
- Bohème : Prague, Pulkau
- Pologne : Sochaczew, Glogau, Breslau
- Espagne : Huesca, Barcelone, Teruel, Segovia
- Portugal : Santarem, Orivellas.

De tous ces centres, c'est Passau qui remporte la palme de l'obscurantisme et de la stupidité. Cette ville de Bavière fut en 1478 la scène de la forgerie la plus spectaculaire ; en voici l'histoire relatée par un pamphlet illustré, diffus " par le diocèse. Un chrétien nommé Christophe Eisengreisshhamer vole des hosties consacrées dans l'église Sainte Marie. Il les vend à des Juifs identifiés par l'étoile jaune sur leur tunique, qui les portent à la synagogue. En parodiant les scènes de la passion de Jésus, ils poignardent une hostie, dont jaillit le sang . Effrayés, ils brûlent les hosties, sur lesquelles apparaît le visage d'un enfant, alors que deux anges et deux colombes s'envolent du four. Dénoncés, les Juifs sont arrêtés, jugés, reconnus coupables et exécutés sous la fureur populaire. Tous les autres Juifs de la ville sont brûlés vifs. La synagogue est transformée en église, et le site consacré comme lieu de pèlerinage.

La vague de forgeries se transmet contagieusement en Pologne, où le roi Casimir III (1310-1370) prend des mesures de protection en faveur des Juifs. Néanmoins, aussitôt après sa mort, des incidents éclatent et se développent avec une extrême violence.

En Espagne, des tragédies semblables ont lieu au paroxysme de la rage terroriste au cours des 14e et 15e siècles. L'incident de 1415 à Ségovia, avec de nombreux carnages, entraîne aussi, après un simulacre de jugement par l'Inquisition, d'exécution des notables de la communauté et la confiscation de la synagogue. Cet événement est commémoré, encore de nos jours, au cours de la fête du Corpus Christi.

Loin d'oublier les Juifs après l'exode de 1497, le Portugal, qui avait connu un incident grave à Santarem en 1531, s'acharne encore en 1671 sur des marranes à Lisbonne, accusés d'avoir volé une hostie dans une église à Orivellas, ce qui donne prétexte à l'expulsion du pays de tous les nouveaux chrétiens.

Fort paradoxalement, on ne connaît historiquement aucun cas de profanation d'hostie attribué à des Juifs en Italie. Un seul incident en 1264 est connu comme le " miracolo di Bolsena " dans l'état pontifical ; mais, après enquête, on découvre qu'un prêtre catholique est l'auteur de la machination.

On peut croire que cette fable grotesque de profanation d'hosties a recueilli une prédilection toute particulière parmi les masses populaires au cours de six siècles, puisqu'on connut le dernier incident important à Bislad en Roumanie en 1836.

Empoisonnement de puits

De tous les fléaux que l'humanité a connus depuis le 6e siècle, la peste qui sévit au 14e siècle sur presque toute l'Europe fut incontestablement le plus meurtrier. En une période relativement courte (1347-1351), cette épidémie a ravagé une très grande partie du continent, en commençant par les rivages de la Méditerranée. La proportion des victimes par rapport à la totalité des populations qui en furent touchées varie entre un huitième et deux tiers, la moyenne générale étant estimée à un tiers.

Si cette perte en vies humaines est déjà gigantesque en elle-même, elle le fut encore davantage pour les Juifs qui en furent frappés, outre que par la maladie, également à cause des massacres que l'épidémie déchaîna par les calomnies qui les rendaient coupables de l'empoisonnement des puits et des sources d'eau, prétendument à l'origine du fléau.

L'impact de la peste eut des effets considérables, mais très divergents, sur le comportement des populations. Il y avait de ceux qui cherchaient le salut par la prière, la pénitence, les voeux et les supplications à Dieu. Par contre, nombreux étaient ceux donnant libre cours à l'anarchie, à la licence, au brigandage, à la sauvagerie de toutes sortes. Et, comme on pouvait s'y attendre dans un tel bouleversement s'étendant sur tout un continent, il y avait enfin ceux qui cherchaient les coupables de la conflagration. Or, traditionnellement dans toute la chrétienté, les coupables de choix par excellence dans une telle situation ne pouvaient être que les Juifs. Quels Juifs ? Eh bien ! comme toujours, tous collectivement.

Par une malédiction qui remonte aux textes du Nouveau Testament, que les pères de l'Eglise s'attachèrent à développer et consolider, et les papes à perpétuer, les Juifs sont, par une définition consacrée et immuable, solidaires en bloc de toutes les accusations qui les frappent, même à titre individuel. A plus forte raison, cette solidarité va de soi lorsqu'une catastrophe d'une telle ampleur et gravité touche toute la collectivité.

Selon nombre d'historiens, la peste avait un foyer permanent en Asie Centrale, parmi les rats et d'autres rongeurs sauvages. Des voyageurs venant de ces contrées, depuis la Chine, faisaient état d'épidémies de peste bubonique depuis 1346, qui atteignaient des ports de la Mer Noire, surtout en Crimée, où la population périssait en grand nombre. De là, des mariniers sur des navires marchands touchant plusieurs ports méditerranéens, principalement Venise et Gènes, transmettaient la maladie à travers les zones côtières, et de là dans toute l'Europe continentale.

Cependant, en dépit de ces notions, pourtant largement répandues, dans la détresse générale qui régnait parmi toutes les populations, on se perdait en conjonctures pour détecter la cause et l'origine du fléau. Pour des religieux, il s'agissait simplement d'une punition divine, comparable au déluge universel, à la destruction de Sodome et Gomorre, ou à celle qui menaça Ninive en Babylonie au temps du prophète Yonà. Certains savants l'attribuaient à des conjonctures d'ordre astronomique. Et enfin, on commença à soupçonner une action criminelle de main d'homme. On vivait en pleine époque foisonnant de calomnies de meurtre rituel et de profanation d'hosties, dont les Juifs étaient accusés d'être les seuls auteurs. Le souvenir et les retombées des croisades étaient encore loin de s'estomper. L'image odieuse du Juif, coupable de tous les crimes imaginables, atteignait le paroxysme de la dégradation. La vague de persécutions, de pillages et de massacres faisait rage en Péninsule Ibérique, en France et dans les pays germaniques. Les Juifs étaient partout sans défense et exposés impunément à la fureur de la populace ignorante, fanatisée et déchaînée par la moindre rumeur.

C'est alors qu'on répandait le bruit, vite transmis de bouche à oreille dans toutes les villes et les campagnes, que les Juifs, pour se venger des sévices qu'ils subissaient partout de la part des chrétiens, avaient comploté d'exterminer leurs persécuteurs en masse et sans discrimination. C'était une version avant la lettre du célèbre et diabolique " Protocole des sages de Sion ", qui fit tant de bruit et de mal au début du 20e siècle, et qui sert encore aujourd'hui de base de référence aux antisémites du monde entier et même aux ennemis arabes d'Israël. Devant l'impuissance de freiner les ravages de l'épidémie, les meneurs de cette nouvelle campagne avaient au moins la satisfaction de découvrir les "coupables ".

Conscient de la responsabilité de l'Eglise dans la propagation de ce grave préjugé, vainement le pape Clément VI, de son exil d'Avignon, par une bulle tendant à soustraire les Juifs aux effets sanglants de cette campagne de calomnie, proclamait que la peste était une manifestation divine destinée à punir l'humanité de nombreux péchés.

Mais rien n'y fit. Dans la terrible atmosphère de haine exacerbée à son comble, il devenait diaboliquement logique, dans l'imagination populaire primaire, que les Juifs eussent trouvé un moyen de tirer vengeance des persécutions qu'ils enduraient depuis des siècles. Ainsi, de fil en aiguille, se transmettait, à travers l'Europe, la rumeur de l'empoisonnement par eux des citernes, des puits et des sources. Une nouvelle série noire de persécutions démarrait en 1348. Comme la calomnie ne s'appuyait sur aucune preuve ou le moindre indice, on commençait par inventer des fables de toutes pièces.

Un des premiers cas fut celui du Château de Chillon près de Montreux en Suisse, appartenant à l'époque au Duc de Savoie. Des accusés fictifs étaient traduits devant un tribunal ecclésiastique sous l'effet de dénonciations fallacieuses. Pour surmonter leur refus de se reconnaître coupables, ils étaient soumis à la torture. A force de persévérer par des supplices monstrueux, les tortionnaires parvenaient à leur fin, en obtenant la confession du crime par un Juif, sous la promesse du pardon. Celui-ci avouait avoir été chargé par un rabbin de disperser le contenu d'un sac dans les puits et des sources en plusieurs endroits depuis Venise jusqu'en Savoie. Le 3 octobre 1348, un communiqué de l'épiscopat attestait que plusieurs parmi les accusés avaient juré sur la Bible qu'aucun de leurs coreligionnaires, depuis d'âge de sept ans, ne pouvait se considérer exempt de ce délit puisqu'ils étaient tous au courant. Le document était aussitôt diffusé dans toutes les villes environnantes, et de là dans plusieurs contrées d'Europe. Dans une atmosphère de terreur, la nouvelle se répandait partout. D'après les archives de l'époque, les autorités de nombreuses villes préparaient des édits d'expulsion des Juifs.

De nombreuses voix s'élevaient pour stigmatiser l'absurdité de l'accusation. Puisque le fléau atteignait les Juifs autant que les chrétiens, il était ridicule de les considérer responsables de ce qui aboutissait à un suicide. Malgré cela, et en dépit des mesures de protection, ils se trouvaient exposés à leur fureur populaire. La vague de terreur faisait rage dans plusieurs pays, surtout en Allemagne et en France, très peu en Espagne et en Pologne grâce aux mesures de protection prises. Il y eut des manifestations sans gravité en Italie. Seule l'Angleterre n'avait pas de bouc émissaire à châtier ; elle s'était vidée de ses Juifs depuis 1290.

Il est impossible d'évaluer les pertes juives causées sous le double effet de l'épidémie et des massacres. Plus de tr@Léon Alhadeff@ ois cents communautés furent démembrées dans les principaux pays à forte minorité juive, à cause des tueries et des expulsions. Outre les victimes du fléau, le nombre de celles exterminées par les massacres fut estimé à plusieurs dizaines de milliers. A cela il faut ajouter la multitude impressionnante des martyrs qui s'immolèrent par le feu, préférant se donner eux-mêmes la mort plutôt qu'être torturés et achevés par la populace barbare. Deux seuls exemples sont cités par les annales de l'époque : environ six mille périrent dans les flammes à Mayence, plus de deux mille à Strasbourg et beaucoup d'autres dans plusieurs villes germaniques.

La double tragédie de la peste et des massacres qu'elle occasionna marque le degré culminant de la persécution des Juifs en milieu chrétien.

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