PORTRAIT DE YAKOV HAZAN, HAZAN DE RHODES

Esther Fintz Menascé

Parmi les documents que j'ai inclus dans mon livre "Gli ebrei a Rodi" figure une présentation émouvante, de 1924, d'un vieux "hazan" de Rhodes.

Il s'agit d'un article, écrit par le feu Alberto Hemsi et publié dans les pages de "Hamenora" (n° 7-8, juillet-août 1924, pages 231-232) sous le titre "Le vieillard du ghetto". Dans cet article, qu'on reproduit ci-dessous grâce à la permission de Mme M. Hemsi, veuve d'Alberto Hemsi, le maestro nous parle de sa rencontre, quelques mois après son arrivée à Rhodes, avec un vieillard, vendeur d'amandes, de pistaches, etc., dans l'ancienne forteresse, et en même temps chanteur, avec une réputation locale, de vieilles mélodies juives, soit synagogales, soit séculaires.

Hemsi ne nous donne que l'initiale du nom du vieillard, "Monsieur H ...", mais je crois pouvoir identifier ce M.H. avec le Yakov Hazan brièvement mentionné par les professeurs américains Samuel G. Armistead et Joseph H. Silverman dans l'introduction à leur travail "Diez romances hispánicos en un manuscrito sefardí de la Isla de Rodas" (Pisa, 1962; nouvelle édition,avec des additions, en "Tres calas en el romancero sefardí (Rodas, Jerusalén, Estados Unidos)", Madrid, 1979) comme le chantre de Rhodes qui avait jadis possédé ledit manuscrit et qui mourut dans l'île en 1928 "a una edad avanzada".

Je pense aussi que le "recueil", que selon le récit de Hemsi le vieillard du ghetto enlève d'une poche de son manteau, est précisément ce même manuscrit, que MM. Armistead et Silverman déclarent dans leur introduction avoir été porté à leur connaissance en 1957, aux Etats-Unis, par l'entremise de Mme Victoria Hazan de Kasner, fille du feu Yakov Hazan (le manuscrit, désigné comme "MS Hazan", se trouve maintenant dans la Bibliothèque de l'Université de la Californie à Los Angeles).

Il est vrai que Hemsi parle d'un "gros livre" et Armistead et Silverman parlent d'un "tomito", mais si l'on considère que le "gros livre" est tiré de sa poche par M.H. ( a donc le format d'un livre de poche) et que le "tomito", selon la description d'Armistead et Silverman, est un tome de 231 pages (est donc d'une épaisseur considérable), les deux définitions ne sont pas contradictoires. Plus significatif encore, il y a correspondance, apparemment, entre le contenu du "gros livre" et le contenu du "tomito". M.H. fait entendre à Hemsi que son recueil contient de "vieilles chansons du Temple" ainsi que des romances en espagnol, et MM. Armistead et Silverman également nous informent que le MS Hazan contient soit des textes religieux, soit des chansons profanes.

Une page du MS Hazan :

Sans rien ôter à l'importance de la découverte du MS Hazan par les professeurs Armistead et Silverman, il me semble important, aussi, de pouvoir disposer d'un "portrait" de Yakov Hazan, dont jusqu'ici on ne connaissait que les deux faits relatés plus haut (qu'il fut "hazan" à Rhodes et qu'il y mourut à un grand âge). Or, si mon identification est exacte, c'est bien un portrait de Yakov Hazan, vif, plein de détails révélateurs, ce que Hemsi nous fournit, par sa prose et avec sa sensibilité d'artiste : le portrait d'un extraordinaire vieillard, dépositaire d'un héritage millénaire, d'un vieillard pieux et passionné qui, l'ancien recueil serré entre ses mains, exprime par son chant l'éternelle souffrance, l'angoisse inconsolable de l'âme juive en diaspora.

*

Le vieillard du ghetto (A la recherche de l'âme juive et de son expression musicale) Rhodes, le 21 mai 1924

C'est dans les ghettos que je la cherche. Présenté par des Frères de la Loge, amis et coreligionnaires d'ici, je visite souvent mes "collaborateurs" et entre autres un vieillard que je n'oublierai jamais.

Debout, devant la porte de sa boutique - une voûte creusée dans les anciennes murailles des Chevaliers - le vieillard prépare et dispose, à la vente, sa marchandise : des amandes grillées, des pistaches, et des bonbons de toutes sortes pour sa clientèle habituée, les petits écoliers du ghetto. Je m'approche, nouveau client, et j'achète de sa marchandise. Le vieillard me fixe d'un regard curieux. L'oeil interrogatif, il veut me connaître. - D'où êtes-vous, jeune homme? débuta-t-il avec impatience.
- De Smyrne, Monsieur, répondis-je.
- Il y a longtemps que vous êtes à Rhodes?
- Depuis quelques mois.
Et moi à mon tour :
- C'est bien vous, Monsieur H..., n'est-ce pas?
- Oui, oui, c'est moi, entrez, entrez ... "barouh abà". Comment me connaissez-vous? ... "béchem Adonaï" ... A quoi puis-je
vous être utile?
- A bien des choses, Monsieur, si vous le voudrez.
- Mais pourquoi pas, pourquoi pas, s'il s'agit du bien, pourquoi le refuser? Et qui êtes-vous, jeune homme ... pour que je
puisse avoir l'honneur de vous connaître? ... "Ben Porat Yossef ... -Je suis le jeune homme annoncé hier, par le Dr. G. ... Je
viens vous prier ...
- ... "has véchalom" ...
- ... oui, vous prier de me dire, si vous êtes disposé à me chanter des vieilles mélodies juives.
- Avec plaisir. Vous voulez donc que je chante? Oh, comme c'est bien! comme c'est bien! ... "Ben Porat Yossef" ... Prenez
place et je chanterai.
- Ah non, pas ici.
- Où donc alors, si ce n'est pas dans ma boutique? Demain c'est "Yom Chabat", voulez-vous que je chante dans ma maison?
- Chabat non, parce que je dois écrire les ...
- ... écrire quoi? m'interrompit-il affablement. Les chansons? Pas besoin, je vous passerai un recueil de toutes les chansons.
- C'est bien, lui dis-je, mais je dois quand même écrire pour noter les mélodies ...
... Et lui, tout étonné,
- Comment, comment noter les mélodies ... et il se mit à rire.
- Mais oui, vous chanterez et j'écrirai, voilà pourquoi "Yom Chabat" n'est pas le jour indiqué.

Ce vieillard né avant trois quarts de siècle, pieux comme un "hassid", indiqua le samedi comme jour d'étude et de travail, parce que - dit-il - Dieu permet de travailler pendant le "Yom Chabat" pour le bien de la "Thora" et de la "Ouma". Plus de scrupules! ... Samedi donc, dans ce ghetto encerclé par les formidables barreaux des forteresses médiévales, mon "collaborateur" était là, habillé de fête, propre comme une brebis, et il m'attendait dans le local de la "Béné-Bérith".

- Chabat Chalom ...
- Chabat Chalom mévorah ..

Nous nous assîmes devant une table. Il enleva d'une poche de son long manteau noir, un gros livre ... le recueil. - Laquelle voulez-vous que je vous chante, fut sa première demande. Voulez-vous entendre les vieilles chansons du Temple, des "bakachots", des "akafots", des "pizmonims", des "piyoutiims" - celles qu'on chante à la maison ou bien des "Romanças" en espagnol? -

- ... -

Chantez vieillard! Chantez celles qui vous plaisent le mieux. Celles qui bercent votre foi, votre jeunesse, ou tout ce qui est cher et enseveli dans votre coeur. Chantez! ... chantez! ... je vous écoute.

Des délicieuses prières profondément senties par l'âme fière d'une juiverie éternellement injuriée, des chansons étouffées par la douleur, ou amèrement ironiques se dégagèrent lentement et tristement du vieux recueil qu'il serrait dans ses mains nerveuses. Jamais de chants d'allégresse. On dirait que l'âme juive accordée en mineur n'eut jamais connu la joie, tant son expression est triste et langoureuse. Le vieillard du ghetto, pieux comme un martyr, s'arrêta et reprit avec plus d'ardeur d'autres mélodies, d'autres chants. Chantez vieillard! Chantez tout ce qu'il y a de tendre dans ce vieux ghetto; les poèmes ou les cantiques, les odes et les hymnes, les prières et les lamentations ... Chantez ce que la harpe pendue au saule ne fait plus entendre à cette race mille fois poignardée par la main des peuples de Dieu, au nom du Père, du ... Des mélodies suaves respirées par les coeurs anonymes d'une multitude juive d'autrefois, et transmises par les dépositaires agonisants de nos ghettos, descendent et se posent tous les jours du Sabat dans le pentagramme de la lyre de ces nations de Dieu à la gloire immortelle, de notre tradition millénaire et de notre héritage sacré. Toutes sont notées : du "Bar Yohaï" à la "Chanson de la loi de Moïse" et aux "Romanças Espagnoles". Le vieillard du ghetto, né avant trois quarts de siècle, pieux comme un "hassid" et propre comme une brebis, a jalousement emporté dans les antres du ghetto, dans la cage immense des murailles, celle qu'on ne peut pas écrire: la délicieuse chanson de l'âme juive. Celle-là, il faut la sentir, on ne l'apprend pas. Le vieillard l'emporta à pas lents, en murmurant tout bas, encore une fois : "Ben Porat Yossef! ... Ben Porat Yossef".

A. Hemsi

Esther Fintz Menascé

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