Je m’appelle Jacob et je n’avais pas dix-sept ans quand la deuxième guerre mondiale éclata. Mon père, Isaac Assayas, était le fils cadet d’une famille de Séfarades bulgares qui comptait dix enfants. L’aîné, le premier, émigra en France en 1910 et se fit marchand forain. Peu à peu, il fit venir tous ses frères et sœurs, puis ses vieux parents. Ma mère, Rachel Tevah, était née à Salonique, la Jérusalem des Balkans. Elle avait appris la couture dans l’atelier d’une Française et lorsque les armées alliées quittèrent la ville après avoir assuré trois années durant sa prospérité, ses parents, craignant le marasme économique et de nouveaux conflits gréco-turcs, choisirent de suivre les soldats français et l’emmenèrent à Marseille. Plus tard, Rachel et Isaac se rencontrèrent et se marièrent à Paris puis s’ins-tallèrent à Clermont-Ferrand. Ils y tenaient commerce de tissus, avec mes oncles paternels. J’étais né et avais grandi en Auvergne, au pied des volcans. Ma famille travaillait dur et visait toujours et partout la réussite. Soumis à ce modèle, j’étais devenu un lycéen sérieux et même austère, peu liant avec autrui et très respectueux de l’autorité de mon père. Mon éducation religieuse fut conforme à la tradition sans avoir rien de fanatique. A Salonique, au début du XXème siècle, sous l’influence des idées venues de Paris, les Séfarades prenaient une distance teintée de moquerie affectueuse avec les rigueurs des commandements rabbiniques. Cette manière d’être qui venait de ma mère égayait d’un rayon de soleil notre vie quotidienne. Toujours vêtue avec une élégance raffinée, Rachel aimait rire de sa voix cristalline et ses beaux yeux bleus donnaient une lumière douce aux traits gracieux de son visage. Sa joie de vivre compensait la sévérité renfrognée de mon père. Le soir, après les cours du lycée, je formais mon caractère en écoutant la radio, en dévorant les journaux. Je lisais assidûment “Candide’’ et “Gringoire’’ pour connaître les fantasmes et la haine des antisémites.
J’avais parfois la gorge serrée.
Vint la guerre. En octobre 1940, quelques mois après la débâcle, les premières lois raciales de Vichy furent promulguées. Elles excluaient les Juifs de la fonction publique, du théâtre, de la presse, écrite et parlée. Edifié par la teneur des feuilles nationalistes, où déferlaient depuis tant d’années, calomnies écoeurantes et délires de haine, je compris que les choses ne pourraient en rester là. Certains d’entre nous se leurraient pour pouvoir espérer mais ma conviction personnelle était déjà faite. Pétain et Laval fourbissaient les armes de notre mise à mort.
Après le baccalauréat, j’avais commencé des études
à l’Ecole Supérieure de Commerce de Lyon. Il me paraissait
capital d’en venir à bout, quelles que soient les circonstances.
En juin 1941, j’obtins mon diplôme. Au même moment, de nouvelles
lois scélérates frappèrent les Juifs. L’Etat Français
nous ordonnait de nous déclarer dans les commissariats de police. En
juillet, Vichy plaça nos entreprises et nos biens sous la tutelle d’administrateurs
provi-soires. Pour nous, l’avenir s’enfonçait dans les
ténèbres.
Etait-ce la crainte ou l’angoisse ? Mon père tomba malade. Dés mon retour de Lyon, je pris sa place au magasin de la Grand Rue qui menait à la noire cathédrale. Dès cette époque, selon moi, ceux qui voulaient s’informer con-naissaient l’existence, en Allemagne, des camps de concentration et des déportations. J’étais un auditeur assidu de la B.B.C. et j’écoutais chaque soir les messages ardents du Général de Gaulle qui m’allaient droit au cœur. Je frémissais de douleur et de rage. Je refusais de m’aban-donner à la lâcheté et à l’inertie. Mais que fallait-il faire? Rallier la Résistance qui formait ses maquis ou bien quitter le pays pour rejoindre De Gaulle à Londres?
Un événement qui aurait paru banal à nombre de Juifs eut sur moi un grand retentissement. Mon cousin Gabriel avait été appelé comme tous les garçons de son âge aux Chantiers de Jeunesse à Châtel-Guyon. Il était mon aîné de six mois et la date de son incorporation se situait le 7 juillet 1942, jour anniversaire de ses vingt ans. Quelle ne fut pas ma surprise de le retrouver le soir même à Clermont !
- Tu n’es pas resté au camp, lui
dis-je?
- Non, me répondit-il.
- Et pourquoi?
- Ils m’ont demandé ma religion. J’ai déclaré
que j’étais Juif.
- Et alors ?
- Regagnez vos foyers, m’a lancé sèchement le Commandant.
La colère m’emporta. Je tremblais de tous mes membres. Je voyais en pleine lumière la tragédie qui se nouait. L’Etat ne nous recon-naissait même plus le droit... d’accomplir nos devoirs de citoyen. Nous étions des parias. Je n’avais plus qu’un désir : rejoindre les Forces Françaises Combat-tantes. Mais comment ? Pour réussir un départ clandestin, il fallait mettre tous les atouts de son côté, sous peine de mourir sous les balles de la milice ou de l’occupant.
Un certain Pelletier, ingénieur Michelin en retraite, s’était
vu nommé administrateur provisoire de notre commerce. Avide et jouisseur,
il tirait plaisir et intérêt des humiliations infligées
aux Juifs. Chaque soir, j’étais contraint de lui apporter à
demeure l’argent de la recette et les comptes de la boutique. Il me recevait
avec mépris et cherchait avec zèle toutes les occasions de m’humilier.
Un soir, le berger allemand qui le suivait toujours, se fit mauvais. Il bondit
sur moi en grondant et déchira l’étoffe de mon pantalon,
à mi-cuisse. Pelletier, sourire mo-queur aux lèvres, ne fit rien
pour le
retenir.
Le 11 novembre 1942, quatre mois après l’expulsion de Gabriel
des Chantiers de Jeunesse, la Wehrmacht occupa la zone Sud. Les troupes allemandes
se déployèrent sur l’ensemble du territoire. Victimes sans
défense, nous étions pris dans la nasse. L’ombre de la mort
rôdait. Un seul chemin possible pour l’espérance, la frontière
espagnole... Une nuit de décembre 1942, vint le moment de vérité.
Victor Cohen et Jérémie Assayas, mon oncle, avaient préparé
de longue main leur départ pour l’Espagne. Ils m’informèrent
de leur projet. Je sautai sur l’occasion et voulus partir avec eux. Rachel
pleura à chaudes larmes mais rien ne put remettre en cause ma décision.
Au moment déchirant, elle prit mon petit-frère David dans ses
bras et prit la fuite dans sa chambre.
Pour franchir en secret la frontière, des passeurs devaient nous guider.
Nous les avions payés, comme il se doit, rubis sur l’ongle. Hélas
! Selon une coutume bien établie chez ces trafiquants d’hommes,
ils nous abandonnèrent en pleine montagne.
- Attendez ici. Les relais espagnols vont arriver
Nous attendîmes des heures et des heures. En pure perte. Il fallut descendre
tant bien que mal, encombrés de nos bagages, à travers les rochers,
du coté espagnol, où la Guardia Civil qui nous avait vus venir
de loin, attendait pour nous cueillir. Elle surgit devant nous à cheval
et nous donna l’ordre de rebrousser chemin. Que pouvions-nous faire, sinon
feindre d’obéir ? Nous revînmes sur nos pas pour tenter à
nouveau notre chance sur les pentes glacées où soufflait le vent.
Mais les tricornes détestés se montraient zélés.
Ils surgissaient immanquablement et nous forçaient à faire demi-tour.
Désespérés, n’ayant plus rien à perdre, nous
décidâmes de nous constituer prisonniers plutôt que de prendre
le risque mortel d’un retour en France. Les hommes de Franco nous incarcérèrent
à la prison de Figueras. Je fus jeté dans un cachot sale et puant.
Par l’étroite fenêtre, entre les lourds barreaux, je pouvais
voir les toits alentour. Je vécus seul, en ce lieu, des semaines d’angoisse.
Puis, nous fûmes transférés au camp de concentration de
Miranda del Ebro où s’entassaient des milliers de prisonniers républicains
affamés et maltraités. Victor qui parlait l’anglais se fit
passer pour québécois ; quant à Jérémie,
il joua les muets. Moi seul, je répondais avec prudence aux interrogatoires.
Aux yeux des franquistes, muets ou pas, nous passions pour des « Rouges
»... Notre détention dura huit mois. Ils nous parurent interminables.
Puis, prenant peut-être cons-cience que le sort des armes tournait dans
les steppes glacées de Russie et qu’il leur faudrait s’adapter
à un nouvel ordre où leurs alliés de Guernica allaient
périr, les Espagnols de leur propre initiative nous condui-sirent à
Gibraltar. Ils nous autorisaient à prendre contact avec les Français
libres! Quelle joie fut la nôtre! Nos rêves les plus fous prenaient
corps. Ainsi nous n’avions pas résisté en vain aux franquistes!
Ô joie, Ô ivresse !Le moment d’euphorie dissipé, il
nous fallut résoudre un dilemme inattendu: Giraud et De Gaulle avaient
tous deux pignon sur rue dans l’enclave anglaise. Leurs camps opposés
recrutaient et se livraient une âpre concurrence.
Prendre parti pour Giraud présentait un sérieux avantage. Seul
un bras de mer nous séparait de l’Afrique du Nord. Il était
facile de gagner l’Algérie. Ce fut le choix de Victor. Il s’embarqua
pour le Maghreb et reprit bientôt, au-delà du détroit, sa
carrière de fonctionnaire. Mais Jérémie et moi, nous étions
résolus à rejoindre De Gaulle. Le péril était beaucoup
plus grand. Des sous-marins allemands attendaient en embuscade au fond des océans.
Ils avaient pour mission d’attaquer et de détruire les navires
qui transportaient et déversaient sur le sol de la Grande Bretagne troupes
et armements. Nous quittâmes Gibraltar sur un énorme transporteur
escorté par la Royal Navy et l’US Marine. Après quinze jours
de navigation prudente, qui nous conduisirent jusqu’à Terre Neuve,
détour obligé pour échapper à l’ennemi, nous
accostâmes un beau matin sur la côte ouest de l’Ecosse, dans
le port
de Greenoak.
Au quartier général des Forces Françaises Libres à
Londres, mon oncle, plus âgé que moi, devint le chauffeur du Commandant
D... Il l’accompagnera plus tard en France à l’heure du Débar-quement.
Il fera ainsi toute la campagne contre les armées allemandes battant
retraite et rentra victorieux à Strasbourg.
Quant à moi, mon instruction militaire achevée, au camp de Camberley,
à quelques miles de Londres, je fus convoqué pour un examen médical.
Ma santé avait toujours été fragile. Un accident de la
circulation m’avait laissé des séquelles aux genoux. Je
fus déclaré inapte à l’engagement sur le terrain.
Cette décision fit ma tristesse. Mais une formation d’élève
officier d’administration me fut offerte et je m’initiai durant
quelques mois aux techniques de l’intendance militaire sous le commandement
de brillants officiers, évadés eux aussi de France. Je voyais
d’autres cama-rades partir au combat dans des affectations variées,
marine, aviation, armée de terre, beaucoup plus prestigieuses que celle
qui m’était proposée. Hélas ! Combien d’entre
eux n’en revinrent pas? En pensant à leur enthousiasme à
l’heure du départ, j’en ai aujourd’hui encore le cœur
serré. Leur sort aurait pu être le mien… Cependant, je gravissais
à ma façon les échelons de la hiérarchie. Promu
aspirant puis sous-lieutenant, j’eus l’immense joie de participer
enfin au débarquement de juin 1944, en Normandie. Je foulai à
nouveau le sol de France. Peut-être mes genoux blessés m’ont-ils
sauvé la vie?
De retour à Clermont après la Libération, je me rendis
en uniforme de l’armée française, revolver à la ceinture,
chez le misérable Pelletier qui nous avait humiliés et pillés.
Je le trouvai à son bureau. Il ne me remettait pas et se demandait certainement
ce que venait faire chez lui ce jeune officier. J’enlevai mon képi.
- Vous ne me reconnaissez pas, lui dis-je ?
Il blêmit et garda le silence.
Avec tout ce que nous avions enduré au cours de la guerre, je sentis
monter en moi une vague de fureur contre l’ordure.
- Je vais te tuer, lui dis-je.
- Je vous en prie, je vous en prie, se mit-il à balbutier, je n’ai
fait qu’obéir aux ordres.
Le visage suant et rougeaud, boudiné dans son costume bleu-marine, la cravate rougeâtre striée de gris, il se précipita à mes pieds. Je le rejetai avec rage.
- Epargnez-moi. J’ai commis une faute. Je me repens, soufflait-il d’une
voix gémissante..
Je dus faire un effort immense pour me contrôler, maîtriser mon
bras, ne pas dégainer mon arme. Je lui ai laissé la vie.
Pourquoi l’ai-je fait ? Par lâcheté ou par sagesse ? Par
prudence ou par noble vertu ? Je n’ai pas été lâche
dans mes engagements, je crois l’avoir prouvé. La prudence cependant
a dû guider mon acte. Je rentrais victorieux, auréolé de
gloire. La vie m’offrait ses promesses alors que tant des nôtres
avaient trouvé une mort inhumaine dans l’enfer des camps. J’avais
connu une jeune fille qui m’aimait et qui m’admirait. Allais-je
gâcher ce bonheur naissant pour satisfaire ma vengeance ? Pelletier ne
serait pas inquiété, je le savais. Aussi ignoble fût-il,
il faisait figure de pâle comparse au regard des collaborateurs de Vichy.
Mieux valait me tourner vers la vie et m’employer à récupérer
tous nos biens. Ce que je fis, avec persévérance et efficacité.
Toute la famille se regroupa autour de moi. J’étais son héros.
Plus tard, je me suis marié. J’ai construit une entreprise florissante.
Nous avons eu, Isabelle et moi, quatre enfants que j’ai vu grandir avec
amour. Bien des années ont passé, un long fleuve tranquille, une
vie heureuse et sans histoires. Et, je l’avoue, le temps passant, cela
parfois ne va pas sans ennui. La routine est usante et donne au passé
englouti le reflet émouvant de la nostalgie. On attend quelque chose,
on ne sait quoi.
Un jour, il y a cinq ans, j’ai connu une alerte cardiaque. J’ai dû consulter sans délai un médecin. Des amis m’avaient recommandé la doctoresse Epstein, rue Lafayette. L’im-meuble, je m’en souviens très bien, se situe au carrefour de la Banque de France.
Dans la salle d’attente du praticien, un trouble diffus qui n’était
pas en rapport avec mon malaise commença à s’emparer de
moi.
- Mais tu connais ces lieux, me suis-je dit, tu es déjà venu ici
!...
L’angoisse me prit. Je reconnus que j’étais dans l’antichambre
du bureau de Pelletier, l’admi-nistrateur des biens juifs pendant la guerre.
La sueur se mit à perler sur mon front. Le présent s’éloignait
vertigi-neusement. Le passé, enfoui - presque disparu - dans les profondeurs
de ma mémoire, redevenait présent, comme un iceberg émergeant
du brouillard. J’étais revenu à l’ère glaciaire
de la chasse aux Juifs. La porte du bureau allait s’ouvrir pour livrer
passage à l’immonde Pelletier et à son berger allemand.
Les minutes qui passaient creusaient un gouffre. Je songeais à quitter
les lieux. Je perdais tout sang froid...
Quand la porte s’ouvrit, Pelletier ne s’encadrait pas dans l’embrasure
!
Dans le cabinet du médecin, je ne pus m’empêcher de lui
dire combien j’étais bouleversé.
- Et pourquoi donc ? me dit-elle dans un sourire.
C’était une dame tout à fait convenable. Elle voyait, assis
devant elle, un monsieur d’un certain âge, du même milieu
cossu
que le sien
- Dans cette pièce, j’ai failli tuer un homme, lui répondis-je,
à brûle pourpoint.
- Comment? Que voulez - vous dire?
Elle était choquée. Elle ne savait plus ce qu’elle devait
penser de son client. Qui était cet inconnu? Etait-ce un fou?
Je lui contai alors mon histoire. Quand j’eus terminé, il régna
entre nous un certain silence... La dame était troublée. Devant
elle, le passé de sa demeure se dressait. Elle regardait maintenant ses
meubles familiers, ses fenêtres, son bureau, comme s’ils lui étaient
étrangers, comme s’ils n’étaient plus les siens.
Ce retour soudain du passé dans le présent, si troublant, je l’ai
vécu aussi dans d’autres circonstances, en Espagne. Je revenais
d’un voyage à Grenade avec mon épouse Isabelle, quand, arrivés
à Figueras, à deux pas de la frontière, surgit en moi le
souvenir de la Carcel, où j’avais été enfermé
pendant la guerre après mon passage clandestin des Pyrénées;
et celui de la cellule, où j’avais vécu mon vingtième
anniversaire dans l’angoisse de la mort. Qu’allaient faire de nous
les franquistes? Nous livreraient-ils aux Allemands? Nous condamneraient-ils
au bagne et aux travaux forcés? Pouvions-nous nourrir la folle espérance
d’être un jour relâchés ? Et dans combien de temps
? Allions-nous vivre ou mourir? Je fus envahi par le désir impérieux
de revoir ces lieux où mon esprit avait dû se mesurer au tragique
de la condition humaine; dans le cocon des habitudes et des routines, il reste
voilé et comme étranger à nous mêmes; mais, en cet
instant, poussé par une force obscure venue du fond de mon être,
je voulais revoir impérieusement ce cachot obscur où j’avais
affronté le visage de Méduse, cette cellule sale et puante où
s’était joué le cours de mon destin.
Loin de cette tempête intérieure qui déferlait en mon âme,
ne pouvant même en soupçonner l’existence, ma chère
Isabelle semblait frappée de stupeur.
- Mais enfin, que veux-tu faire?! D’où te vient cette lubie ?!
Je ne répondis pas. Elle n’avait rien partagé des persécutions
de ma jeunesse. Que pouvait-elle comprendre ? Je me renseignai auprès
des passants de la bourgade dans les rues accablées de soleil. Ils m’indiquèrent
sans difficulté le chemin de la prison. Je la savais désaffectée
depuis bien des années. La lourde forteresse, d’une architecture
à la Vauban, est enterrée dans un creux. Quand le visiteur s’en
approche, il découvre son imposante masse. Les toitures dépassent
à peine le sol. Devant l’entrée, j’avisai un garde
civil en faction.
- Bonjour, Monsieur. Je voudrais visiter la prison.
- Quoi ?!
Le garde n’en croit pas ses oreilles. Sanglé dans son uniforme,
il arbore un air martial, de rigueur dans sa fonction, mais son regard trahit
sa surprise...
- Oui, j’ai été incarcéré ici pendant la guerre
et je voudrais revoir la cellule où j’ai vécu et souffert.
- Impossible, Monsieur, lâche-t-il en martelant ses syllabes, absolument
impossible !
- Et pourquoi donc ? Cette prison est bien désaffectée ?
- Cela ne vous regarde pas.
L’homme s’est repris. Il se veut de marbre. Si je n’entends
pas renoncer, il me faut entamer la palabre.
- Vous savez, cette triste époque est aujourd’hui complètement
révolue. Les Espagnols et les Français font partie de l’Europe.
Nos gouvernants sont de bons amis. Et cette vieille prison fait après
tout partie du patrimoine...
Je me montre aussi persuasif que possible. Peine perdue. Il ne veut rien entendre.
Ma demande lui paraît insensée.
- Ecoutez, allez voir votre Commandant et transmettez-lui ma
requête. Il décidera.
Le garde, décontenancé par mon insistance, hésite, puis
rentre dans la forteresse. Un espoir se dessine... Hélas! de courte durée.
Le voici qui revient, à grandes enjambées. Ses bottes claquent
sur le dallage. Le Commandant n’a pas dû apprécier
son rapport.
-Votre comportement est inac-ceptable. Le Commandant vous donne l’ordre
de déguerpir. partez!
- Mais enfin, partons! implorait en écho Isabelle, les mains jointes.
Mon Dieu ! Tout cela n’a aucun sens. Nous allons avoir des ennuis! Mais
je ne voulais pas partir, j’étais rivé aux murs de ma prison.
Avec mon épouse apeurée, je me mis à tourner autour de
l’enceinte, cherchant une brèche. Il devait forcément y
en avoir une puisqu’il n’y avait plus personne là-dedans!
Dieu, que les règlements administratifs sont absurdes! Quel univers à
la Kafka ! Maintenir dans une prison vide, une garde avec son Commandant! J’allais
laisser libre cours à ma colère quand nous rencontrâmes
un berger qui, par les champs, gardait simplement ses moutons. Les voies du
destin sont quelquefois imprévisibles. Qui sait ? Cet homme pouvait être
de quelque secours. Je m’adressai à lui, et lui confiant quelques
bribes de l’histoire de ma vie, je finis par implorer:
- S’il vous plaît, connaissez-vous une brèche pour me faufiler
à l’intérieur? Je voudrais au moins apercevoir les lieux.
Dans le visage buriné du vieil homme, un regard malicieux s’éclaira.
Il se tut un instant.
-Vous n’entrerez pas, dit-il.
- Et pourqoi ?
- Il y a quelqu’un là-dedans. Un prisonnier.
- Un prisonnier ?! Grands Dieux! Et qui donc ?!
-Tejero.
Qui n’avait entendu parler de cet événement fracassant ?! Tous les media du village planétaire avait braqué sur lui objectifs et caméras. Un colonel franquiste, nostalgique du Caudillo, avait fait irruption dans l’enceinte des Cortes. Avec ses hommes en armes, il avait voulu perpétrer un coup d’état, restaurer la dictature honnie.
Tejero était là, seul, dans la forteresse, avec sa garde…
Mon rêve volait en éclats. Le jeune homme que j’avais été,
un instant, m’avait paru si proche…Je le touchais déjà.
Du moins, l’avais-je cru. Adieu mon passé, adieu ma jeunesse, je
ne vous reverrai plus.
Je pris avec Isabelle la route de la frontière. Nous allions retrouver
le long fleuve tranquille ; nos enfants, nos maisons, nos patrimoines. Aux abords
de Perpignan, Isabelle poussa enfin un long soupir de soulagement.